
De la nécessité d’un espace critique des médias
Par Julien Truddaïu
Si les médias façonnent notre rapport au monde, ils co-construisent aussi des agendas, des cadres interprétatifs et une hiérarchie de l’information.
Si les médias façonnent notre rapport au monde, à la politique ou à l’autre, ils co-construisent également des agendas, formulent des cadres interprétatifs et hiérarchisent l’information. Ainsi, les journalistes, éditrices et éditeurs décident ce qui mérite notre attention, mais aussi de ce qui peut être tu, doit être amplifié ou, encore, ce qui peut être marginalisé. Pourtant, pendant trop longtemps, une analyse critique est restée l’apanage des chercheurs en sciences de la communication, des professionnels du secteur ou des rares citoyennes et citoyens déjà sensibilisés à ces enjeux.1 Le contexte actuel en Belgique francophone nous invite urgemment à changer de perspective, car la critique des médias est une matière vivante, éminemment démocratique. De la nécessité d’un espace critique des médias Julien Truddaïu
La proposition de ce recul critique ne repose bien sûr pas sur l’idée que les journalistes seraient fondamentalement mauvais ou mauvaises, ni que les médias seraient systématiquement au service d’intérêts cachés. Elle part du constat beaucoup plus simple et plus fondamental que dans une démocratie, les institutions qui fabriquent l’information publique (qui décident donc de ce que nous savons, de comment nous le savons ou de ce que nous ignorons) ne peuvent pas fonctionner sans regard extérieur, critique et organisé. Car les journalistes rendent déjà des comptes. Aux faits, à leur déontologie et à leur public (que certaines et certains appellent « récepteurs »). Ce public a des droits concrets, ancrés dans des textes légaux, que trop peu de citoyennes et citoyens connaissent et exercent. En Belgique francophone, le monde médiatique est souvent perçu comme un écosystème plutôt stable. On consomme l’information, on la commente, on s’en irrite ou on s’y retrouve mais on ne la pense pas nécessairement comme un objet collectif sur lequel il serait pourtant possible d’agir. Cette passivité résulte certainement d’un manque flagrant d’éducation aux médias2 d’une part et, d’autre part d’un manque de connaissance des mécanismes concrets de la régulation médiatique. Nous faisons face à une représentation erronée selon laquelle les médias et leurs acteurs et actrices seraient des entités trop puissantes ou trop bien protégées pour être interpellées. Une réflexion plus profonde et collective sur les médias est dès lors nécessaire. Non pas pour alimenter une défiance déjà largement installée envers les journalistes, ni pour tomber dans une dénonciation aussi commode que stérile, mais pour nommer ce qui se passe vraiment, construire un regard informé et redonner aux citoyennes et citoyens les outils pour peser (avec les journalistes qui le souhaitent) sur les conditions d’un journalisme plus exigeant, plus redevable, et d’une démocratie médiatique plus vivante. Des droits citoyens existent déjà Il existe en Belgique francophone une panoplie de recours concrets, à la portée de n’importe quel lecteur, auditrice ou téléspectateur, pour interpeller les médias sur leurs pratiques journalistiques. Ces mécanismes, loin d’être des curiosités juridiques réservées aux experts, ont été conçus précisément pour permettre à toute personne de prendre part, de façon active, à l’évaluation du travail journalistique. Créé par le décret du 30 avril 2009 de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le CDJ est l’aboutissement d’un processus long et laborieux après dix ans de négociations menées par l’Association des journalistes professionnels (AJP).3 Son histoire révèle en elle-même l’évolution de la conception de la déontologie journalistique. D’abord une affaire de journalistes seuls, défendant « l’honneur de la profession », elle est progressivement devenue un bien partagé entre journalistes, éditeurs et, finalement, société civile. C’est ce modèle tripartite (inédit à l’époque) qui fait la singularité et la légitimité du CDJ belge francophone. Concrètement, le CDJ est composé de 20 membres effectifs (et autant de suppléants) répartis en quatre collèges : six représentants des éditeurs (presse écrite, audiovisuel public et privé), six journalistes, deux rédacteurs en chef, et six représentants de la société civile (avocats, universitaires, membres d’associations). Ce dernier collège est décisif, car il incarne l’idée que la déontologie ne peut pas être rendue par la seule profession, en vase clos. En incluant la société civile dans la délibération déontologique, le CDJ reconnaît que l’information est un bien public, et non une affaire de spécialistes. Le pouvoir de décision est partagé à égalité