
Portrait : Joyce Azar
Raconter la Flandre par « Madame Flandre »
Par Adam Gigan
C’est dans une maison bruxelloise typique, sobrement décorée et chaleureuse, que se tient la rencontre. Autour d’un café et de beignets polonais fourrés (choisis par mes soins), elle accueille avec simplicité, en veillant d’emblée à mettre son interlocuteur à l’aise. Dans le salon, quelques photos de famille, des vinyles, un petit fox belge qui nous tient compagnie et traverse parfois la pièce avec frénésie. Le décor en dit déjà un peu sur la personne. Rien d’ostentatoire, rien de figé. Une forme de douceur discrète se dégage de l’ensemble, comme si l’attention portée aux autres précédait même la conversation.
Avant même que l’entretien ne commence, quelque chose semble se jouer déjà dans sa manière d’accueillir. Elle s’assure que l’on est bien installé, que le café convient, que le cadre est confortable. Cette hospitalité n’a rien de spectaculaire, mais elle donne le ton. Chez elle, l’humain ne semble jamais venir après. Il est là, d’abord, dans la façon d’ouvrir la porte, de faire de la place, d’accorder du temps. Ce n’est sans doute pas un hasard si, plus tard, elle décrit son métier à travers les rencontres et les réalités humaines qu’il implique. Depuis Bruxelles, cette journaliste belgolibanaise raconte le nord du pays aux francophones, avec le souci constant de comprendre avant de juger et de faire entendre, derrière les discours, la part humaine des choses. D’ordinaire, c’est elle qui raconte,qui interroge,qui décrypte et restitue. Aujourd’hui le mouvement s’inverse, celle qui tend habituellement le micro accepte, à son tour, de se raconter et de se livrer. Officieusement, on l’appelle « Madame Flandre » et ce surnom n’a rien d’anecdotique. Il dit à la fois un territoire, une spécialité et une position singulière dans le paysage médiatique belge francophone. « Beaucoup m’appellent Madame Flandre », dit-elle avec un sourire qui semble tenir ensemble une certaine distance et une forme d’amusement. Mais ce territoire, chez elle, ne se réduit jamais à une simple zone géographique. Il est un espace à traduire, à faire comprendre, à raconter autrement à un public francophone qui le connaît souvent mal ou à travers des simplifications rapides. Elle le dit d’ailleurs très clairement : « La seule limite que j’ai, elle est géographique, mais pour le reste, les domaines sont très divers ». La Flandre qu’elle couvre n’est pas qu’un bloc qui orbite autour de la politique, de la justice, de la culture, de la société ou de l’économie, c’est un terrain multiple, vivant, traversé par des tensions, des débats, des nuances et des complexités. Son parcours aide à comprendre cette capacité à naviguer entre les mondes. Née à Beyrouth pendant la guerre civile, elle arrive bébé en Belgique avec ses parents et sa grande sœur. Elle grandit ensuite en Flandre jusqu’à ses 18 ans, dans un environnement flamand et néerlandophone, tout en étant scolarisée en français au seul lycée français d’Anvers. Plus tard, elle viendra à Bruxelles pour ses études à l’ULB, et n’en repartira plus. Ce trajet, entre Beyrouth, la Flandre et Bruxelles,n’est pas seulement une succession de lieux. Il dessine une manière d’habiter le monde entre plusieurs langues, plusieurs sensibilités, plusieurs appartenances composées de réalités différentes. Elle le raconte sans fioriture, mais son histoire dit quelque chose de fondamental sur son rapport à l’information. Au Liban, malgré l’exil en Belgique, la famille retournait chaque été pendant deux mois, en pleine guerre civile. Elle a donc connu, enfant, les bombardements, les abris, l’impossibilité de sortir, la télévision et la radio allumées en permanence pour tenter de comprendre ce qui se passait. « Mon vécu a fait qu’il est pour moi important d’informer correctement les gens sur la réalité du terrain », explique-t-elle. Dans cette phrase, tout semble se rejoindre et prendre forme. L’enfance, la guerre, la nécessité d’être informé, et cette conviction que l’information engage quelque chose de vital. Bien sûr, il y a aussi eu ce moment, comme une sorte de déclic. À l’adolescence, lors d’une insomnie, elle est descendue regarder la télévision au milieu de la nuit et tombe sur un reportage sur les orphelinats en Chine. Les images la secouent. Pas seulement par ce qu’elles montrent, mais aussi par le fait qu’elles soient diffusées à une heure où presque personne ne les voit. Pourquoi fallait-il être réveillée si tard pour découvrir ce genre de réalités ? Pourquoi certaines atrocités étaient-elles tenues à l’écart de l’attention collective ? C’est à ce moment-là, raconte-telle, que quelque chose se passe en elle. « Je me suis dit : Tiens, moi j’aimerais bien aussi devenir journaliste et faire des reportages pour montrer au monde les choses atroces qui se passent ». À l’époque, le rêve a les contours classiques d’un imaginaire du journalisme tourné vers l’ailleurs. « Je voulais, mon rêve, c’était de devenir correspondante à l’étranger ». Le goût des langues joue un rôle important. Elle dit les apprendre vite, presque naturellement. Là où d’autres ont « la bosse des maths », elle dit avoir « la bosse des langues ». Il y a chez elle une fascination ancienne pour la possibilité de voyager, de comprendre des réalités lointaines et de les relater vers la Belgique. Mais le réel du métier, surtout dans le contexte belge, se heurte vite à d’autres contraintes, celles des rédactions qui ont peu de moyens, les postes de correspondants sont rares, les rêves d’envoyés spéciaux se heurtent souvent à l’économie du secteur.
