Payer pour ça ? De l’effondrement à l’utopie journalistique

Payer pour ça ? De l’effondrement à l’utopie journalistique

Par Paola Hidalgo

La démarche de s’informer a profondément changé, mais la qualité du débat démocratique dépend toujours de celle des informations qui le nourrissent.

La démarche de s’informer a profondément changé depuis l’apparition des médias d’information en continu, des réseaux sociaux et, plus récemment, des smartphones. L’expérience n’est plus la même, les effets non plus. Cependant, une chose demeure inchangée : la qualité du débat démocratique dépend directement de la qualité des informations qui le nourrissent. Voici quelques observations autour de la gratuité de l’information, qui ressortent d’une série de témoignages de personnes qui font le choix de payer ou de ne pas payer pour s’informer. Payer pour ça ? De l’effondrement à l’utopie journalistique Paola Hidalgo

Si, lors d’un jeu de charades, on me demandait de mimer l’acte de « s’informer », je me poserais assise, les mains à hauteur de mes genoux et je les ouvrirais dans un geste qui se déploie vers les côtés et le haut, jusqu’à ce qu’elles se trouvent à peu près au niveau de mon visage. En même temps, en regardant devant moi, à hauteur de mes mains, je ferais des mouvements de gauche à droite avec ma tête et mes yeux. Vous voyez l’image ? Je tente ici la description du geste d’ouvrir un journal pour y lire les grands titres. Pour une quinquagénaire, lire le journal semble être synonyme de s’informer. Au tour de nos compagnons de jeu les plus jeunes. Qu’est-ce que donnerait la même consigne ? Probablement que le ou la jeune en question se présenterait debout, en faisant des mouvements du bas vers le haut avec l’index droit devant la paume de la main gauche, la tête baissée et les yeux rivés sur un petit espace devant soi. Vous identifierez, peut-être, l’acte de « scroller » sur son smartphone. Les gestes sont très contrastés et sollicitent les sens et les corps d’une manière radicalement différente mais, au-delà de la corporéité, se déploient d’autres niveaux de la réalité : de l’économie de l’attention à l’économie tout court, nos habitudes reflètent une manière d’exercer le droit à l’information porteuse de défis pour le maintien de la vitalité démocratique. Par exemple, depuis les dernières décennies nous avons massivement pris l’habitude de nous informer sans une contrepartie financière directe. De moins en moins de personnes, en particulier parmi les plus jeunes, s’abonnent à des médias payants. Cette manière d’accéder à l’information est intéressante à plusieurs niveaux. D’une part, parce que la profession de journaliste et sa mission de recherche rigoureuse de la vérité sont fragilisées si elles ne s’exercent que marginalement ou exclusivement à travers les médias publics. D’autre part, parce que d’autres logiques – moins évaluables ou contrôlables d’un point de vue démocratique – semblent aujourd’hui dominer l’espace informationnel. Dupapierausmartphone: uneatomisationultraciblée L’évolution des médias depuis les années 1950 est passée d’une diffusion de masse (radio, télévision, presse) à une atomisation des contenus et des publics. À l’ère des médias de masse (dès l’après-guerre aux années 1970), on pouvait observer la diffusion de référents culturels communs et d’une information centralisée,financée par la vente directe (de la presse écrite), la publicité ou l’argent public. Avec l’arrivée du câble, d’Internet, puis des réseaux sociaux (Facebook, YouTube, TikTok), les publics se sont fragmentés, les flux personnalisés ont remplacé les grilles de programmes et l’économie de l’attention a pris le pas sur le modèle économique des médias traditionnels. Les ventes et les abonnements de journaux papier ont diminué progressivement.Aujourd’hui,chaqueindividuvitdans saproprebulleinformationnelle,oùlesalgorithmes et l’IA poussent des contenus ultraciblés, réduisant l’information à une expérience individuelle et relativement déconnectée de repères collectifs. Cette atomisation des médias reflète une société où l’informationn’estpluspartagée,maispersonnaliséeà l’extrême. D’où le constat d’une polarisation accrue et une perte de cohésion sociale. En corollaire de cette évolution, c’est la généralisation de la gratuité que nous évoquions précédemment : les médias privés monnayent les données qui sont générées lors de notre utilisation de leurs plateformes pour générer des revenus et développer leurs activités, dépendant de moins en moins des abonnements, de la vente de leurs contenus et de la valorisation du travail des journalistes. Dans ce modèle, les médias publics – qui ont toujours été gratuits – se voient concurrencés dans leur mission d’offrir des informations accessibles universellement. Quel effet a la gratuité sur notre manière de nous informer et de comprendre les enjeux sociaux qui nous concernent de près ou de loin ? Est-ce que ce rapport à l’information nous empêche d’exercer notre citoyenneté ou est un facteur de diversification de cet exercice ? Pour tenter de répondre à ces questions, nous avons interrogé huit personnes proches de la rédaction de ce trimestriel gratuit, mais avec des profils les plus différents possible en termes d’âge et de statut professionnel : un employé d’une trentaine d’années, un entrepreneur d’une quarantaine d’années, une fonctionnaire de cinquante et un ans, un retraité du secteur nonmarchand, une journaliste proche de la retraite, une indépendante dans les services à la personne, un élève du secondaire et une étudiante du supérieur. Ces échanges nous ont permis d’entrevoir ce qui motive celles et ceux qui s’abonnent et soutiennent financièrement des médias professionnels et ce qui motive celles et ceux qui s’informent exclusivement via les réseaux sociaux ou des contenus gratuits.

