Culture et médias : je t’aime… moi non plus

Culture et médias : je t’aime… moi non plus

Par Sophie Dupavé

Au cœur de la crise qui secoue les médias, un secteur apparaît particulièrement vulnérable : la culture.

Au cœur de la crise sévère qui secoue les médias, un secteur apparaît particulièrement vulnérable : la culture. Piégée par le regard biaisé de certains dirigeants médiatiques qui y voient une info de seconde zone, sacrifiable sur l’autel des économies, la culture se bat inlassablement pour garder une place digne de ce nom. Culture et médias, je t’aime… moi non plus Sophie Dupavé Fondatrice d’Eos Communication, structure spécialisée dans les relations médias au service de la vie artistique

Entretémoignage etréflexion Je suis attachée de presse dans le secteur culturel. De ces personnes qui œuvrent en coulisses pour convaincre les rédactions de se pencher sur les artistes, les événements, les festivals qu’elles défendent. De leur accorder l’importance et la curiositénécessairespourécrireunarticle,réaliser unechroniqueradio,unreportageTV…Bref,assurer à cette création artistique une visibilité médiatique qui participe à la sortir de l’ombre, à inviter le grand public à aller à sa rencontre. C’est un travail de conviction et en cela le terme défendre est adéquat. Car, je m’autorise le luxe de l’authenticité – entendez de porter la voix uniquement des propositions artistiques qui me font vibrer, celles qui font sens pour moi, qui épousent mes valeurs morales ou sociétales. Il y a probablement dans ce choix quelque chose de politique ou à tout le moins d’engagé, qui crée une cohérence dans le profil des personnes que j’accompagne. Attachée de presse culturelle : une fonction comme un trait d’union entre deux mondes que la société du XXIe siècle malmène considérablement : les médias et la culture. Or, cette société, même si elle feint régulièrement de l’ignorer, a besoin des deux et a fortiori en bonne santé. Journalismeetcréation culturelle,chroniqued’un divorceannoncé? Quand on a demandé à Winston Churchill de couper dans le budget des arts pour l’effort de guerre, sa réponse fut : « Alors pourquoi nous battons-nous ? ». Mais oui, pourquoi nous battons-nous ? Si ce n’est pour préserver ce pan entier de notre identité et la capacité de nos médias d’en rendre compte, au service du plus grand nombre. Les médias et la culture constituent deux pôles de réflexion, deux espaces de respiration, d’esprit critique, deux gardiens du temple démocratique intimement liés. Les séparer est une ineptie. Et pourtant, les temps se prêtentàcedivorcedouloureuxpousséparlafragilité financière. Les médias ont longtemps porté le titre de « quatrième pouvoir », gage d’un pilier de contestation face aux puissances multiformes. La culture est un vivier inépuisable d’idées. Elle est peuplée d’empêcheurs de tourner en rond. De penseurs qui (re)visitent les impossibles, qui repoussent inlassablement les limites. Si l’un ou l’autre est en souffrance, la capacité de questionner le monde suffoque.Alors imaginez quand ce sont les deux… Depuis 30 ans que j’exerce ce métier, j’ai assisté à un effritement voire, ces dernières années, à un effondrement des moyens alloués aux médias pour remplir leur mission. Comparer les campagnes de presse culturelle de la fin des années ’90 à celles obtenues actuellement, revient à diviser par 3 ou 4 la couverture obtenue,tous médias confondus. Bien sûr, il faudrait être précis (quel média ? privé, public ? quel groupe de presse ?), mais cet article n’a pas pour vocation d’entrer dans ces détails. On peut affirmer, sans trop se perdre, que le journalisme d’une manière générale a considérablement souffert ces dernières décennies, tiré vers le bas par différents facteurs. - L’arrivée du digital et la non-préparation des médias de presse écrite et audiovisuelle à ce tsunami de la production de contenus issue du web. Le modèle économique des médias traditionnels s’en est vu bouleversé, et à l’heure d’écrire ces lignes, il n’a toujours pas trouvé l’équilibre. Le web a en effet généré une habitude de l’information gratuite qui n’est toujours pas endiguée. La consultation d’une info rapide et sans frais a fait son nid dévastateur et le grand public est à des années-lumière d’imaginer le coût réel d’une info de qualité (vérifiée et pensée par des personnes dotées d’expertise). - Plus spécifique à la presse écrite, le coût du papier est devenu exorbitant. Depuis des années, les journaux, les magazines font face à desprixdupapierquiflambent.EtlacriseCovid a mis le coup de grâce à un marché déjà turbulent.La pandémie a en effet intensifié la vente par correspondance type Amazon. Les réserves mondiales de papier sont donc parties aux plus offrant et, à destination des producteurs de carton, pour faire face à cette demande bondissante du commerce en ligne. Résultat : pour faire tourner les rotatives, les grands groupes de presse ont dû opérer des coupes sombres dans le fonctionnement des rédactions. Licenciements du personnel, réduction des pages, suppression des titres s’en sont suivis. En parallèle, les budgets publics accordés à la culture pour assurer la création ont de mémoire toujours tiré le diable par la queue.Et quel diable ! Tout cela dans un contexte où certaines figures politiques vous avanceront encore que la culture doit être rentable. Qu’il faut combattre un sérail de l’entre-soi artistique. Ou encore que l’artiste est plus efficace, plus inspiré quand il navigue dans un certain inconfort. Le balai ne sera jamais assez grand ni puissant pour nettoyer ces idées reçues qui gangrènent encore les esprits aujourd’hui. On le voit, ces deux éléments ont la vie dure et pourtant, ils bataillent, se réinventent, non sans mal.Convaincus que si l’avenir est incer-