Pour autant, parler d’un renoncement serait trompeur. Car ce qui aurait pu apparaître comme un déplacement s’est transformé en véritable ligne de force. Elle n’a pas cessé de raconter un monde « autre », simplement, cet ailleurs a parfois pris la forme d’une proximité méconnue. La Flandre, chez elle, devient un espace de médiation, presque un territoire à traduire. Elle ne la traite jamais comme un décor secondaire ou un simple segment d’actualité. Elle y voit au contraire un ensemble de réalités politiques, sociales, culturelles et humaines qu’il faut rendre lisibles à un autre public. Cette position de passeuse met aussi en lumière sa manière d’exercer le métier. Lorsqu’on lui demande ce qui la définit le mieux comme journaliste, elle revient à une qualité qu’elle évoque à plusieurs reprises : l’empathie. « Je crois que je suis quelqu’un d’extrêmement empathique ». Puis elle précise : « J’ai toujours été quelqu’un qui se met énormément dans les bottes des autres ». La formule est forte, concrète, presque physique. Elle raconte une manière d’approcher les sujets non pas en surplomb, mais en essayant d’habiter, au moins un instant, la position de ceux dont on parle. Comprendre avant de juger, écouter avant de conclure et se méfier des réactions trop rapides deviennent alors une véritable ligne de conduite. Cette empathie, elle la présente à la fois comme une force et comme une fragilité. Elle permet de mieux saisir les situations, d’aller au-delà des discours officiels, de chercher « l’aspect humain qu’il y a derrière ». Mais elle peut aussi exposer des fragilités. À l’entendre, on comprend que le journalisme, surtout lorsqu’il confronte durablement à la violence du monde, laisse des traces. Sans entrer dans les éléments les plus intimes qu’elle signale elle-même comme hors portrait, son récit montre que le regard journalistique n’est jamais entièrement protégé de ce qu’il observe. Il faut composer avec la distance, avec la surcharge d’images, avec l’accumulation des drames, avec ce que le corps et l’esprit absorbent malgré tout. Pourtant son quotidien de travail, repose aussi sur des gestes très concrets, presque artisanaux. Chaque matin, c’est avec minutie qu’elle commence par une revue de presse. Elle feuillette les grands quotidiens flamands, consulte aussi certains sites, compare les angles, repère ce qui pourrait intéresser un public francophone, ce qui n’a pas encore été relayé, ou ce qui mérite d’être raconté autrement. C’est un travail d’attention, de sélection, de hiérarchisation. Une manière aussi de faire circuler des informations entre deux espaces médiatiques qui ne se parlent pas toujours si bien. Là encore, le mot de traduction n’est jamais très loin. Elle décrit ce travail avec précision, mais sans emphase. On y entend à la fois la routine d’un métier et la passion toujours intacte pour sa diversité. C’est d’ailleurs ce qui continue à la stimuler. Ce qu’elle aimait déjà dans le journalisme avant même de l’exercer, dit-elle, c’était « cette capacité à traiter énormément de sujets, à devoir se plonger dans des sujets qu’on ne connaît pas toujours et de pouvoir creuser jusqu’à comprendre ». La phrase résume bien sa dynamique intérieure, celle d’avancer vers l’inconnu, d’apprendre vite et de faire l’effort de comprendre avant de restituer. Cette diversité, elle la revendique comme l’une des richesses du métier. « C’est cette collection de rencontres, d’échanges », ditelle encore. Le journalisme apparaît alors moins comme un statut que comme une pratique d’exposition au réel. Rencontrer, écouter, découvrir, reformuler et transmettre deviennent les gestes essentiels de son travail. À travers la Flandre, c’est en fait une multitude de mondes qu’elle traverse. Elle peut parler politique un jour, culture le lendemain, social ou judiciaire ensuite. Cette amplitude nourrit sa curiosité et empêche son terrain de se figer dans une spécialité étroite ou trop précise. Mais derrière cet attachement profond au métier, son diagnostic sur l’état du journalisme aujourd’hui est sombre. Quand elle évoque les jeunes journalistes, la précarité, la raréfaction des contrats, les piges mal payées, sa voix se fait plus inquiète. « Ce n’est pas pour l’argent qu’on fait ça », dit-elle. Puis elle ajoute, presque dans la foulée : « C’est plus par dévouement, je pense ». Le mot n’est pas anodin. Il dit à la fois une éthique et un déséquilibre. Comme si ce métier, pourtant essentiel, demandait de plus en plus de sacrifices à celles et ceux qui l’exercent. Ce qui l’inquiète, ce n’est pas seulement le sort des journalistes en tant que travailleurs, même si cela compte évidemment. C’est aussi ce que cette précarité fait à l’information. Un journaliste mal payé, trop pressé, sans temps ni sécurité, risque plus facilement de bâcler, de simplifier, de ne pas recouper assez. À cela s’ajoutent les transformations
