
Reporter de guerre
Par Wahoub Fayoumi
Un témoignage sur le métier de reporter, l’engagement journalistique et la nécessité de documenter les conflits jusque dans leurs réalités les plus violentes.
REPORTER DE GUERRE TÉMOIGNAGE Wahoub Fayoumi Journaliste RTBF
Dans ma mémoire, les images de ces jours d’été étaient en noir et blanc. C’étaient les images des jours où, nous, nous n’étions plus là depuis une poignée d’heures, nous avions fui. Nous avions déjà quitté Beyrouth ouest. Nous sommes en septembre 1982. Nous étions arrivés chez ma grand-mère, après avoir traversé le no man’s land de la ligne de démarcation, où snipers et barrages se succédaient. De cela, je ne me rappelle pas très bien. Par contre, de la radio, des informations en continu, oui. Malgré notre très jeune âge, mon frère et moi sentions que quelque chose était en train de bouillir. Le 18 septembre,au loin,les lueurs et les bruits du massacre étaient perceptibles par tous… Mais personne, je pense, n’imaginait le niveau de barbarie qui se déchaînait ce jour-là. Sur les premières secondes de ces images, que je découvrirai près de 15 ans plus tard, devant un ordinateur de la bibliothèque de l’ULB, un homme en t-shirt beige essaie d’expliquer ce qu’il allait nous montrer. Sa voix se brise à plusieurs reprises. Ses lèvres tremblent. « On ne peut pas parler là-dessus… et pourtant, il faut le dire, il faut le montrer, et on a filmé malgré tout ». Cet homme, c’est Pierre-Pascal Rossi, correspondant de la RTS, la chaîne publique suisse. Les images en couleur1 , tournées deux jours après le 18 septembre 1982, nous emmènent dans les ruelles des camps de Sabra et Chatila, qui abritent les réfugiés palestiniens à Beyrouth. Elles nous plongent surtout dans l’horreur, les corps déchiquetés devant les portes des maisons et les traces des coulées de sang séché. Les témoins, des vieilles personnes, racontent en quelques mots hachés, des mots qui peinent à décrire ce qui s’est déroulé là, à l’abri des regards du monde : le massacre de réfugiés palestiniens, hommes, femmes et enfants, par les Phalanges, milice chrétienne d’extrême droite, protégée par l’armée israélienne rentrée dans Beyrouth, qui encerclait et éclairait les venelles des camps. Je connaissais bien sûr l’histoire de ce sombre épisode,maislavoir,àdesannéesdedistance, comme me le montrait Pierre-Pascal Rossi et son équipe, la lire comme ont pu en parler Jean Genet et Sorj Chalandon, m’avait profondément marquée.Et,à mon sens,cet exemple, comme tant d’autres dans des circonstances aussi humainement extrêmes, contient tout ce que peut signifier être reporter : aller, écouter les gens, faire parler les images et les sons, tenter de leur faire porter un sens. Ici, inscrire la souffrance et la mort d’un côté, la haine et le meurtre de masse de l’autre, dans les rapports de force d’une région en plein bouleversement ; un bouleversement entamé plus de 30 ans plus tôt, avec la création de l’État d’Israël et l’exil des Palestiniens, qui viennent se cogner contre un Moyen-Orient redessiné par les pays occidentaux, après la deuxième guerre mondiale. Comme en 1982, lorsque Pierre-Pascal Rossi a fait émerger la réalité de Sabra et Chatila en dehors du huis clos de ces ruelles dévastées, d’autres aujourd’hui essaient de donner des éléments pour construire la pensée, au-delà de la distance et des préjugés, contre la mésinformation et la désinformation. Le monde tel qu’il est, surtout tel qu’on le voit Les conditions ont changé, et les médias, comme véhicules de l’information, aussi. Les formes sont désormais plus immédiates, les messages plus courts et aussi beaucoup plus nombreux. Mais il est frappant de voir dans l’exemple ci-dessus une modernité inattendue. Le journaliste suisse dit la réalité des choses, mais, à aucun moment, il ne s’empêche de montrer sa propre émotion. Au contraire, le ton de sa voix est, lui aussi, en tant que tel, une information. Cette posture est finalement très actuelle. Aujourd’hui, l’émotion est un ingrédient quasi indispensable au reportage et, parfois, le storytelling menace la rigueur journalistique. Pierre-Pascal Rossi ne tombe cependant pas dans l’excès, son introduction et les images qui suivent démontrent une chose importante : ces évènements ébranlent notre Humanité. Mais à quel moment l’émotion ouvre-t-elle la voie à la réflexion ? Selon le Conseil de déontologie journalistique2 , il y a certaines conditions qui doivent être rencontrées, parmi lesquelles le refus du sensationnalisme face à l’exactitude des faits et le respect de la dignité humaine. Le flux et les enjeux économiques L’émotion, cela vend : du papier, des parts de marchés, de la publicité. Il est difficile de ne pas penser aux écrits de Pierre Bourdieu sur les médias et plus particulièrement, sur le RTS, Archives, « À Sabra et Chatila ». CDJ.be ; RTBF, « Quels sont les principes de déontologie journalistique ? ».