entre les représentants des éditeurs et ceux des journalistes, avec la présidence alternant entre les deux collèges tous les quatre ans. Cet organe d’autorégulation traite donc les plaintes portant sur d’éventuelles atteintes à la déontologie journalistique dans les médias francophones et germanophones de Belgique. Toute personne, physique ou morale, peut donc déposer une plainte, qu’elle soit directement concernée par le sujet traité ou simplement lectrice, auditrice, téléspectatrice (c’est-à-dire toute personne qui a suivi ou lu une information et qui estime qu’un principe déontologique a été violé). Les plaignantes et plaignants n’ont pas à démontrer un intérêt à agir particulier au sens juridique du terme. Car l’idée fondatrice est importante : la presse s’adressant à l’ensemble des citoyennes et citoyens, ceux et celles-ci doivent pouvoir en retour l’interpeller lorsqu’elle faillit à ses obligations. La procédure est gratuite, la plainte doit être introduite dans les deux mois suivant la publication ou diffusion en question. Le CDJ examine ensuite la recevabilité de la plainte, procède à une instruction contradictoire et rend une décision publique. Ces décisions ont valeur d’avis (le CDJ ne peut ni condamner un journal à une amende, ni suspendre un journaliste). Leur force est avant tout symbolique et professionnelle. Une décision fon- En Belgique francophone, la réflexion critique sur les médias a longtemps été portée quasi exclusivement par des structures académiques et associatives spécialisées. Du côté de la recherche, on pense notamment aux travaux du Département Information et Communication (GRESEC, ULB, UCLouvain). Du côté associatif, Média Animation ASBL œuvre depuis 1972 à l’éducation critique aux médias dans le secteur associatif et de l’enseignement. Le Conseil supérieur de l’éducation aux médias (CSEM), instance officielle créée par la FWB en 1995, coordonne les acteurs du secteur et conseille le gouvernement. Plus récemment, l’Observatoire critique des médias (OCCRM) né en 2017 dans le sillage du mouvement Tout Autre Chose, a tenté d’élargir ce travail critique à un public citoyen plus large. Voir l’article autour de l’éducation aux médias dans ce même numéro. L’Association des journalistes professionnels est le syndicat et l’organisation professionnelle des journalistes francophones et germanophones de Belgique. Fondée en 1886, elle délivre les cartes de presse, défend les droits sociaux et professionnels des journalistes, et joue un rôle central dans la définition et la promotion de la déontologie journalistique.
dée engage la réputation d’un média, oblige une rédaction à se justifier, et contribue à construire, décision après décision, une jurisprudence déontologique vivante.4 Au-delà du CDJ, les citoyennes et citoyens disposent d’autres leviers. Ils peuvent saisir le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA)5 pour ce qui concerne le respect des obligations décrétales ou réglementaires par les médias audiovisuels (on entend ici le respect du pluralisme, les obligations de production, les règles publicitaires). Ils et elles peuvent également s’adresser à la médiation de la RTBF, service interne prévu par le contrat de gestion de la chaîne publique, composé de quatre personnes chargées de centraliser les avis, critiques et plaintes des auditrices, auditeurs et téléspectateurs sur les contenus, le traitement journalistique d’un sujet ou les comportements à l’antenne. Si la réponse n’est pas satisfaisante, un recours supplémentaire est aussi possible auprès du Médiateur de la Fédération Wallonie-Bruxelles, instance indépendante compétente pour traiter les réclamations portant sur le fonctionnement de la RTBF dans ses relations avec ses publics. Enfin, rien n’interdit d’interpeller directement le Conseil d’administration de la RTBF ou de prendre contact avec ses représentants élus au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, qui dispose d’une commission permanente compétente sur les questions relatives aux médias. Ces outils sont autant de possibilité d’exercer ses droits démocratiques, et il appartient aux mouvements citoyens, aux associations et aux organisations de la société civile de les faire connaître et de les faire vivre. Un paysage médiatique en transformation profonde Exercer ce droit de regard citoyen est d’autant plus urgent que le paysage médiatique francophone belge traverse des mutations structurelles d’une ampleur inédite depuis plusieurs décennies. Ces transformations engagent directement la qualité, la diversité et l’indépendance de l’information que nous recevons quotidiennement. La récente fusion annoncée des groupes Rossel et IPM est sans doute un des mouvements les plus significatifs de ces dernières années. En juin 2025, les