tain, il reste assurément commun. Au sein des médias, la place réservée à la culture a souvent été discutée. Il y a étrangement un a priori négatif sous le vocable « culture ». Un postulat dans la tête de certaines décideuses et certains décideurs selon lequel la culture n’intéresse pas l’audience.À l’exception du cinéma et de la musique (portés par des productions aux moyens bien plus conséquents que les arts plastiques, la littérature, la photographie, la BD, les arts du cirque, de la rue ou les arts de la scène par exemple), la place de la culture dans les médias relève souvent de batailles internes. Batailles menées par des hommes, des femmes intimement persuadées de sa pertinence, de sa richesse et de l’enjeu de la maintenir à la portée et à la connaissance de tous et toutes. Malgré cette énergie folle déployée au chevet de la culture par ces journalistes, les espaces qui lui sont accordés ont considérablement diminué. Nous arrivons ces dernières années à des traitements hautement rationalisés. La pluralité journalistique culturelle s’érode à grande vitesse. La critique est remise en question alors qu’elle apporte – dans l’infodémie – un éclairage précieux et nourri.Ce travail d’expertise a bien sûr un prix qu’il devient complexe de préserver. Essoufflement L’une des conséquences majeures de la diminutiondrastiquedesmoyensallouésauxrédactions, c’est la course folle imposée aux journalistes. On peut affirmer sans ambages que le journalisme estuneprofessiondefoi,etpeut-êtreplusencore le journalisme culturel. Le sérieux, la minutie, le respect dans le traitement de l’information qui animent bon nombre de journalistes sont incompatibles avec la pression démesurée qui s’est abattue au fil des années sur ces espaces médiatiques. La conséquence est désastreuse. Les cas de burn-out ou de fatigue extrême sont légion. Certaines et certains finissent par renoncer tant le dilemme est grand entre fournir une info (notamment culturelle) lisse ou tout simplement ne plus écrire, ne plus couvrir. Pour respecter son besoin de professionnalisme, y renoncer. Paupérisationdusecteurculturel Depuis que j’y travaille, j’ai toujours connu le secteur culturel fébrile, sur le qui-vive. La crise Covid a elle aussi apporté son défi majeur. On se rappelle les mots à la chambre en mars 2020 : la culture taguée de non-essentielle. Non essentielle vraiment ? Pourtant la musique, la lecture, les films et les séries ont largement contribué à maintenir la santé mentale de la population en ces temps troubles. On n’est pas à un paradoxe près évidemment… Il n’empêche. La non-reconnaissance,leméprisfaceàlacréationartistiquene tarissent pas la source.Les esprits n’ont pas cessé de créer, d’inventer. Et le public de consommer, de découvrir, d’en redemander. Les fruits sont là mais le secteur se fragilise un peu plus chaque jour.Les moyens de produire se raréfient,tirant le secteur vers une forme de paupérisation. L’exodeversleweb etlesréseauxsociaux Bien sûr, les réseaux sociaux se font l’’écho de la vitalité artistique. Une bonne part de la sensibilisation de l’audience passe désormais par le web et ses espaces. Mais la quantité d’information, la masse de diffusion ne remplacent pas la qualité de traitement. Un constat qui ramène à la case départ : la culture, comme la politique, l’économie, l’info-société doit être traitée par des personnes formées à cet effet. Des personnes qui en acquièrent l’expertise et par extension, la mémoire. Utopieréaliste Si la crise financière est indéniable, elle sert parfois de paravent à des choix de rédaction. La culture n’est pas une coquetterie de société. Un appendice, une scorie qui peut flotter en marge de la vie. Elle est l’expression de la vie. En cela, sa place dans les médias ne peut pas continuellement être discutée.Lui réserver un traitement soigné relève davantage du regard qu’on pose sur elle que d’un véritable choix économique. Son impact n’est pas quantifiable, et on s’en réjouit. Vouloir la réduire à des statistiques de vente, un nombre de clics, une part d’audience, c’est faire fausse route. Nous sommes nombreux à militer pour qu’elle reprenne une place de choix dans les rédactions, qu’elle retrouve un espace de parole affiné et nourri. Ces chansons qui nous accompagnent, qui épousent un souvenir, un visage. Un film qui continue de nous habiter, un livre qui ne s’éloigne pas de notre oreiller, une salle de spectacle dont on ne sort pas indemne. Qu’on en prenne conscience ou non, la culture fait vibrer notre quotidien, plus que le cours du Dow Jones ou le litre au cent. La voir reprendre ses droits médiatiques, relève-t-elle de l’utopie réaliste ?