DES CONTRATS DÉLIBÉRÉS AUX CONTRAINTES INTÉRIORISÉES

par | BLE, MARS 2016, Politique

A   première   vue, nous pourrions penser que les émotions ont peu à voir avec la politique et la démocratie. Les émotions, les émois, les sentiments, les états d’âme renvoient d’abord à la psychologie individuelle, au subjectivisme, au sentimentalisme voire à un spiritualisme psychologiste. La politique consiste précisément à s’élever de l’individuel au collectif et des états d’âmes à l’action délibérée.

Le psychologisme nombriliste s’avère en outre peu conciliable avec l’intérêt général, quand il ne lui est pas néfaste. Les émotions et les ressentis étant avant tout personnels, subjectifs, il est difficile de s’entendre à leur propos et de trancher quand ils s’opposent. En quoi mon ressenti serait-il plus pertinent que le tien ? Les sentiments, comme les goûts et les couleurs, ne se discutent pas… Certes, pas au sens où nous ne pouvons pas en parler : nous ne parlons presque que de ça. Mais au sens d’une discussion raisonnée, structurée, dont on peut tirer des conclusions valables pour tous.

C’est pourquoi, la Modernité, les Lumières, le contrat social[1], le libre examen se sont fondés sur la mise à distance ou la maîtrise des émotions comme de tout ce qui est irrationnel ou transcendant au profit d’une réflexion et d’une discussion éclairées par la raison et l’intérêt (général, dans le meilleur des cas). Tout comme l’humanité a dominé la nature pour assurer le progrès de la société, l’humain a dominé sa nature instinctuelle et affective pour développer sa raison et son humanisme.

Ces fondements de la Modernité demeurent théoriques. Ils ont probablement permis de faire évoluer les pratiques politiques et les discussions démocratiques. Ils ont sans doute servi, et servent toujours, de garde-fous ou d’idées régulatrices. Mais les affects et les émois n’ont jamais complètement déserté l’arène politique. Qu’on évoque seulement les débats passionnés qui ont embrasé l’Assemblée nationale française aux lendemains de 1789. La ferveur révolutionnaire ou la haine des opposants, les jalousies ou les pulsions de vengeance l’emportaient régulièrement sur l’échange d’arguments et la délibération raisonnée…

Aujourd’hui, dans le contexte postmoderne de néolibéralisme sécuritaire qui est le nôtre, les émotions sont, clairement si pas officiellement, devenues de subtils et efficaces instruments de gouvernance politique et, plus encore, économique.

L’EXPLOITATION DU DÉSIR

La pensée économique libérale repose elle aussi sur un mythe fondateur issu des Lumières : l’homo œconomicus. Sur le marché, l’individu se comporte de manière parfaitement rationnelle et ne suit que son intérêt propre. Il analyse froidement la situation, calcule et détermine ses choix et ses actions selon le principe de l’utilité et de la rentabilité, c’est-dire d’une utilisation optimale de ses ressources en vue d’un profit maximal. Nulle place ici pour l’irrationnel et les décisions prises sous le coup de l’émotion. Nous ne dirons pas, nulle place pour les affects puisque l’utilitarisme se définit par la maximisation de l’intérêt mais aussi du plaisir personnel. Celui-ci est recherché et atteint rationnellement, par calcul.

Le mythe de l’homo œconomicus perd cependant tout crédit dès qu’on mesure le nombre d’incitants que le système économique doit déployer afin que les agents produisent et consomment les marchandises qui le font tourner et fructifier.

Ce n’est pas pour rien que la plupart des sociétés commerciales réservent une part considérable de leur budget à leur département de communication ou sous-traitent celle-ci à des agences publicitaires qui font florès. Les dépenses publicitaires mondiales dépassent les 500 milliards de dollars annuels et le secteur observe un taux de croissance annuelle de 6,5% même en période de récession. Si la finalité de la publicité consiste à promouvoir la vente d’un produit, donc à maximiser le chiffre d’affaire de l’entreprise, ses moyens ont depuis longtemps abandonné la valorisation argumentée des qualités du produit au profit d’un art de générer et de manipuler des émotions afin d’agir sur les besoins ou désirs du consommateur. Il n’est plus question de convaincre par la raison mais de séduire, de distiller du rêve, de fomenter et formater des imaginaires, d’influencer le subconscient, de créer des identifications, de choquer ou de faire rire… A cette fin, des créatifs, des psychologues, des psychanalystes, des sociologues, des numérologues… sont recrutés à tour de bras et érigés sur un piédestal. C’est d’ailleurs aujourd’hui dans le domaine de la publicité commerciale que se concentrent les plus gros budgets de recherche en psychologie et que se réalisent les expériences les plus pointues en psychologie comportementale et cognitiviste.