Lagratuitécommenorme: entreréseauxsociaux etservicespublics Actuellement, nous considérons qu’il est normal d’accéder gratuitement à l’information et les personnessondéessontunanimes:iln’estpasnécessaire de payer pour un service de qualité. Pour la grande majorité des personnes interrogées (cinq sondés sur huit), les sources les plus fiables et stables sont les médias de service public. Les réseaux sociaux sont la deuxième source d’information, parfois en complément aux médias publics. Pour la travailleuse indépendante, les nouvelles à la radio du matin sont ensuite complétées par la lecture des contenus « de toute une série d’autres médias (Le Monde, Libération, Le Nouvel Observateur, Le Soir, la Libre) sur les réseaux sociaux, mais je ne paye pour aucun abonnement, cela dit...». Un seul participant au sondage s’informe principalement via son abonnement à « L’Écho » qui « coûte plus ou moins 45 euros par mois, donc quand même assez cher. Mais du coup, j’ai une information assez complète, uniquement sur format numérique… Il y a aussi une section « entrepreneur » que je trouve assez chouette ». S’abonner principalement afin d’accéder à une information utile pour son métier contraste avec la motivation de la fonctionnaire du service public, dont l’abonnement à un journal cherche davantage à soutenir le modèle d’indépendance journalistique qui vient derrière : « Je paye mon abonnement au Monde Diplomatique et je trouve ça très bien de les soutenir,parce qu’eux ne vivent pas de la publicité, mais bien des ventes et des abonnements ». Parallèlement à ces motivations pour payer un abonnement, la gratuité, qui s’accompagne d’une dépendance accrue aux algorithmes et aux contenus sponsorisés,éveille parmi la plupart des personnes interviewées une même préoccupation : payer pour l’information est-il un luxe, un acte citoyen… ou les deux ? Pour les plus précaires (jeunes, étudiants et chômeurs), l’abonnement est clairement perçu comme un luxe, face auquel l’alternative qu’offre le service public se révèle indispensable en termes d’accès aux droits. La journaliste interviewée attire aussi notre attention sur le fait que l’information via les services publics n’est pas tout à fait gratuite. Elle accorde de la valeur au fait de payer l’information à travers ses impôts et estime que dans le service public, « ceux qui informent devraient normalement être plus responsables » puisque les conditions de travail des journalistes y sont moins précaires - en principe - que dans les médias privés. Cette possibilité d’un accès à l’information de qualité limiterait la banalisation de la désinformation qui inonde les fils d’actualité et les réseaux sociaux. Finalement,et avant d’aller plus loin dans l’analyse de ces mini-entretiens, il nous semble intéressant de mentionner la démarche d’abonnement dans un pack promotionnel (de Proximus) au journal Le Soir, qui est mentionnée à deux reprises. Ceux qui bénéficient de cette offre promotionnelle consultent ce média régulièrement, voire quotidiennement, comme un complément d’informations, à côté d’autres médias. Pour avoir une idée des « portraits-robots » des consommateurs de médias, ce point nous semble intéressant. Nous pourrions facilement affirmer que payer pour l’information n’est ni un choix simple ni une décision binaire. Entre ceux qui s’abonnent par conviction,ceux qui le font par hasard,et ceux qui n’en ont ni les moyens ni le temps,les motivations sont aussi variées que les freins. S’informerc’estagir? Selon le Reuters Institute Digital News Report , seulement 17 % des personnes interrogées dans 20 pays déclarent avoir payé pour des informations en ligne au cours de l’année écoulée, malgré les efforts des éditeurs pour développer les abonnements numériques. En Belgique, ce taux est encore plus faible (autour de 16 %), reflétant cette réticence persistante à financer l’information. De même, dans une étude menée par Tim Groot Kormelink (Vrije Universiteit Amsterdam), aucun des 68 participants ayant bénéficié d’un essai gratuit d’un journal n’a souhaité souscrire à un abonnement payant après la période d’essai.2 Les principaux freins identifiés étaient le prix, la disponibilité d’informations gratuites ailleurs, la réticence à s’engager sur le long terme, et des problèmes techniques ou de livraison. Parmi l’échantillon que nous avons sollicité, ceux qui franchissent le cap de l’abonnement sont principalement motivés par l’accès à des contenus de qualité. On évalue différemment les informations glanées sur les réseaux sociaux, perçues comme étant relativement fiables et les contenus clairement identifiés comme le fruit d’un travail Reuters Institute for the Study of Journalism, Digital News Report 2021, Oxford University. https://reutersinstitute.politics.ox.ac.uk/digital-news-report/2021

