
S’armer la tête : de l’importance de nous éduquer aux médias
Par Alexis Etienne
L’école et les associations cherchent à développer l’esprit critique face aux plateformes numériques comme aux médias traditionnels.
En Belgique francophone, l’école et les associations cherchent à développer l’esprit critique et à outiller les citoyens tant face aux grandes plateformes de réseaux sociaux qu’aux organes de presse traditionnelle. Mais peut-on parler de politique publique ambitieuse quand les moyens restent modestes et les projets éparpillés ? Et surtout : comment décider de ce qu’il faut « savoir » des médias et pourquoi ? S’armer la tête De l’importance de nous éduquer aux médias Alexis ETIENNE
D’oùvientl’infoqu’onreçoit? Elle n’est pas si loin, l’époque où l’information était située dans le temps et l’espace. Elle venait du journal posé sur la table, du JT du soir, de la radio allumée dans la cuisine. Ce monde médiatique n’était évidemment pas exempt de critiques : angles morts, dépendances économiques, préférences pour certaines voix plutôt que d’autres… Mais il avait au moins une forme lisible. On savait, le plus souvent, qui parlait, depuis quelle rédaction, avec quelle responsabilité. Vous souvenez-vous comment vous vous informiez il y a dix ou vingt ans ? Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, une grande partie de l’information arrive autrement. Elle surgit dans un fil d’actualité, coincée entre une blague, une vidéo de guerre, une publicité déguisée, un commentaire rageur. Elle n’est plus seulement publiée : elle est recommandée, poussée, accélérée. Elle passe par des plateformes dont le métier n’est pas d’informer, mais de retenir l’attention. Qui a décidé que ce serait ainsi et, surtout, qui en profite ? C’est dans ce paysage que l’éducation aux médias est devenue une question (sociale et) démocratique majeure. Non parce que les jeunes seraient plus crédules que leurs aînés, mais parce qu’ils grandissent dans un espace où l’information, le divertissement, la publicité et la mise en scène de soi se mélangent sans cesse. L’enquête #Génération2024, réalisée par Média Animation et le Conseil supérieur de l’éducation aux médias auprès de milliers d’élèves en Fédération Wallonie-Bruxelles, le montre concrètement : à l’école secondaire, Instagram, TikTok, You- Tube et Snapchat sont massivement présents dans les pratiques hebdomadaires. Mais ce que ces outils font à nos façons de penser mérite qu’on s’y arrête.1 Car ce n’est pas seulement une affaire de support, c’est aussi une affaire de pouvoir. Les plateformes décident de ce qui remonte, de ce qui s’efface, de ce qui mérite d’être notifié à telle ou telle personne. L’actualité devient un matériau de l’économie de l’attention : elle doit accrocher, émouvoir, simplifier. Les questions qui méritent d’être posées dans tout atelier d’éducation aux médias sont « qui décide de ce que je vois ? Et dans quel intérêt ? » Ce qui frappe, ce n’est évidemment pas que les jeunes utilisent ces réseaux, mais la manière dont ils y rencontrent aussi l’actualité. Parmi les élèves du secondaire qui s’informent sur les réseaux sociaux, Instagram, TikTok et YouTube sont parmi les canaux privilégiés. Le journalisme n’a pas disparu ; il circule autrement, souvent découpé, réemballé, parfois sorti de tout contexte. La une du journal n’organise plus seule ce qui est visible. Le « feed » le fait à sa place chaque jour, de manière personnalisée, sans toujours expliquer selon quels critères. Et nous, comment naviguons-nous là-dedans ? S’outiller Un discours paresseux voudrait que les adolescents « gobent tout ». Les données racontent une tout autre histoire. Dans #Génération20242 , une large majorité des élèves identifie les réseaux sociaux comme des sources susceptibles de diffuser de fausses informations. Seule une minorité leur fait confiance les yeux fermés. Si le problème n’est donc pas l’absence totale de méfiance, il peut résider dans ce qui vient après. Que fait-on de cette méfiance ? Comment vérifie-t-on une vidéo ? Comment distingue-t-on un témoignage sincère d’une preuve solide ? Comment repère-t-on une image sortie de son contexte, un contenu sponsorisé par un influenceur ou une source militante qui ne dit pas son nom ? L’enquête montre qu’une partie des jeunes ne met rien en place pour vérifier les informations trouvées en ligne. Ce n’est pas de la paresse : c’est souvent le signe d’un apprentissage laissé au hasard. Mais il nous semble légitime de nous demander ce que nous mettons en place pour développer des apprentissages pour savoir comment faire.3 Il faut partir de là, sans condescendance. Une pédagogie qui fonctionne ne passe pas et ne passera jamais par confisquer les téléphones ou par moquer les usages. Elle part de ce que jeunes comme moins jeunes font déjà : suivre, commenter, partager, créer, rire, s’indigner, se protéger. C’est à partir de ces pratiques réelles qu’on peut construire une distance critique en évitant de transformer l’atelier en leçon de morale. Car cette catégorie sociale diverse n’est pas hors du monde médiatique : elle en connait les codes, les pièges, les plaisirs, parfois les humiliations… Et sans doute bien mieux que leurs ainés. Ceux-ci savent qu’un contenu peut mentir, qu’une rumeur peut brûler une réputation. Mais le savoir ne donne pas de Média Animation & CSEM, #Génération2024. Ibid. Ibid.