Contrairement à l’esclavage ou au servage, le salariat et son contrat de travail reposent aussi sur le mythe de l’homo œconomicus. Personne n’est contraint par la force à entrer dans la danse. L’employé signe librement le contrat et s’y retrouve comme l’employeur puisqu’il en va de leurs intérêts respectifs : le patron a besoin de main d’œuvre et le travailleur a besoin d’un salaire. Le leurre de ce contrat a été dénoncé à maintes reprises : les contractants sont loin d’être égaux. Au tout début du salariat, le travailleur ne s’engageait pas par choix rationnel mais sous l’emprise d’un affect : la peur de la misère. Cette crainte n’a pas suffi à faire travailler les ouvriers comme la maximisation du profit l’exigeait. Ils ne produisaient pas assez, ne s’impliquaient pas suffisamment, désobéissaient, sabotaient, se révoltaient, soulignant par là qu’il n’était pas toujours dans leur intérêt de travailler. De la discipline et des contremaîtres ont donc dû s’imposer dans les ateliers. Mais ces méthodes dissonaient avec l’idéologie libérale, il a donc fallu en élaborer de plus insidieuses.

Le capitalisme a toujours fait preuve d’une grande plasticité et malléabilité pour parvenir à sa fin qui demeure la recherche infinie de profit. Il a été capable de perfectionner ses moyens d’assujettir les employés à son service, tant sur le plan des techniques de contrôle qu’a entre autres décortiquées Foucault, que sur celui des motifs éthiques et affectifs de dévouement à l’entreprise. Max Weber a mis en exergue le rôle de l’éthique protestante et de l’idéologie méritocratique qui en découle pour stimuler l’accumulation du capital au XIXe siècle. C’est ce qu’il a appelé l’esprit du capitalisme. Eve Chiapello et Luc Boltanski ont prolongé sa démarche en montrant qu’avec les transformations, à la fois des moyens de production et des mœurs dominantes, un deuxième esprit du capitalisme puis un troisième se sont avérés nécessaires pour motiver les troupes à s’impliquer dans la guerre économique.[2] Le premier esprit s’ancrait, aux origines, dans la religion protestante ; le second, à l’époque du fordisme, dans la religion du progrès ; et le troisième, à l’ère de la production immatérielle, dans la religion du développement personnel. Notons que les “matières premières” du capitalisme immatériel sont l’information et les émotions qu’il extrait, transforme et manipule, fait circuler et fructifier.

C’est ainsi que le management le plus en pointe aujourd’hui se veut participatif et émotionnel. Il entend mobiliser toutes les ressources des travailleurs, tant affectives et créatives qu’intellectuelles et techniques, et les motiver en leur promettant l’épanouissement personnel dans le labeur. Le bon chef n’est plus celui qui donne des ordres précis et justifiés mais celui qui caresse le subordonné dans le sens du poil, tient compte de sa météo émotive et valorise tous ses potentiels pour l’amener à réaliser le travail attendu en se réalisant lui-même. Les services de gestion des ressources humaines se composent désormais de psychologues, de coach, de philosophes, de réenchanteurs, de numérologues, de graphologues, d’experts de l’Analyse transactionnelle et de la Programmation neurolinguistique. Il s’agit là de techniques destinées à programmer l’autre ou à interférer dans son logiciel afin de lui faire faire ce que nous voulons qu’il fasse en lui faisant croire que c’est lui qui en a envie. Spinoza en avait déjà saisi l’enjeu dans son Traité politique : “Il faut conduire les hommes de façon telle qu’ils aient le sentiment, non pas d’être conduits, mais de vivre selon leur complexion et leur libre décret”. Et Frédéric Lordon, qui s’y réfère, a théorisé cette production néo-libérale des enrôlés : “Des sujets joyeux, qui d’eux-mêmes s’activent au service du désir-maître du capital, dont le projet est bien, et en tous les sens du terme, de les faire marcher : c’est cet idéal que certaines entreprises parviennent maintenant à réaliser, et cela quand bien même le capitalisme néolibéral par ailleurs maltraite d’autres parties du salariat à des degrés qui font immanquablement revenir en mémoire la sauvagerie de ses origines.[3]

L’ALIÉNATION DE LA PEUR

Sur la scène politique, nous observons aussi les prétendants au pouvoir tenter de mobiliser des affects positifs. Dans la course aux élections, les candidats cherchent moins à convaincre par des arguments et la cohérence d’un programme qu’à séduire à travers une belle photo, un message simpliste d’espoir, une identification à un parcours personnel…

Le registre le plus rentable de l’émocratie se situe cependant du côté des affects négatifs : la peur, la vengeance, le rejet… C’est en voguant et rebondissant sur ce type de sentiments au sein de la population que les gouvernements réussissent à recouvrer un peu de crédit et une apparence de consistance.