journalistique, qui invite à la réflexion et à la responsabilité : « Il est relativement facile d’accéder gratuitement à une information généraliste de qualité. En revanche, pour des analyses plus approfondies ou des enquêtes spécialisées, il est souvent nécessaire de s’abonner à des médias payants » (employé, 30 ans). « Je serais prête à payer pour quelque chose qui est très bien, qu’on ne trouve pas ailleurs, et qui est de qualité, évidemment » (fonctionnaire, 51 ans). Cependant, être exposé à trop d’informations peut également être anxiogène, ce qui pourrait êtreunfreinàlasouscriptionnonévoquédansles études citées plus haut : « [s’abonner à un média] ça devient important dans le contexte (je m’en sens responsable) ; après je trouve qu’on se sent vite dépassée en étant au courant d’absolument tout ce qui se passe » (étudiante, 21 ans). Pourtant, chez les personnes sondées — issues de milieux socio-culturels plutôt favorisés — l’abonnement à un média payant est aussi perçu comme un acte citoyen, une manière concrète de soutenir un journalisme de qualité et de contribuer à la démocratie.Certains nonabonnés, notamment parmi les plus précaires, expriment même un léger sentiment de culpabilité à ne pas pouvoir participer financièrement, comme s’ils privaient la société d’un bien commun. Et paradoxalement, même ceux qui ont les moyens et qui s’abonnent déjà ressentent une forme de pression sociale : ils devraient encore faire plus, s’abonner à d’autres titres, diversifier leurs sources. Ce phénomène reflète l’hyper-consommation qui traverse nos sociétés, où l’accès à l’information devient à la fois un devoir moral et une source d’anxiété. Dans ce contexte, s’abonner ou non ne relève plus seulement d’un choix économique ou pratique, mais aussi d’une question éthique : comment concilier nos valeurs citoyennes avec les limites de notre temps, de notre budget et de notre attention ? Citoyennetécommunicative En Belgique, la concentration des médias papier entre les mains de quelques grands groupes (Rossel, IPM, DPG Media) soulève des questions démocratiques majeures. Cette tendance, illustrée par la fusion annoncée entre Rossel et IPM en 2025, réduit la diversité des voix et renforce le contrôle de l’information par une poignée d’acteurs, souvent liés à des intérêts économiques ou politiques. Face à cette concentration, des alternatives émergent, comme les médias coopératifs et associatifs (Médor, Kiosk, Imagine…), mais elles restent marginales et ne comblent pas le vide laissé par la diminution des organes d’information locale, indispensables pour la surveillance au niveau communal. Comment réagir face au risque d’une uniformisation des contenus, d’un éloignement des réalités locales et d’une information de plus en plus soumise aux logiques de profit plutôt qu’à l’intérêt public ? Le danger qui pèse sur le journalisme d’investigation et sur la surveillance journalistique des institutions locales détricote le modèle traditionnel du « bon citoyen », « bien informé ». Nik Usher3 , professeure associée au département de communication à l’Université de San Diego, propose de développer un nouveau modèle de citoyenneté, basé sur le rôle actif des habitants d’un territoire (commune, quartier) dans la production et diffusion d’informations locales, en complément (et non en remplacement) du journalisme professionnel. Dans cette approche qui peut sembler utopique, le rôle des citoyens communicants s’accomplit en analysantetpartageantdesinformationscritiques pour leur communauté, telles que les deadlines scolaires, les discussions aux conseils communaux ou les alertes locales. Grâce à leur expertise au niveau du territoire, chacun de ces citoyens communicants peut contribuer selon ses compétences : un juriste peut analyser des documents publics, un parent relayer des informations sur les écoles, ou un citoyen engagé partager des ressources utiles. Enfin, les réseaux de communication, qu’ils soient physiques (bibliothèques, cafés, écoles) ou numériques (réseaux sociaux,groupeslocaux),deviennentdesespaces d’échange et de construction collective du savoir, renforçant ainsi le pouvoir d’agir et la cohésion des communautés. La démarche dépasse la diffusion des informations au sein d’une communauté locale, elle rend possible le débat entre personnes concernées et approfondit la possibilité d’une attitude critique quant à l’information mais aussi quant aux enjeux qui la sous-tendent. Pour que ce modèle fonctionne, il faut des citoyens éduqués, capables de décrypter l’information et de la transmettre avec rigueur. La question ne se limite pas aux médias : elle renvoie aussi à notre système scolaire… et cela, relève d’un autre chantier. Groot Kormelink, T. (2023). Why people don’t pay for news: A qualitative study. Journalism, 24(10), 2213-2231. https://doi.org Usher, N. (2024, 10 juillet). Post-Newspaper Democracy and the Rise of Communicative Citizenship: The Good Citizen as Good Communicator, Knight First Amendment Institute at Columbia University. https:// knightcolumbia.org/blog/ post-newspaper-democracy-and-the-rise-of-communicative-citizenship-the-good-citizen-as-good-communicator