Interview Denis Robert : Blast ou comment s’organise la résistance

Interview Denis Robert : Blast ou comment s’organise la résistance

Par Julien Truddaïu

Qu’est-ce qu’un média indépendant quand les propriétaires de presse sont des milliardaires et que le service public se réaligne sur leurs formats ?

«Créerdeux,trois... denombreuxVietnam»!1 Blastoucomments’organise larésistance Julien Truddaïu Qu’est-ce qu’un média indépendant, aujourd’hui, quand les propriétaires de presse sont des milliardaires et quand le service public se réaligne en partie progressivement sur les formats de CNews ? Peut-on encore investiguer, enquêter, transmettre une information fiable sans actionnaire pour faire pression ? Denis Robert a consacré une bonne partie de sa vie à cette question (et elle lui a coûté cher) : plus de soixante procès pour avoir révélé, dès 2001, les circuits de blanchiment de la chambre de compensation Clearstream.2 Il en est sorti blanchi par la Cour de cassation, qui a reconnu « l’intérêt général » de son travail. La soixantaine passée, il n’a rien perdu de sa pugnacité, ni de son sens de l’offensive. En 2021, il fonde Blast, média en accès libre, et démontre qu’un autre modèle est possible. L’occasion d’échanger avec lui sur le modèle et les pratiques de ce média, véritable outil de résistance. Entretien avec Denis Robert By Poterealpopolo - Own work, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=46353730

Julien Truddaïu (JT) : Votre premier documentaire, Journal intime des affaires en cours3 date de 1998. Vous le présentez comme la chronique d’une époque où la démocratie devient un exercice de plus en plus dérisoire. Près de trente ans plus tard, comment concevez-vous votre métier de journaliste ? Denis Robert (DR) : Ce film analysait les prémices et l’annonce de la catastrophe que nous sommes en train de vivre. Il partait du principe que les médias, ou en tout cas l’information, est ce qui enracine une démocratie. C’est ce qui éclaire les gens, leur fait prendre conscience des injustices. Et quand on touche violemment aux médias, comme c’est le cas en ce moment, on transforme un pays, une démocratie et on la mène vers la dictature. Et ce qui nous semblait improbable au moment de Journal intime est en train de se réaliser aujourd’hui. À l’époque, je me souviens, il y avait des séquences avec le Front national à Toulon, Le Pen commençait à monter, mais il ne faisait pas grand-chose. Il faisait 4-5 %. Aujourd’hui, ils font 40 %. Ça semble complètement délirant. Pourquoi font-ils ces scores-là ? Parce que des milliardaires ont acheté des médias. Il y a évidemment Bolloré et Stérin.4 Mais il y a aussi la complicité de Bernard Arnault qui possède quand même beaucoup de journaux en France5 , et qui voit d’un bon œil l’arrivée de Bardella et de l’extrême droite. Le capitalisme et la grande bourgeoisie ont toujours préféré Hitler à Blum. On est en train de revivre ça. C’est aussi pour ça que j’ai créé Blast. Et c’est pour cela que nous avons une telle adhésion populaire. Ce qui a changé, c’est que nous connaissons un durcissement absolument terrible des rapports. Et on voit bien l’adéquation entre la fabrication d’informations par ces médias-là et puis l’augmentation du vote RN et surtout l’explosion de LR avec Ciotti qui se rapproche du RN.6 Tout cela crée un bruit qui est devenu leader en France. De l’autre côté, nous avons la gauche qui est complètement éclatée et le centre qui est un peu à l’image du centre dans les années où Emmanuel Macron est en quelque sorte l’égal de Von Papen.7 JT : Comment Blast s’est-il adapté aux transformations du métier, la vidéo, les platesformes, la désaffection du papier ? DR : La presse papier est devenue une presse de niche ou de retraités. Nous l’observons avec l’éclat de la PQR.8 Dans les rédactions, il n’y a plus personne chez les moins de 30 ans, et ces journaux périclitent. Pour les autres, l’Internet a pris le