bouclier d’immunité. La mise en place de formations en éducation aux médias devrait contribuer à construire cette boussole collective : apprendre à douter sans se fermer, à vérifier sans devenir cynique, à critiquer sans conclure que tout se vaut. Comment construire ça ensemble, dans un groupe, dans une association, dans une école ? C’est ici que la formule « lutter contre les fake news » montre ses limites. Elle rassure les adultes, mais elle ne suffit pas. L’enjeu ne réside surtout pas dans le fait de distribuer une liste de bonnes et de mauvaises sources. L’enjeu est de comprendre comment se fabrique une information, pourquoi elle circule, qui la finance, qui en bénéficie et qui disparaît du récit. C’est une culture démocratique qui est à construire, pas un simple kit de survie numérique. Et la culture du doute et la pratique du libreexamen rassemblent un ensemble de méthodologies qui s’apprennent. Lapressetraditionnelle: nisanctuaire,niennemi Défendre la presse traditionnelle comme un sanctuaire serait une erreur. Les grands médias ont toujours sélectionné le monde qu’ils montrent. Ils ont parfois accompagné les paniques morales, invisibilisé les classes populaires, parlé de réalités diverses sans donner la parole aux principaux intéressés, donné écho aux puissants plutôt qu’aux damnés de la terre. Nous devons pouvoir reconnaître les biais qui y circulent, ce que les médias montrent d’un quartier, d’un milieu, d’une réalité. Maiscritiquerlapressen’obligepasàseréjouir de son affaiblissement. Une rédaction qui vérifie, enquête, corrige et signe ses informations reste un bien commun fragile. Produire de l’information coûte du temps, des salaires, des protections juridiques, de la présence sur le terrain. Quand la presse se concentre, quand les rédactions se vident, quand la course au clic s’impose, ce n’est pas seulement un secteur économique qui souffre : c’est notre capacité collective à documenter le réel qui se rétrécit. Comment soutenir un journalisme digne de ce nom sans pour autant en faire une idole intouchable ? En Fédération Wallonie-Bruxelles, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a évalué le pluralisme des médias. Son bilan n’est pas catastrophiste, mais il pointe des risques réels, notamment autour du pluralisme de marché et de l’inclusion sociale.4 Le rapprochement annoncé entre Rossel et IPM5 a légitimement ravivé les inquiétudes sur la concentration de la presse francophone belge, les conditions de travail et la diversité éditoriale. Il nous semble effectivement légitime de se demander : quand les deux plus grands groupes de presse privée fusionnent, qu’est-ce qui va changer tant pour les lecteurs que pour les journalistes ? Dans ce contexte, des notions en éducation aux médias semblent primordiales au développement de l’esprit critique. Former les publics, ce n’est pas seulement leur apprendre à détecter les intox. C’est aussi leur donner les outils pour regarder les médias eux-mêmes : leurs propriétaires, leurs modèles économiques, leurs angles, leurs absences. L’esprit critique n’est pas un service après-vente pour restaurer l’image des rédactions, mais une façon de rendre le journalisme plus responsable, plus contestable et donc, plus démocratique. Uncadrelégalc’estbien, desmoyensc’estmieux La Fédération Wallonie-Bruxelles ne part pas de rien. Le Conseil supérieur de l’éducation aux médias coordonne un secteur composé d’acteurs associatifs, de centres de ressources, d’enseignants, de journalistes et de professionnels de la jeunesse. En 2024, un nouveau décret a été adopté pour remplacer le cadre de 2008 à partir du 1er janvier 2025. Il reconnaît plus explicitement l’importance de l’éducation aux médias, d’Internet, de la société numérique et de l’esprit critique. C’est une bonne nouvelle. Mais que vaut une reconnaissance légale sans ressources pour la mettre en œuvre ?6 Que l’éducation aux médias figure dans les référentiels scolaires, c’est important. Mais sa présence transversale a un double visage : elle traverse les disciplines, tout en risquant de diluer les responsabilités. En français, en histoire, en philosophie et citoyenneté, elle peut trouver sa place. Mais encore faut-il que les enseignants aient du temps, une formation et une reconnaissance pour la faire vivre. Sinon, on risque encore de se retrouver avec une belle intention sur le papier, et pas grand-chose de factuel derrière. CSA, « Évaluation du pluralisme des médias en FWB ». AJP, « Regroupement IPM/ Rossel », Communauté française, Décret du 16 mai 2024 relatif à l’éducation aux médias.