profondes du paysage médiatique comme l’arrivée d’internet d’abord, puis celle des réseaux sociaux, puis aujourd’hui celle de l’intelligence artificielle. La pression de l’immédiateté, la bataille de la visibilité, l’obsession du premier qui publie, tout cela pèse lourdement sur le temps long de la vérification. C’est sans détour qu’elle dit que les réseaux sociaux ont changé la manière de travailler. Les rédactions doivent désormais s’adapter à d’autres formats, d’autres rythmes, d’autres usages. Elle-même a développé de nouveaux formats vidéo plus courts pour tenter de toucher un public plus jeune. Là encore, il ne s’agit pas pour elle de mépriser ces nouveaux canaux, mais de voir lucidement ce qu’ils imposent. Plus de vitesse, plus de dispersion, parfois moins de profondeur. Et derrière cela, une question persiste, celle de se demander comment continuer à défendre la nuance dans un monde qui valorise la réaction immédiate ? Cette question de la nuance revient souvent dans sa parole. Elle l’articule à une inquiétude plus large sur l’état du débat public, sur la polarisation, sur le bruit médiatique, sur l’incapacité croissante à écouter ce que dit l’autre. Elle évoque notamment la France, les plateaux télévisés, les débats stériles, les lignes éditoriales qui alimentent la confusion plutôt qu’elles n’éclairent. On sent chez elle une forme de lassitude devant ces dispositifs qui saturent l’espace public sans nécessairement mieux informer. Mais aussi une inquiétude démocratique plus profonde. Car au fond, ce qui se joue ici dépasse largement la profession journalistique seule. Lorsqu’elle parle d’indépendance, de crédibilité, de qualité de l’information, elle parle aussi de l’état de la démocratie. « C’est une nécessité, il faut continuer d’y croire », affirme-t-elle quand vient la question du rôle du journalisme. Et plus loin : « Le journalisme de qualité est pour moi essentiel pour soutenir cette démocratie ». Ce n’est pas une formule abstraite. Chez elle, l’idée s’enracine dans l’expérience, celle de la guerre, celle de la désinformation, celle du vacillement des repères, celle d’un monde où l’on peut perdre de vue l’essentiel à force d’images, de polémiques et de flux continus. Cette défense du journalisme s’accompagne aussi d’une insistance sur les jeunes. L’éducation revient plusieurs fois dans l’entretien comme une priorité. Elle semble y voir l’un des derniers remparts contre la simplification, les clichés, les étiquettes, les réflexes de haine. Là encore, on retrouve le même fil : apprendre à nuancer, à écouter, à comprendre, à ne pas réduire trop vite. Comme si son parcours personnel, son rapport aux langues, à la guerre, à l’information et au métier l’avaient conduite à faire de la nuance non pas une posture molle, mais une exigence. À mesure que l’entretien avance, une cohérence se dessine.Entre la maison chaleureuse où elle reçoit, son attention à l’autre, son parcours entre plusieurs mondes, son goût des langues, sa manière de couvrir la Flandre, son empathie revendiquée et sa défense d’un journalisme exigeant, tout semble tenir ensemble. Ce n’est pas une cohérence parfaite, sans tensions ni fragilités. Au contraire. C’est justement parce que le métier lui apparaît difficile, usant, précarisé, parfois inquiétant, que son attachement à lui se renforce. Quand l’échange touche à sa fin, ce qui marque, au-delà de son expertise, c’est sa manière de relier les personnes, les vécus et les discours. Quelqu’un qui relie. Entre nord et sud du pays, entre langues, entre publics, entre information et expérience humaine. Le surnom de « Madame Flandre », pris isolément, pourrait presque paraître réducteur. Pourtant, chez elle, il désigne bien plus qu’une zone de couverture. Il désigne une fonction de passage, une capacité à raconter l’autre rive sans la caricaturer. Dans un paysage médiatique souvent saturé de vitesse et de simplifications, cette manière de faire, tient presque d’une fidélité. Fidélité au terrain, d’abord. Fidélité aux faits, ensuite. Fidélité, enfin, à cette idée simple mais exigeante que comprendre est déjà une forme de résistance. D’ordinaire, c’est elle qui raconte les autres. Le temps d’un café, de quelques beignets polonais fourrés, et sous le regard tranquille d’un petit chien de compagnie, c’est son propre récit qui s’est laissé approcher. Et derrière « Madame Flandre » apparaît alors une femme, une mère, pour qui le journalisme demeure, malgré tout, une façon de tenir le monde à hauteur humaine.
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