dessus. Pour nous, dès le départ, nous étions une plateforme qui faisait de la vidéo et du texte et qui a grossi rapidement. Notamment grâce à Bolloré, qui est étrangement notre meilleur avocat. Parce que plus il y a de Bolloré, plus il y a de fachos, plus les gens se rendent compte de la situation. Et plus le service public d’information en France est défaillant, plus les gens se demandent où est-ce qu’ils peuvent trouver une information indépendante et libre. Beaucoup de nos lecteurs et lectrices se disent de gauche, mais Blast n’est pas né de gauche. Nous sommes des êtres qui pratiquons le journalisme, le plus rationnellement possible. Nous détestons l’injustice et les mensonges et nous luttons contre l’extrême droite. Si tout cela veut dire être de gauche, alors nous sommes de gauche. Blast répond à une attente. Cela va faire bientôt 5 ans que nous diffusons des articles et des programmes. Nous avons aujourd’hui 1,7 million d’abonnés sur YouTube et 35 000 abonnés payants. Actuellement, nous embauchons 45 CDI équivalents temps plein à Blast. Il faut ajouter à cela une dizaine d’intermittents qui travaillent tous les mois et 10-12 pigistes. Le mois dernier, on a fait 102 fiches de salaire. Nous sommes à l’équilibre financier avec près de 3,5 millions de chiffre d’affaires. Seulement 10 % sont issus de l’argent public, à peu près 330 000 euros. Le reste, ce sont des dons, des parts sociales et des abonnements. JT : Le modèle économique de Blast repose sur l’idée que l’information devrait être accessible à tous, avec la majorité de son contenu gratuit. Comment ça tient, concrètement ? DR : Pour l’anecdote, quand je suis allé voir un banquier pour la première fois, et j’en ai vu plusieurs, que je lui expliquais l’économie de Blast, les types me prenaient pour un fou. Ils me disaient « Mais vous vous rendez compte, le modèle, c’est impossible que ça tienne. Je ne peux pas vous faire de prêts ». Notre modèle est celui de l’économie du don, du partage et du pari que l’Information, c’est un peu comme l’eau. Puisqu’on va manquer d’eau sur la planète et on manque d’information. Les gens ont besoin d’information de qualité. C’est d’ailleurs presque Référence au mot d’ordre lancé par Ernesto « Che » Guevara dans son Message à la Tricontinentale en avril 1967, rédigé depuis la jungle bolivienne peu avant sa mort : « Créer deux, trois… de nombreux Viêt-Nam, voilà le mot d’ordre. » Le texte, publié la même année aux éditions Maspero à Paris, appelait les mouvements révolutionnaires du tiers-monde à multiplier les fronts de résistance à l’impérialisme américain, en s’appuyant sur la résistance vietnamienne comme modèle de lutte prolongée contre une puissance militaire supérieure. L’affaire Clearstream désigne un vaste scandale politicofinancier révélé par Denis Robert à partir de 2001 : la chambre de compensation luxembourgeoise Clearstream servait de véhicule au blanchiment de fonds issus de la corruption et du crime organisé, impliquant des personnalités politiques et économiques de premier plan. Il publie ses enquêtes dans Révélations$ (Les Arènes, 2001) puis La Boîte noire (2002), au prix de quinze ans de procédures judiciaires (plus de trente procès) intentées par Clearstream et ses alliés. En 2011, la Cour de cassation le blanchit par trois arrêts simultanés, jugeant que « l’intérêt général du sujet traité et le sérieux constaté de l’enquête autorisaient les propos et imputations litigieux », décision saluée comme un arrêt fondateur pour la liberté de la presse et le journalisme d’investigation. Documentaire co-réalisé avec Philippe Harel, sorti en 1998. Pendant dix-huit mois, Robert et Harel ont rencontré brokers, blanchisseurs d’argent, magistrats impuissants et hommes politiques aux propos vagues, dressant le portrait d’un monde financier et politique où « plus rien ne peut être interdit ». Pierre-Édouard Stérin est un milliardaire français dont la fortune (estimée