Même bien écrite, une loi ne change pas les réalités de terrain à elle toute seule. Le cœur du problème est concret : combien de formateurs ? Combien d’heures ? Combien de projets dans la durée ? Combien de publics réellement touchés ? La question n’est pas de savoir si la Fédération Wallonie-Bruxelles a compris les enjeux. Elle les a compris. La question est de savoir si elle accepte d’y mettre des vrais moyens… Et les discours actuels sur l’état de ses finances sonnent plutôt dans le sens de drastiques économies. Le CSEM souligne lui-même que 2024 a permis de consolider plusieurs dispositifs : semaine annuelle, rencontres professionnelles, appels à projets hors enseignement. Ces outils sont utiles, et il faut les saluer. Mais une semaine thématique, ça ressemble plus à une sorte de porte ouverte qu’à un parcours d’apprentissage. Une politique publique ne peut pas vivre d’élans ponctuels. L’éducation aux médias demande de la continuité, comme toute éducation populaire qui se prend au sérieux. Un chiffre, cité en 2018, reste marquant : le budget annuel du secteur avait été estimé à environ un euro par élève. Le cadre budgétaire a pu évoluer depuis, mais ce repère dit quelque chose du sous-investissement structurel qui a longtemps accompagné les grands discours.7 Face à TikTok, YouTube, Instagram, l’intelligence artificielle (IA) générative et la désinformation organisée, on ne peut pas demander aux associations ou aux écoles de tenir la ligne avec des bouts de ficelle. L’écolenepeutpastout L’école est un lieu décisif. Tous les jeunes devraient pouvoir y apprendre à identifier une source, analyser une image, comprendre un algorithme, repérer une publicité, discuter d’une rumeur. Les ressources de l’ASBL Média Animation montrent que c’est possible dans le tronc commun et dans de nombreuses disciplines. Mais malheureusement, la possibilité de le faire ne rend pas la chose systématique.8 Car l’enjeu est aussi profondément social. Les élèves n’arrivent pas égaux devant les médias. Certains ont des parents qui discutent d’actualité, comparent les sources. D’autres sont seuls face à leur smartphone et peu d’adultes disponibles. Comme pour le reste, une politique juste devrait d’abord regarder ces écarts et se demander comment les réduire, plutôt que de prétendre que tout le monde part du même point. Mais là se trouve la difficulté. Comme le risque a été pointé pour le cours d’EVRAS9 , quand une matière est partout, elle risque de n’être nulle part. Si tout dépend de la motivation d’un professeur de français ou d’histoire, l’éducation aux médias restera inégale. Les élèves les mieux entourés auront des projets passionnants ; les autres recevront quelques conseils dispersés, parfois rien. Est-ce acceptable ? Il serait injuste de faire porter cette responsabilité aux seuls enseignants. L’école francophone vit déjà avec la pénurie et un enchainement de réformes violentes pour son corps professoral et les élèves qu’ils accompagnent. L’éducation aux médias exige donc une vraie alliance : formation des enseignants, partenariats stables avec les associations, temps de travail reconnu, outils adaptés. Pas une intervention « magique » de deux heures qui permettra des discours cosmétiques et quelques lignes dans un rapport d’activité. La Semaine de l’éducation aux médias, avec plus de 200 activités annoncées en 2025 pour les écoles et les milieux de jeunesse, montre qu’un désir existe,10 mais ce désir doit devenir un droit effectif pour chaque jeune et devrait lui permettre de rencontrer ces outils. L’éducationpermanente pourcontinuerletravail Les expériences de terrain le montrent : un atelier sur les médias peut devenir un espace où l’on parle aussi de travail, de santé, de logement, de racisme, de droits sociaux. Les récits médiatiques ne flottent pas au-dessus des vies : ils les touchent, parfois frontalement. Les médias, anciens comme nouveaux peuvent humilier, rendre invisible, enfermer dans des catégories… Mais ils peuvent aussi