D’abord, parce que la focalisation sur certains phénomènes qui inquiètent la population – telle que la délinquance, le terrorisme ou l’immigration – permet de détourner l’attention d’autres graves questions de société telles que la création d’emplois, le contrôle du marché, l’obsolescence de l’école ou la disparition des énergies fossiles. Autant de domaines dans lesquels l’impuissance ou l’inertie des responsables politiques est criante.

Ensuite, parce pour répondre à ces inquiétudes, il est aisé d’apporter des réponses fermes, visibles et immédiates telles que les caméras de surveillance, les militaires dans la rue ou les centres fermés. Autant de signaux forts qui rassurent à court terme les angoisses ou la colère de la population mais qui ne résolvent rien à long terme et, souvent, enveniment la situation et décuplent ou déplacent le phénomène craint par l’opinion publique. Traiter ces questions à la racine et de manière durable, comme celles qu’occulte l’émocratie, demande une vision d’avenir, des réformes en profondeur, la remise en question de certains pouvoirs ou privilèges, une transformation des structures sociales et des mentalités. Tout cela exige beaucoup d’audace, de temps et de pédagogie. Or avec l’émocratie, nous baignons en plein règne de l’immédiateté, de la facilité, de l’évidence aveuglante et des effets d’annonce.

Enfin, parce que le climat de panique permet aux mesures spectaculaires comme aux réformes sécuritaires de s’imposer avec l’assentiment général. Une tendance à l’unanimisme s’installe tant dans la population et les médias qu’au sein du parlement. Le gouvernement peut alors avancer sans s’encombrer de longs débats ni des négociations entre opposition et majorité. A travers ces réformes, le gouvernement crée des brèches dans l’État de droit et élargit les prérogatives de l’Exécutif. Autant de dérogations justifiées par la gravité et l’urgence de la situation mais qui resteront coulées dans le marbre une fois l’émotion publique retombée ou passée à autre chose.

On se demandera si tout cela est vraiment nouveau. N’était-ce pas pour répondre à la peur de la guerre de chacun contre tous que les citoyens “décidaient” d’établir un contrat social par lequel ils cédaient une partie de leur puissance et de leur liberté à l’État en échange de la sécurité que celui-ci leur garantissait (notamment par la crainte qu’il inspirait à tous) ? Ce Léviathan tout puissant s’est cependant progressivement transformé en État de droit puis en État social éloignant la peur toujours plus loin à l’horizon : la peur de la violence interindividuelle, la peur de l’arbitraire étatique, la peur des lendemains. Aujourd’hui toutes ces peurs refont surface. Selon Giorgio Agamben, l’État de sécurité, qui se substitue à l’État de droit au nom de l’état d’urgence inscrit dans la durée, sape tous les fondements et toutes les procédures qui avaient permis aux citoyens de vivre plus ou moins paisiblement durant les trente glorieuses. Alors que dans le modèle de Hobbes, “l’Etat est ce qui vient justement mettre fin à la peur. Dans l’Etat de sécurité, ce schéma se renverse : l’Etat se fonde durablement sur la peur et doit, à tout prix, l’entretenir, car il tire d’elle sa fonction essentielle et sa légitimité”.[4]

C’est pourquoi toutes les réponses sécuritaires se révèlent profondément ambiguës : elles inquiètent autant la population qu’elles ne la rassurent ; elles l’inquiètent en la rassurant et pour la rassurer. La peur est un affect dangereux qui fait primer le fantasme sur la réalité, se nourrit de ses remparts et s’emballe dans des spirales infernales.

Il est évidement d’autres affects plus porteurs en politique : ceux qui déclenchent l’indignation, la compassion, la solidarité.

Mais ce ne sont pas ceux qui dominent le monde actuel… Et quand ils affleurent, ils peinent souvent à se traduire en action, à s’inscrire dans la durée et à se propager au sein de la population. Il faudrait y travailler mais c’est une autre histoire.


[1] Quoique, nous y reviendrons, si le contrat relève de calcul rationnel, il répond à et repose sur l’affect de la peur.

[2] Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1904-1905. Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard (‘Essais”), Paris, 1999

[3] Frédéric Lordon, La société des affects. Pour un structuralisme des passions, Seuil, 2013, p. 251.

[4] Giorgio Agamben, “De l’État de droit à l’État de sécurité”, Le Monde, 23 décembre 2015.

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