à 1,3 milliard d’euros) est issue de la cofondation de Smartbox, entreprise de coffrets-cadeaux. Catholique intégriste revendiqué, exilé fiscal en Belgique, il finance depuis plusieurs années un projet de conquête idéologique et électorale de l’extrême droite française, formalisé en 2024 sous le nom de projet « Périclès », doté de 150 millions d’euros sur dix ans. Sur le terrain médiatique, il a tenté de racheter Marianne et le groupe Editis, investi dans plusieurs titres et chaînes YouTube conservatrices (L’Incorrect, Neo, Le Crayon, Cerfia, Valeurs actuelles). Il a co-organisé avec Vincent Bolloré un « Sommet des libertés » en 2025. Proche du RN, il est également sous le coup d’une

facile de faire de la bonne information quand vous êtes indépendant. Et dans le paysage, très vite, les gens nous ont remarqué. Blast est né d’une campagne de crowdfunding où nous avons levé à peu près un million d’euros en un mois, un mois et demi. Le chiffre m’a étonné. Avec cet argent-là, nous avons loué un local, payé nos premiers journalistes et créé nos premiers emplois en nous lançant très vite à une douzaine de personnes. JT : Vous auriez pu vous appuyer sur des profils établis pour animer le média. Blast a fait le pari d’intégrer des journalistes jeunes, pourquoi, et avec quels résultats ? DR : En même temps nous avons quand même beaucoup de mal à trouver de bons journalistes. Mais si vous voulez des bons journalistes, c’est-à-dire des gens qui pratiquent des enquêtes politico-financières ou contre-enquêtes médiatiques, cela signifie avoir des personnes capables d’appeler un parquet, de ne pas lâcher un ministre quand il ne répond pas, avoir de la pugnacité, de la culture. Nous nous rendons compte qu’il n’y en a pas beaucoup, que les types qui sortent d’école, ils veulent être Jean-Pierre Pernaut ou Pascal Praud. Il y a là une sorte de délire. Nous avons rarement envie de les embaucher ! JT : Le problème vient de la formation, ou de quelque chose de plus structurel ? DR : Certains sont bien formés et ont du recul. Mais beaucoup n’en ont pas et se disent, si je veux croûter, je dois aller à BFM ou, pire, à CNews. C’est pour cela que Bolloré et consorts, à l’extrême droite, ont acheté leur propre école. Donc nous aboutissons à une sorte de circuit fermé où on fabrique des fake news. Nous avons fait un papier très remarquable où nous avons étudié une émission de CNews, Frontières du même nom que la revue. Nous avons relevé, sans nous forcer, une fake news toutes les 4 minutes sur 1h30. Mais une vraie fake news ! Ces gens-là fabriquent à la chaîne de la désinformation. Et comme les systèmes de contrôle sont défaillants, elle s’enracine. Je pense à mon père, quand il regardait CNews. Mon père par exemple n’était pas raciste, il votait plutôt à gauche mais il se retrouvait à me dire « putain, il y a quand même le grand emplacement, il y a quand même beaucoup trop d’arabes, il faut faire attention, etc. ». Je lui disais,« mais papa, t’es complètement con ! ». Heureusement, j’étais son antidote mais c’est là où je me suis rendu compte que ça fonctionnait et dans des proportions dingues. A Blast, nous sommes l’antidote de tout ça. JT : Un antidote solidaire, en quelque sorte ? DR : C’est aussi ce que les banquiers ne comprenaient pas. Les gens qui s’abonnent à Blast ont quelques contenus privilégiés, mais ce n’est pas l’essentiel. Nos abonnés veulent faire vivre un média ouvert à tout le monde, y compris pour les gens qui n’ont pas de fric. L’abonnement est à 5 euros et beaucoup de personnes qui n’ont pas de fric, s’abonnent parce qu’ils se disent « putain, j’ai vu un entretien avec Salomé Saqué9 ou j’ai vu un édito ou un long entretien avec Johann Chapoutot10 sur l’extrême droite, j’ai plus appris en regardant ça qu’en passant une semaine devant la télé ». Donc c’est une sorte de primauté à l’information et en toute modestie et à l’intelligence. Et encore une fois, ce n’est pas