donner prise, donner la parole et rendre audible celles et ceux qui ne l’étaient pas. Parler des jeunes est indispensable, mais insuffisant. Les adultes aussi vivent dans les fils d’actualité, les groupes WhatsApp, les débats saturés d’émotions. Les personnes âgées aussi doivent distinguer une information fiable d’une promesse douteuse. Les tra- BX1, « Seul un euro par an et par élève pour éduquer aux médias en FWB ». (chiffre BX1 cité en 2018) Média Animation, « Des compétences en éducation aux médias ». Pour Éducation à la Vie Relationnelle, Affective et Sexuelle. Semaine de l’éducation aux médias, édition 2025.
vailleurs sociaux aussi affrontent la numérisation des droits. Les parents aussi cherchent comment accompagner, sans surveiller. L’éducation aux médias n’est pas une matière scolaire : c’est une condition d’accès à la citoyenneté. Et ça, ça nous concerne toutes et tous. Cette idée rejoint l’histoire de l’éducation permanente en Belgique francophone. Le décret relatif au développement de l’action d’Éducation permanente soutient une action associative tournée vers l’analyse critique de la société, l’exercice des droits et l’émancipation individuelle et collective.11 Difficile de trouver meilleure boussole. Lire les médias aujourd’hui, c’est lire des rapports de pouvoir : qui parle des pauvres, des migrants, des détenus, des grévistes, des féministes, des jeunes de quartiers populaires ? Avec quels mots ? Dans quels cadres ? C’est pourquoi l’éducation aux médias ne peut pas se limiter aux seuls élèves. Elle doit ouvrir des espaces où les publics analysent les récits qui les concernent et produisent les leurs. Média Animation, Action Médias Jeunes et d’autres acteurs travaillent précisément cela : former, mais aussi créer, décoder, faire parler, analyser et donner aux publics les moyens de raconter leur propre expérience.12 L’enjeu est d’autant plus fort que la fracture numérique reste massive. Le Baromètre de l’inclusion numérique 2024 de la Fondation Roi Baudouin estime qu’une part importante de la population belge demeure en situation de vulnérabilité numérique.13 On ne peut donc pas réduire l’éducation aux médias à une affaire de bonnes pratiques individuelles. Elle est traversée par les revenus, le diplôme, l’âge, la langue, l’accès au matériel, le temps disponible. Comme pour les élèves, c’est donc une question de justice sociale autant que de compétences. Nousformer Il est un changement que personne n’a pu louper ces dernières années : l’arrivée de l’intelligence artificielle générative rend cette exigence encore plus forte.Les textes,images et voix synthétiques brouillent la frontière entre preuve, imitation et montage. Mais, comme pour le reste, la réponse ne peut pas être seulement technique. Aucun détecteur ne remplacera une culture de l’enquête : recouper, ralentir, contextualiser, accepter parfois de ne pas savoir tout de suite. Car il existe une tentation dangereuse : transformer l’éducation aux médias en police douce du vrai. On apprendrait aux citoyens à reconnaître les bonnes paroles, à éviter les mauvaises, à revenir vers les institutions reconnues. On mettrait des petits logos de fact-checking ou on préviendrait que tel ou tel contenu a été modifié par l’IA. Si on envisage le côté rapide et rassurant, nous risquons d’en sortir démocratiquement appauvri. Une approche critique des médias digne de ce nom ne fabrique pas une confiance aveugle en conférant le « vrai » à telle ou telle personne ou entreprise. Nous devons constamment développer notre capacité à questionner, c’est le propre même de la démarche libre-exaministe dont se revendique le mouvement laïque. La désinformation est réelle. Les campagnes organisées, les récits complotistes, les intox racistes ou climatosceptiques, les images sorties de leur contexte produisent des dégâts concrets. Des projets comme Désinfo Éduc, piloté par Média Animation, ont raison de prendre le sujet au sérieux.14 Mais la réponse ne peut pas être paternaliste : elle