dirigeants des deux principaux groupes de presse francophones ont annoncé leur rapprochement : Rossel, éditeur du Soir, de SudInfo et de nombreux titres régionaux, reprend les activités de presse écrite d’IPM, propriétaire de La Libre Belgique, de La DH, de L’Avenir et Moustique. L’accord définitif a été signé en décembre 2025. En avril 2026, le dossier a été notifié à l’Autorité belge de la concurrence, qui doit se prononcer sur sa compatibilité avec les règles de la concurrence. Cette opération créerait, si elle était autorisée, un groupe dominant sans équivalent dans la presse quotidienne et hebdomadaire francophone belge.6 Ses promoteurs la présentent comme une nécessité économique face à l’effondrement des recettes publicitaires et à la concurrence des plateformes numériques. Mais la concentration des pouvoirs dans l’information touche ici directement le pluralisme des lignes éditoriales et la capacité des rédactions à maintenir leur indépendance. Ces questions fondamentales appellent un débat public, citoyen, démocratique, qui, pour le moment, n’a pas eu lieu.7 La deuxième mutation récente concerne le service public audiovisuel. Jean-Paul Philippot, administrateur général de la RTBF depuis 2002, n’a pas sollicité de nouveau mandat. La procédure de désignation de son successeur est en cours, et la ministre Jacqueline Galant a promis en février 2026 une procédure « pour la première fois transparente ». Cette nomination engage l’orientation éditoriale et les valeurs du service public pour les années à venir. Les citoyennes et citoyens pourraient avoir leur mot à dire (via leurs élus, via les interpellations publiques, via les instances de gouvernance), même si l’actuelle procédure de recrutement n’est pas la plus transparente. Autre exemple de transformation en cours, celle des médias de proximité. La ministre Jacqueline Galant a annoncé en mai 2025 une réforme qui prévoit de réduire leur nombre de douze à huit d’ici 2031 ! La subvention globale a déjà été dramatiquement réduite à 10 millionsd’eurosdès2026.Cesdécisionsengagent des ressources d’information que rien ne viendra remplacer dans les territoires concernés, et elles ont été prises dans une relative discrétion, sans véritable consultation publique ni concertation sérieuse avec les intéressés. Un service public sous pression politique Ces transformations s’opèrent dans un contexte de pressions et de tensions répétées entre certains acteurs politiques et les Il serait inexact de réduire la déontologie à une contrainte imposée de l’extérieur aux rédactions. Plusieurs d’entre elles se sont dotées de chartes rédactionnelles propres et ont volontairement adhéré au CDJ à sa création en 2009. Certaines rédactions ont même institué en leur sein des mécanismes internes de responsabilité, comme des comités d’éthique ou des rédacteurs en chef chargés des questions déontologiques. Ces engagements volontaires sont précieux car ils montrent qu’une partie de la profession prend au sérieux l’idée que la crédibilité journalistique se construit aussi par l’auto-exigence. C’est précisément cette dynamique que la critique citoyenne peut et doit accompagner, non pas comme une surveillance hostile, mais comme un regard complémentaire. Le CSA est le régulateur indépendant des médias audiovisuels en Fédération Wallonie-Bruxelles, créé par le décret du 17 juillet 1987. Il est chargé de veiller au respect des obligations imposées aux opérateurs de radiodiffusion en matière de pluralisme, de protection des mineurs, de publicité, de production audiovisuelle et de diversité culturelle. Contrairement au CDJ, le CSA est une autorité administrative indépendante dotée d’un pouvoir de sanction effectif. Il peut prononcer des avertissements, des amendes ou même la suspension d’une autorisation d’émettre. Le CSA publie également des études et des rapports sur la concentration des médias, le pluralisme et la diversité, qui constituent des outils précieux pour quiconque souhaite s’informer sur l’état du paysage audiovisuel francophone. Selon les données issues de la dernière mesure Belgian Publishing Survey du CIM (2025), l’entité issue de la fusion détiendrait 94 % de l’audience de la presse écrite en Fédération Wallonie-Bruxelles. Concrètement, sous l’égide du nouveau groupe se retrouveraient Le Soir, Sudinfo (La Meuse, La Province, La Capitale…), L’Écho (50 %), La Libre Belgique, La DH/Les Sports, L’Avenir et ses éditions régionales, Paris Match Belgique, Moustique, Télé Pocket, Ciné Télé Revue et 7 Dimanche, soit la quasi-totalité des titres de presse quotidienne et magazine francophones. Le tout entre les mains de quatre familles actionnaires : Hurbain, Marchant, Defourt et Le Hodey. Cette concentration est totalement inédite, sans autre équivalent à l’échelle européenne.