difficile. Nous prenons tous ceux et celles que les médias traditionnels rejettent, et puis nous essayons de les interviewer et de réfléchir avec elles et eux à comment va le monde. Il y a eu des séquences qui ont été déterminantes, en particulier sur Gaza et la Palestine. Nous avons été parmi les premiers et un des seuls médias à ne pas être rentré dans le débat sur le terrorisme, à parler de génocide. Et on a eu raison avant tout le monde. Et nous ne sommes pas des militants, ce dont on nous taxe régulièrement. Mais ce n’est absolument pas le cas. Le fait d’adhérer à Blast permet à nos abonnés d’entrer dans une communauté, de participer à des forums, d’avoir toutes les semaines trois, quatre newsletters. Et puis ils se disent, « je finance un média ». A côté des abonnements, il y aussi les dons défiscalisés qui nous aident beaucoup. Nous avons même des sociétaires. Blast, c’est une société coopérative à intérêt collectif, doublée d’une entreprise de presse solidaire. C’est-à-dire que l’argent que nous gagnons est entièrement réinvesti dans l’outil de travail et dans la création d’emplois ou dans l’achat de nos nouveaux locaux. Nous avons grâce à cela 500 m² à Paris où nous venons de changer de décor pour se professionnaliser et pour pouvoir faire des débats. Chaque année, en juin, les sociétaires se réunissent en assemblée générale, élisent un conseil d’administration, dont je suis président, directeur général. La coopérative compte à ce jour un peu plus de 7 000 sociétaires. Les fondations sont solides, on ne s’en met pas dans les frouilles, tous les sociétaires enquête préliminaire pour son rôle présumé dans un système de prêts électoraux au parti. Bernard Arnault, PDG de LVMH et première fortune française, contrôle via son groupe un empire médiatique considérable : Les Échos, Le Parisien, Radio Classique, Paris Match, L’Opinion, L’Agefi, Challenges, Sciences et Avenir et La Recherche. LVMH représente également environ 30 % des recettes publicitaires de la presse nationale, ce qui lui confère une influence supplémentaire sur les titres dont il n’est pas directement propriétaire. En 2024, Arnault a adressé à ses salariés une note leur interdisant tout contact avec une liste de médias jugés indésirables (dont Mediapart et Le Canard enchaîné). Le 11 juin 2024, deux jours après la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, Éric Ciotti, président des Républicains, annonce à la surprise générale une alliance électorale avec le RN pour les législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet. La décision provoque une crise immédiate au sein du parti : les cadres de LR votent son exclusion à l’unanimité dès le lendemain, qu’il conteste en saisissant la justice. Ciotti présente néanmoins ses propres candidats sous étiquette commune avec le RN dans une soixantaine de circonscriptions. Franz von Papen (1879-1969), chancelier conservateur de la République de Weimar en 1932, surnommé le « marchepied de Hitler » : convaincu de pouvoir le contrôler, il persuade le président Hindenburg de le nommer chancelier le 30 janvier 1933. Il se retrouve immédiatement marginalisé. Presse Quotidienne Régionale : désigne l’ensemble des quotidiens d’information à ancrage territorial (Ouest-France, La Voix du Nord, Le Télégramme, etc.), par opposition à la presse nationale. Journaliste française et responsable du pôle économie de Blast depuis sa fondation en 2021. Autrice de Résister (Payot, 2024). Johann Chapoutot est historien français, professeur à la Sorbonne, spécialiste du nazisme et de ses héritages. Auteur notamment de Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ? (Gallimard, 2025), qui montre comment des élites conservatrices et un « extrême centre » libéralautoritaire ont installé les nazis au pouvoir en croyant les domestiquer. Au moment de cet entretien, deux textes législatifs visant à durcir la répression des free parties étaient en discussion.