doit permettre de discuter, de déconstruire. Parce que mépriser quelqu’un pour ses croyances, c’est souvent prendre le risque qu’il s’y conforte d’autant plus. Cette nuance est fondamentale dans une perspective d’émancipation. Beaucoup de défiances populaires ne naissent pas de nulle part : elles se nourrissent d’expériences réelles : institutions lointaines, médias perçus comme méprisants, promesses politiques trahies. L’approche critique des médias doit pouvoir distinguer ce qui relève d’une critique légitime des médias contre tout éventuel glissement complotiste. Pur média de service public et peu évoquée jusqu’ici, la RTBF affirme, dans son contrat de gestion, des missions d’information, d’éducation, de lutte contre les fausses informations et de contribution au débat démocratique.15 L’Association des Journalistes professionnels (AJP) développe de son côté des outils comme Journalistes en classe.16 Si on considère qu’on y ouvre le dialogue, ces dispositifs sont précieux : comment travaille une rédaction ? Pourquoi tel titre ? Pourquoi tel invité ? Pourquoi telle absence ? La confiance ne se décrète pas. Car la critique se construit quand les institutions acceptent elles-mêmes d’être questionnées. Communauté française, Décret du 17 juillet 2003 relatif à l’Éducation permanente. Action Médias Jeunes, présentation institutionnelle. Fondation Roi Baudouin, Inclusion numérique : baromètre de l’inclusion numérique Média Animation, Projet Désinfo Éduc. RTBF, Sixième contrat de gestion 2023-2027. AJP, Journalistes en classe, outils pédagogiques.
Maisencore? Évoquée tout au long de cet article, la Belgique francophone dispose d’un tissu solide : CSEM, Média Animation, Action Médias Jeunes, AJP, RTBF, CSA, bibliothèques, maisons de jeunes, centres culturels, associations d’éducation permanente. C’est une force de frappe réelle pour la population. Mais ce tissu risque l’épuisement si on lui demande de tout porter seul, du soutien aux écoles et aux enseignants, jusqu’à l’accompagnement de citoyens. Il faudrait aussi mesurer la réussite autrement, car le nombre d’interventions réalisées ne suffit pas. Ce qui compte, c’est la capacité des publics à reprendre la main : continuer à se questionner, interpeller les médias, ne pas rester seuls face au flux perpétuel d’informations. Pour soutenir ces acteurs et les enseignants, une vraie ambition commencerait par un financement structurel. On financerait la formation des enseignants, mais aussi des animateurs, bibliothécaires, éducateurs, travailleurs sociaux, acteurs de jeunesse. On ciblerait en priorité les publics les plus exposés aux inégalités médiatiques et numériques. Oui, il y a des jours où on s’autorise à rêver. On articulerait aussi l’éducation aux médias avec la régulation des plateformes. On protégerait le pluralisme et l’indépendance des rédactions et on investirait massivement dans des médias publics de qualité. On n’interromprait jamais le travail avec les publics, jeunes comme moins jeunes. Réguler sans éduquer laisse les citoyens à distance. Éduquer sans réguler les abandonne face à des industries dont la puissance est sans commune mesure. Oui, il y a des jours où on s’autorise encore à rêver. Au fond, la question est posée : veut-on que les citoyens puissent comprendre l’espace médiatique dans lequel ils vivent ou veut-on seulement qu’ils évitent les pièges les plus grossiers ? La première option coûte plus cher. Elle demande du temps, des professionnels, de la stabilité, de la confiance. Mais elle seule est à la hauteur de ce qui est en jeu. Car pendant que les politiques publiques hésitent, plateformes et magnats de la presse éduquent déjà nos regards : par l’influence, la concentration, la récompense, la comparaison, l’émotion, la publicité, la viralité. Face à cette puissance, l’éducation aux médias n’est pas un supplément d’âme. C’est une infrastructure démocratique.Alors, si on s’autorisait un peu à rêver ?
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