médias, en particulier le service public audiovisuel. Le 13 janvier 2026, lors d’une conférence de militants du MR organisée dans la buvette du stade du FC Walhain, la ministre des Médias Jacqueline Galant a tenu des propos particulièrement durs et incompatibles avec le respect de la liberté de la presse. En présence du président du MR, elle s’est félicitée des départs prochains de l’administrateur général Jean-Paul Philippot et du directeur de l’information Jean-Pierre Jacqmin, espérant qu’avec ces deux changements « on pourra apporter une ligne un peu différente, qui ira de l’autre côté de l’échiquier politique ». Elle a aussi déclaré que « dans la nouvelle génération de journalistes de la RTBF, il y a quand même beaucoup de gauchos ». Georges- Louis Bouchez, quant à lui, a précisé le profil recherché pour le prochain patron : « Je ne veux pas un type de droite, juste qu’il ne soit pas de gauche et honnête ». La RTBF et sa Société des journalistes ont immédiatement dénoncé ces propos comme une ingérence inacceptable, réaffirmant leur attachement à l’indépendance éditoriale.8 La ministreprésidente Elisabeth Degryse (Les Engagés) elle-même a qualifié les déclarations de sa collègue de coalition de « propos disgracieux et insultants ».9 Une interpellation a été déposée au Parlement de la FWB pour dénoncer ces « attaques contre la RTBF, les journalistes et la liberté de la presse ». Auditionnée en commission le 10 février 2026, la ministre a assuré : « Il n’y a aucune volonté d’ingérence », affirmant « n’avoir jamais remis en cause ou entravé la liberté » de la chaîne. Ces déclarations ne sont pas isolées. Depuis plusieurs années, le président du MR, Georges-Louis Bouchez, fait de la critique du service public l’un de ses thèmes de prédilection, multipliant les accusations de partialité et les attaques éhontées contre des journalistes nommément désignés.10 Ce service public bashing affaiblit la légitimité du service public dans l’opinion et crée un climat dans lequel son indépendance éditoriale peut sembler suspecte. Fait notable, en novembre 2025, la majorité MR-Les Engagés au Parlement de la FWB a rejeté une proposition de résolution déposée par une députée d’opposition, qui appelait à réaffirmer le soutien du Parlement à la liberté de la presse et à l’indépendance des médias.11 Tout en se déclarant attachés à la liberté de la presse « sur le fond », les élus de la majorité ont jugé le texte « redondant ». Le député MR Olivier Maroy, ancien présentateur du journal télévisé et de « Mise au Point » à la RTBF, a qualifié l’initiative « d’opération de communication politique », estimant que « la liberté de la presse n’a pas besoin d’un énième texte déclaratif mais d’un code législatif clair ».12 Refuser de voter collectivement une résolution parlementaire qui réaffirme un principe aussi fondamental dans ce contexte de tensions, est en lui-même un signal plus que préoccupant. La saisine du CDJ dans le viseur C’est dans ce même contexte que se profile une menace plus directe encore sur les outils de recours citoyens existants qui mérite une attention particulière. En mai 2026, le même député MR Olivier Maroy a interpellé la ministre Galant au Parlement de la FWB sur le fonctionnement du CDJ.13 Prenant garde de ne pas remettre en cause l’existence de l’institution ni son principe d’indépendance, il a néanmoins soulevé plusieurs questions : l’absence de procédure d’appel contre les décisions du CDJ, la comparaison avec le modèle flamand du Raad voor de Journalistiek, et surtout (c’est ici que le bât blesse) les « critères de recevabilité des plaintes », avec une allusion explicite à des « plaintes militantes, voire politiques » que le système actuel permettrait de déposer. Dans sa réponse, la ministre s’est montrée ouvertement réceptive. Elle a ainsi affirmé ne pas devoir commenter les décisions de fond du CDJ. Mais elle s’est empressée d’ajouter que les «interrogations du secteur méritaient d’être entendues », suggérant qu’une réflexion sur les critères de recevabilité « pourrait être légitime ». Elle a noté que le système flamand repose sur la notion « d’intérêt direct à agir », limitant la saisine aux personnes directement concernées. Et elle a clairement laissé entendre que cette ouverture « trop large » peut entraîner des « effets pervers » (sans plus développer quels seraient ces effets pervers). Ce qui est mis en question ici par la ministre n’est pas tant l’efficacité technique d’une procédure que la légitimité même de la saisine citoyenne