ont accès à notre trésorerie en toute transparence. Si j’avais voulu créer une société commerciale, ou créer un patrimoine, je m’y serais pris autrement. J’ai fait une coopérative à dessein. C’est parce que nous sommes en coopérative que les gens nous font confiance et adhèrent. Ils connaissent mes livres et savent que j’ai résisté à Clearstream. Il y a une sorte d’alignement de signaux positifs qui fait que Blast fonctionne tout en restant fragile. Car quand nous sommes attaqués ou que d’autres médias indépendants font des papiers dégueulasses sur nous, ça crée des secousses. Nous tenons bon mais c’est assez dur de lutter contre la mauvaise foi et les calomnies. JT : N’y a-t-il pas une contradiction à construire un espace d’information indépendant et privé, pendant que le service public se délite ? DR : Mais nous sommes un service public d’information ! J’ai été entendu au Sénat, il y a quelques semaines et c’est ce que j’ai soutenu. Pourquoi le service public est défaillant ? Le servicepublicd’informationestmalade.Çame fait marrer quand ils disent que France Inter, serait un repaire de gauchistes ! France Inter, en ce moment, fait plutôt monter l’extrême droite. France Info a énormément changé. Ils ont embauché des gens qui viennent de CNews, sous prétexte qu’il faudrait une information équilibrée. Nous vivons vraiment les pires travers dénoncés par Jean-Luc Godard, quand il disait«l’objectivité à la télévision,c’est 5 minutes pour Hitler, 5 minutes pour les Juifs ». Je trouve par exemple très bien qu’en Belgique francophone,on refuse d’interviewer les gens d’extrême droite. Heureusement, parce que l’extrême droite est antinomique avec la démocratie, avec la liberté. Et une fois qu’ils sont au pouvoir, ils s’accrocheront. Il ne faut pas se leurrer, les premières victimes seront les prolos, et puis les étudiants ou les jeunes. En France par exemple, il y a la répression contre des raves party11 , par exemple. C’est assez incroyable, qu’on en soit là aujourd’hui. Les dérives, ce sont ces signaux, j’entends le ministre de l’Intérieur qui veut condamner des pauvres à travers des amendes de fou, à de la prison alors qu’on ne les autorise pas à faire des teufs ensemble. Tout cela est lamentable. Et ça risque de mal finir. JT : Vous avez dit au Sénat que la désinformation n’est pas une question d’opinion mais de faits falsifiés. Déconstruire une fake news prend trois fois plus d’énergie que de la propager. Est-ce qu’on ne risque pas de s’épuiser ? DR : Non, parce qu’un journaliste ou écrivain réfléchit comment va le monde, quand on a un peu de générosité, on ne peut pas être fatigué parce que c’est une bataille permanente. Elle est très compliquée parce que même les fact-checkers, je pense notamment à Conspiracy Watch, fabriquent des fake news.12 Malheureusement, les gens qui essaient d’être rationnels et de prendre le temps d’informer ne sont plus audibles. Dans un de mes documentaires, j’ai une courte séquence, sur Gaza, et je parle de la théorie de l’imprégnation de Konrad Lorenz, l’éthologue qui élevait des oies cendrées. Il explique que quand elle sort de son oeuf, la première personne que l’oie cendrée voit, elle l’imprime dans son cerveau, et elle devient sa mère. Et c’est comme ça que Conrad Lorenz se fait suivre par les oies. Quand un événement défraye l’actualité (et avec Trump, nous sommes servis), c’est un peu la même chose. Les premières informations qui arrivent, elles s’impriment dans le cerveau des gens. Quand on essaie de leur dire « mais attendez, vous vous trompez », c’est trop tard. Les dégâts sont faits. Je pense, par exemple, aux femmes enceintes éventrées ou les bébés dans les micro-ondes lors du 7 octobre en Israël, aujourd’hui nous savons que c’est faux.13 Mais vous aurez toujours des connards, des décérébrés du bulbe et des fous messianiques qui, CNews ou ailleurs, continuent à répéter les mêmes salades, en disant « je l’ai entendu dire, je le sais », etc. Et ça, c’est terrible car c’est ce qui ronge l’esprit des gens. Parce qu’une fois que vous avez imaginé que des types sont capables d’éventrer le ventre des femmes enceintes au couteau, vous pouvez continuer très loin. J’ai même lu des papiers comme quoi ils avaient coupé les mains des enfants. Le