journalisme. Être journaliste, et reporter, ne dispense pas de vivre dans le monde tel qu’il est structuré. Il faut vendre son information, même si cela se déroule au sein d’une rédaction. Or, le reportage international au quotidien, cela ne se vend plus très bien à l’époque des régionalismes et de la proximité. Il faut constamment adapter son approche en l’humanisant, en recherchant le plus de témoignages possibles pour l’illustrer. Par manque de temps et, par attrait pour la simplification, les explications et les analyses ont tendance à devenir plus rares. Mais que vaut l’image d’un bombardement pakistanais en Afghanistan, si le contexte n’est pas donné ? La difficulté du journaliste (ou plutôt : du journalisme) est la même depuis Bourdieu3 , elle a simplement changé de forme. Avec l’explosion des réseaux sociaux, les rendez-vous d’information se sont diversifiés, multipliés. Les acteurs sont parfois difficiles à définir précisément, et les flux sont désormais continus. La consommation de l’information est devenue comme l’achat de fast food. Dans cette jungle, les messages des plus puissants dominent toujours, influencent le discours, et ils ne sont plus l’apanage des services publics de médias. Le reportage est toujours nécessaire « De toute façon, les médias sont biaisés, je préfère regarder les réseaux sociaux » : c’est en substance une affirmation très répandue aujourd’hui. Mais le débat est très mal posé. D’un côté, le reproche d’une information immédiate et sans vérification, de l’autre celui d’une approche manipulatrice car « mainstream », autrement dit : soumise aux « puissants » et aux pouvoirs en place. De mon expérience de journaliste, je retiens ces moments, à l’étranger, où les choses m’ont dépassée, celles qui ont fait que mon regard a changé sur place. Nous préparons bien sûr les reportages à l’avance, les angles sont choisis et travaillés, parfois avec une fixeuse ou un fixeur qui est sur place, et dont le métier ou l’expérience nous permet de nous orienter vers les bonnes personnes. Les imprévus cependant sont toujours riches en expériences et en apprentissage. Le métier est donc toujours fait d’un mélange de connaissance, d’analyses, de réflexion, de rencontres, de feeling et de mésaventures. C’est ce qui forme notre « expertise ». Opposer catégoriquement rigueur et émotion est une erreur. Ce que nous avons vu à Gaza ces derniers moisenestunexempleparfait.Lesséquences sur les réseaux sociaux filmées par des habitants dans un endroit où des journalistes étrangers ne pouvaient pas entrer étaient précieuses ; mais le regard des journalistes palestiniens de l’enclave assiégée nous permettait de comprendre les évènements, et il était indispensable. Comme pour Pierre-Pascal Rossi, l’émotion en était aussi l’un des ingrédients. Mais documenter des crimes de guerre, et un génocide comme l’ont décrit plusieurs organisations4 , demande aussi une analyse rigoureuse des faits. Plus de 260 journalistes ou professionnels des médias ont été tués lors de l’attaque israélienne à Gaza.5 Et, en regardant le travail de nos confrères, il est difficile de ne pas être convaincu que, pour faire du bon journalisme, il faut être engagé, c’est-à-dire se battre contre les conditions qui imposent au messager au minimum de diluer son message, ou bien alors de se taire. Parfois au prix de sa vie. Pierre Bourdieu, « L’emprise du journalisme », Actes de la recherche en sciences sociales (1994) ; « Sur la télévision » (1996). Amnesty International, Médecins sans Frontières, B’Tselem entre autres ; la Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU, le Comité spécial des Nations Unies chargé d’enquêter sur les pratiques israéliennes, et la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens également. Chiffres de la Fédération internationale des journalistes et du Comité de protection des journalistes.
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