du CDJ. Par ces propos, madame Galant dénie une légitimité intrinsèque aux citoyennes et citoyens.Elle suggère par-là que la critique déontologique ne devrait appartenir qu’aux professionnels concernés, et non au public, inversant la logique même de ce qui a présidé à la création du CDJ dans sa forme actuelle. Or, c’est précisément cette ouverture à la sai- Au moment où ces lignes sont rédigées, l’Autorité belge de la concurrence (ABC) n’a pas encore rendu sa décision. La notification officielle du dossier n’a eu lieu que le 13 avril 2026 (avec plusieurs mois de retard sur le calendrier initial prévu par les dirigeants de Rossel et IPM, qui espéraient une finalisation dès le 1er janvier 2026). L’auditorat de l’ABC est en dialogue depuis plus d’un an avec les deux groupes sur les conditions auxquelles la fusion pourrait être autorisée, notamment le « mécanisme de contrôle » à mettre en place pour garantir le pluralisme rédactionnel. Une audience du Collège de l’ABC est prévue le 22 juin 2026, pour une décision attendue le 3 juillet. Beaucoup estiment plus que probable que la réponse sera positive mais sous conditions. La question centrale n’est donc plus tant de savoir si la fusion sera autorisée, mais à quelles conditions, ce qui rend d’autant plus urgente une mobilisation citoyenne et démocratique sur ce dossier, avant que les dés ne soient définitivement jetés. RTBF, Communiqué de presse, 30 janvier 2026. Communiqué officiel de la ministre-présidente Elisabeth Degryse (Engagés), publié le 29 janvier 2026 Les propos de Walhain ne constituent pas un dérapage isolé mais l’expression d’une stratégie d’intimidation systématique et documentée. En août 2025, un enregistrement divulgué révèle que le président du MR Georges-Louis Bouchez avait tenu des propos menaçants à une journaliste de la RTBF à propos d’un de ses collègues : « Envoie-lemoi. Je te jure qu’il va être super bien reçu. Et lui risque peut-être d’avoir besoin d’une carte [handicapée] après.» La Société des journalistes de la RTBF dénonce alors « une dérive particulièrement dangereuse à l’encontre de la liberté de la presse » et « une tentative d’intimidation ». En octobre 2025, Georges-Louis Bouchez qualifie publiquement la RTBF de « fournisseur officiel de fake news de gauche ». Après les propos de Walhain de janvier 2026, il franchit un nouveau seuil en février 2026 en relayant sur X un post assimilant les journalistes de la RTBF à des « fonctionnaires-militants-gestapistes » et appelant à les « envoyer pointer au chômage ». Cette fois, l’Association des journalistes professionnels (AJP) et la SDJ-RTBF saisissent la Fédération européenne des journalistes, qui signale les faits sur la plateforme du Conseil de l’Europe pour la sécurité des journalistes, un mécan-
sine citoyenne qui fait la richesse et la singularité du système francophone belge. Car si les médias s’adressent à l’ensemble de la société, c’est l’ensemble de la société qui peut les interpeller. La déontologie journalistique n’est pas la propriété exclusive des journalistes mais bien une affaire publique. La restreindre aux seuls acteurs disposant d’un « intérêt direct à agir » serait revenir sur quinze ans de construction d’une culture démocratique de la régulation médiatique. Cette menace à peine voilée doit également être lue à la lumière d’un paradoxe significatif et révélateur. Les plaintes au CDJ n’ont jamais été aussi nombreuses. En 2024, le CDJ a enregistré 183 plaintes pour 342 parties plaignantes, soit un record absolu. En 2025, ce record a été pulvérisé : 243 plaintes pour 1.022 parties plaignantes, soit une augmentation de 33 % en un an et de plus de 83 % entre 2023 et 2025. Le CDJ lui-même qualifie 2025 « d’année à nouveau record sous tension ».14 Pourtant cette explosion des plaintes n’est pas le signe d’un dysfonctionnement du système ou la preuve d’un militantisme excessif. N’est-ce pas plutôt le signe d’une citoyenneté médiatique qui s’éveille,qui prend conscience de ses droits, et qui s’empare des outils qui existent pour les exercer ? Vouloir restreindre la saisine du CDJ au moment même où les citoyens commencent à s’en emparer massivement, ce serait envoyer un message désastreux. Celui que le droit de regard citoyen sur les médias a des limites, lesquelles sont définies par ceux et celles qui ont intérêt à les tracer. Reconstruire le lien comme exigence démocratique Il y a, dans cette remobilisation citoyenne autour des médias, un enjeu qui dépasse la seule question déontologique ou