gouvernement israélien est très fort dans la désinformation. Parce qu’ils avaient besoin de créer cette horreur-là pour convaincre les Américains de vendre des armes. Il y a par exemple cette conversation absolument délirante entre Benjamin Netanyahou et Joe Biden qui a été filmée, où nous voyons Benjamin Netanyahou qui raconte à Joe Biden ses trucs, et Joe Biden qui dit « ouais, quand même, allez, on envoie nos F-16, on envoie nos bombes ». Il n’y a plus de napalm, mais ce qu’ils envoient, c’est encore pire. Et vous, vous êtes là avec votre média, vous essayez de dire « mais attendez, c’est faux » et on vous somme de le prouver. Et c’est là où ça devient dur. JT : Blast a contribué à monter Combat !14 , un numéro spécial avec l’Humanité, Radio Nova, les Inrocks. Est-ce le signe d’un front médiatique qui se constitue ? Une proposition de loi du groupe Horizons, déposée en mars 2025, a été adoptée par l’Assemblée nationale le 9 avril 2026 avec le soutien de la droite et de l’extrême droite : elle crée un délit d’organisation de rave-party non déclarée, puni de six mois de prison et 5 000 euros d’amende, et une amende pour les simples participants. En parallèle, le Sénat a examiné dans le cadre du projet de loi « Ripost » des sanctions encore plus lourdes (jusqu’à deux ans de prison et 30 000 euros d’amende pour les organisateurs et organisatrices). Conspiracy Watch est un site de presse en ligne fondé en 2007 par Rudy Reichstadt, qui se consacre à la dénonciation des théories complotistes et négationnistes. S’il est salué par une partie de la presse comme un outil de référence, il fait l’objet de critiques récurrentes de la part de journalistes et chercheurs qui lui reprochent un biais atlantiste et pro-israélien, une proximité avec le Printemps Républicain, et une vigilance sélective, surveillant étroitement la gauche tout en ménageant certaines figures comme Caroline Fourest ou Bernard-Henri Lévy. Dès le 10 octobre 2023, trois jours après les attaques du Hamas, la chaîne israélienne i24 affirme que quarante bébés auraient été décapités dans le kibboutz de Kfar Aza, information reprise en boucle par des dizaines de médias internationaux et invoquée par Joe Biden pour justifier le soutien militaire américain à Israël. La journaliste de CNN qui avait relayé l’information s’en excuse publiquement le 12 octobre. Le quotidien israélien Haaretz, après enquête, établit qu’aucun bébé n’a été tué à Kfar Aza. Les affirmations de femmes enceintes éventrées n’ont de même jamais été corroborées par aucune source médico-légale indépendante. Ces récits constituent un cas d’école d’atrocity propaganda : des allégations non vérifiées, diffusées à grande vitesse, dont le démenti n’efface jamais complètement l’empreinte. Combat ! est un hors-série de 80 pages lancé le 23 février 2026 par cinq médias de gauche (L’Humanité, Radio Nova, Les Inrockuptibles, StreetPress et Blast). Affiché comme un « manifeste antifasciste » à l’approche des élections municipales, le numéro rassemble enquêtes sur les municipalités RN, les médias Bolloré et les droites radicales européennes.

DR : Je suis très copain avec Pierre Siankowski, qui est le patron des Inrocks. Et quand il me l’a proposé, j’ai dit oui, parce que je connais Pierre et Matthieu Pigasse. Et je connais les gens de Street Press, avec qui j’ai des désaccords, justement, sur la Palestine, mais qui font depuis longtemps du bon boulot sur l’extrême droite. Et puis, L’Humanité qui est un journal qui est en train de changer, qui a rajeuni à la fois son lectorat et ses journalistes. Il ne faut pas faire tout le temps ensemble,mais il faut monter des coups.Comme on afait le numérodeCombat!, on va sortir un numéro pour cet été. On en sortira un autre à la fin de l’année. Le premier s’estvenduà60000exemplairesetnousl’avons retiré à 20 000. Il faut vraiment qu’on s’unisse. Parce que nous avons une adversité qui est redoutable.Pour Blast,plus nous sommes bons dans nos contenus, plus les gens s’abonnent et adhèrent à ce que nous faisons. YouTube est une vitrine, mais nous sommes fragiles aussi par rapport à ça. Parce que dès que des trolls nous attaquent ou que des vidéos hébergées sont signalées, elles sont parfois suspendues. Cela équivaut à une censure et c’est comme un nuage noir au-dessus de nos têtes. Mais pour le moment, nous sommes soutenus par des millions de personnes, à la périphérie, car ils ne sont pas tous assidus. Mais nous avons un noyau dur entre les abonnés, les sociétaires qui vraiment nous soutiennent. C’est grâce à eux par exemple que nous résistons face à 14 procès baillons.15 Je peux aller plus sereinement au tribunal. JT : Blast investit aussi le cinéma et bientôt dans l’édition de livres. C’est une stratégie de diversification, ou quelque chose de plus politique ? DR : D’abord, on investit dans le cinéma en montrant qu’on peut faire des films avec peu de moyens mais de qualité et les sortir en salles. Nous l’avions fait avec Netanyahou, Criminels de guerre16 et nous avons rempli des cinémas avec Alice au pays des colons17 , pour lequel il y a un accueil vraiment très fort mais sans avoir trouvé de distributeur. On distribue nous-mêmes. Mais on va dépasser les 4-5 000 entrées en France. Puis, après, on le vendra dans les télévisions. Enfin, on ne va pas perdre d’argent. On va même en gagner. Et on gagne de la notoriété. Parce que les gens qui voient le film se disent, putain, il faut aider Blast. Et puis là, il y a mon film Costa Gaza qui sortira prochainement. JT : Et il y a l’arrivée prochaine de Blitz. DR : Blitz arrive au bon moment parce qu’en France, un livre reste un vecteur qui permet d’aller dans les médias, de faire parler de soi, etc. Nous, on reçoit beaucoup d’invités qui écrivent des livres. Dans un paysage qui est dévasté, comme nous l’avons vu avec Grasset où Bolloré rachète tout ou presque, nous nous sommes dit qu’il fallait créer notre propre écosystème. Blitz, c’est une maison d’édition où je suis actionnaire minoritaire. Nous sortirons un premier que j’ai écrit, Le mensonge et la colère18 , qui est un livre financé encore par campagne de souscription.19 La particularité de Blitz est encore là : nous disons aux personnes intéressées que nous souhaitons faire une grosse enquête sur le blanchiment d’argent et comment les banques continuent à nous piller. On lancera bientôt une souscription. On en fera un livre, une BD. Ces livres nous permettent aussi d’aller dans des librairies partout en France, de lancer des débats, de coupler librairie et cinéma pour faire des films et d’aller vers les gens. Parce que Blast, je pense, on est au tout début de sa notoriété. Je pense que nous sommes à 10 % de notre capacité. C’est comme un avion qui décolle. Je pense que la bataille est tellement rude avec la présidentielle qui se présente qu’il faut qu’on soit en ordre de bataille à la rentrée et qu’on empêche à tout prix l’extrême-droite de gagner le pouvoir. L’extrême-droite ou l’extrême-centre, parce qu’à un moment donné, c’est la même chose. Johann Chapoutot nous l’a appris. Et quand on connaît l’histoire, nous ne pouvons être qu’inquiets. Les procès baillons (ou SLAPP, Strategic Lawsuit Against Public Participation) désignent des poursuites judiciaires intentées non pour obtenir gain de cause mais pour épuiser financièrement et intimider un média ou un journaliste. Blast fait l’objet de plusieurs procédures de ce type, dont une action en diffamation de Bernard-Henri Lévy (débouté en 2021, condamné à verser 3 000 € à Blast), ainsi que diverses poursuites liées à ses enquêtes sur des personnalités politiques et économiques. Une directive européenne de 2024 vise spécifiquement à lutter contre ces procédures abusives. Netanyahou, portrait d’un criminel de guerre (57 min, 2024), documentaire réalisé par Yanis Mhamdi. Alice au pays des colons (1h45, 2025), documentaire de Yanis Mhamdi, produit et distribué par Blast. Le Mensonge et la colère (Blitz/Blast, septembre 2026), premier titre des éditions Blitz. Recueil de six entretiens avec Johann Chapoutot, Benoît Coquard, Alizée Delpierre, Marc Joly, Hugues Jallon et Eugénie Mérieau augmenté de textes inédits, dressant un portrait de la France après deux mandats Macron. La campagne de pré-souscription lancée début février 2026 sur Ulule a permis de lever près de 150 000 euros. Le lancement a été précédé d’une vidéo virale dans laquelle Denis Robert incarne mot pour mot un discours de 2016 d’Emmanuel Macron générant plus d’1,5 million de vues.