institutionnelle, celle d’une reconstruction du lien entre les journalistes et leur public. Depuis des décennies, les relations entre journalistes et récepteurs de l’information sont traversées par « l’ère du soupçon ».15 La méfiance envers les médias mainstream a crû de façon constante, alimentée par des facteurs multiples et complexes : la concentration du capital dans les grands groupes de presse, les liens supposés ou réels entre certains médias et des intérêts économiques ou politiques, le sentiment d’une déconnexion entre les milieux journalistiques et les réalités sociales ordinaires, et plus récemment la montée en puissance des réseaux sociaux qui ont permis à chacun de « faire l’information » sans les contraintes déontologiques du journalisme professionnel. Ce délitement du lien de confiance a été instrumentalisé par certains acteurs politiques qui ont su tirer profit de la défiance pour diffuser leurs propres narratifs et présenter les journalistes comme des ennemis du peuple.16 À l’heure où la désinformation circule librement, où des responsables politiques diffusent des informations fausses sans vergogne, et où les algorithmes des plateformes numériques amplifient les contenus les plus clivants au détriment de l’information vérifiée, nous avons besoin de médias exigeants qui portent le débat démocratique avec intégrité. Mais nous avons simultanément besoin d’un public actif, critique et engagé. Loin de s’opposer, ces exigences pourraient se renforcer mutuellement. Un journalisme de qualité est d’autant plus possible que le public est exigeant. Et un public exigeant est d’autant plus crédible s’il utilise des voies démocratiques et institutionnelles plutôt que de se défouler dans les commentaires souvent inoffensifs des réseaux sociaux. La remobilisation citoyenne autour des médias constitue aussi une occasion de reconnecter les professionnels de l’information et leur public. Des espaces de dialogue existent, parfois imparfaits, parfois inconfortables, mais structurés et contradictoires. Ils peuvent être des lieux où se reconstruit, patiemment, la confiance nécessaire pour vivre en citoyennes et citoyens éclairés. Amplifier la réflexion collective sur les médias est une exigence pleinement laïque (elle promeut l’émancipation, la pensée critique et le libre examen). Les médias devraient être aujourd’hui, avec l’école, l’une des principales institutions formatrices de la pensée critique et politique. Les choix éditoriaux, les angles et les silences engagent directement la qualité du débat démocratique. L’éducation aux médias ne peut pas se réduire à une compétence technique (« comment distinguer une fake news d’une vraie information ») ni à une posture de méfiance généralisée. Elle devrait aussi comprendre une meilleure connaissance des processus d’information et l’exercice actif des droits dont disposent les citoyennes et citoyens pour interpeller et contribuer à leur régulation déontologique pour ainsi peser sur les choix politiques qui déterminent leur avenir. isme habituellement mobilisé pour des pays où la presse est sous régime autoritaire. La Belgique, dont l’article 25 de la Constitution garantit la liberté de la presse depuis 1831, n’avait jamais connu pareille séquence. Article BX1, « La majorité MR-Engagés repousse une résolution PS sur la liberté de la presse », publié le 17 novembre 2025. L’ensemble des débats est disponible sur le site du Parlement de la FWB : https://www.pfwb.be/documents-parlementaires/document-rapp-001835224 Question orale n° QO- 001852523, déposée le 26 mai 2026, intitulée « Fonctionnement et composition du Conseil de Déontologie Journalistique », adressée à la ministre Galant. Rapport annuel 2024 du CDJ, juin 2025. Médias, l’ère du soupçon. Ignacio Ramonet, mai 1991. Dans la même soirée du 13 janvier 2026 à Walhain, le président du MR Georges-Louis Bouchez théorisait devant ses militants l’existence d’un réseau d’influence structuré : « Vous avez le triangle des Bermudes : RTBF -ULB-Boulevard de l’Empereur (où est installé le siège du Parti socialiste). Ça, c’est le triangle des Bermudes. » La formule est révélatrice car elle ne critique pas des pratiques journalistiques précises, ni des choix éditoriaux identifiés, mais construit une représentation conspirationniste dans laquelle le service public serait organiquement lié à la gauche politique et universitaire. By Poterealpopolo - Own work, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=46353730
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