SIX NOTES SUR NARRATION ET RÉVOLUTION

par | BLE, Démocratie, JUIN 2020

Sous quelle forme et selon quel mode peut-on raconter une révolution ? Et d’abord de quoi parle-t-on ? De littérature ou d’histoire ? A moins que la difficulté ne soit antérieure à leur distinction.

1. On peut aborder ces questions à travers une problématique finalement secondaire, celle de la discordance entre la dimension grandiose et même sublime de la révolution en tant que moment de l’histoire et la médiocrité de ses acteurs individuels. Souvent ignoré par les écrivains sympathisants des révolutions qui tendent, pour des raisons évidentes, à rehausser la figure de leurs héros, cet aspect a, au contraire, été fortement souligné par les auteurs de la tradition contre-révolutionnaire.

Certes, la haine aveugle, mais elle peut aussi aiguiser l’intelligence. Joseph de Maistre, dans les Considérations sur la France publiées en 1796, opposait la puissance irrésistible de la Révolution, “force entraînante qui courbe tous les obstacles”, dont le “tourbillon emporte comme une paille légère tout ce que la force humaine a su lui opposer” aux “hommes excessivement médiocres”, “sans génie et sans connaissances” et aux “scélérats” qui paraissent la conduire. Ces hommes “n’y entrent que comme de simples instruments” et, s’ils ont établi la République, ils “l’ont fait sans le vouloir et sans savoir ce qu’ils faisaient”. Les créateurs du gouvernement révolutionnaire “étaient sûrement les hommes du royaume les plus étonnés de leur puissance”. “Plus on examine les personnages en apparence les plus actifs de la révolution, et plus on trouve en eux quelque chose de passif et de mécanique” : “tout leur a réussi, parce qu’ils n’étaient que les instruments d’une force qui en savait plus q’ueux. Ils n’ont pas fait de fautes dans leur carrière révolutionnaire, par la raison que le flûteur de Vaucanson ne fit jamais de notes fausses”. L’assimilation des acteurs de la révolution au célèbre automate permet de comprendre le caractère essentiel de cette révolution : “on ne saurait trop le répéter, ce ne sont point les hommes qui mènent la révolution, c’est la révolution qui emploie les hommes. On dit fort bien, quand on dit qu’elle va toute seule”.

Joseph de Maistre y voyait la preuve éclatante de ce “jamais la Divinité ne s’était montrée d’une manière si claire dans aucun événement humain” : la révolution procédait d’un dessein “palpable” de la Providence, elle était destinée à punir atrocement l’impiété des Français pour ensuite les régénérer. Mais on peut renoncer à cette lecture théologique et conserver l’idée d’une toute-puissance suprahumaine apparemment à l’œuvre : “dans les temps de révolutions, la chaîne qui lie l’homme se raccourcit brusquement”. On la retrouvera par exemple chez Renan, dans un discours à l’Académie française en 1889, recueilli dans Feuilles détachées. En tant que “phénomène général”, la Révolution “apparaît comme un de ces grands mouvements de l’histoire qu’une volonté supérieure domine et dirige”, mais “ce fut une œuvre aussi inconsciente qu’un cyclone emportant sans choix tout ce qui est à sa portée”. Cependant ses acteurs sont tous d’une médiocrité insigne : “ces ouvriers d’une œuvre de géants, envisagés en eux-mêmes, sont des pygmées… La gravité terrible des événements faisait des hommes de génie pour un an, pour trois mois. Puis, abandonnés par l’esprit qui les avait un moment soutenu, ces héros d’un jour tombaient à bout de forces, affolés, hagards, stupéfiés, incapables de recommencer la vie”. C’est pourquoi, “envisagée en dehors de son caractère grandiose et fatal, la Révolution n’est qu’odieuse et horrible”. “Les hommes, dans cette bataille étrange, valent en proportion de leur laideur”. C’est l’heure des “fous, des incapables, des scélérats”, au mieux des “inconscients sublimes”. “Le temps [en] avait besoin ; il fut servi à souhait”.

2. On peut aborder aussi ces questions à travers l’opposition des deux genres les plus typiques de forme littéraire de narration du monde social : l’épopée et le roman. Selon la philosophie de l’art de Hegel, les individus dépeints dans l’épopée ne se séparent jamais du tout social auquel ils appartiennent et ne possèdent une conscience de soi qu’en unité substantielle avec ce tout. Au contraire, dans le roman, les individus font ce qu’ils font pour soi, en tant que personne, à partir de leur propre personnalité et ils ne répondent que de leur propre agir, et non des actes du tout social auquel ils appartiennent. La révolution, comme objet narratif, se soustrait en principe tant à la forme romanesque qu’à la forme épique. Un roman peut bien évidemment avoir pour cadre et pour contexte une révolution, mais celle-ci ne sera pas son objet, elle échappera par essence à la trame même la plus serrée des interactions individuelles. La littérature française possède deux œuvres renommées qui visaient à une représentation romanesque du moment culminant de la Révolution, Quatrevingt-treize de Victor Hugo et Les dieux ont soif d’Anatole France. Ce sont des échecs, même si l’on trouve quelques passages magnifiques dans celui de Hugo. L’épopée a pour véritable sujet de la narration le tout social dans son unité ; les héros de Homère apparaissent comme des figures à la fois autonomes et totales de leur monde social. L’individu, à travers son caractère et ses passions, est le porteur des puissances morales du tout. Les guerres sont de ce fait l’objet par excellence de la narration épique, mais, en revanche, les révolutions, qui sont en premier lieu des processus de désintégration sociale, interdisent la représentation d’un sujet collectif homogène. Jean-Pierre Simon Boubée, auteur complètement oublié d’une Épopée de la Révolution française, poème en dix chants, publiée en 1842 présentait ainsi son œuvre : “il y a un héros principal sur qui se porte tout l’intérêt ; ce n’est pas un personnage, il est vrai ; mais c’est plus qu’un personnage ; c’est toute une nation, c’est le peuple français”. A soi seul, cela suffisait à frapper d’inanité son dessein.

Les romans historiques de facture classique rassemblent la dimension épique et la dimension romanesque parallèlement à l’entrelacement de personnages de fiction et de figures historiques authentiques. Dans le plus grand d’entre eux, Guerre et Paix de Tolstoï, s’opposent la figure romanesque d’un Napoléon hyperactif mais futile, symbole caricaturalement virevoltant des Français, et la figure épique de Koutouzov, apparemment somnolent mais suprêmement sagace, incarnation authentique des rythmes lents du peuple russe et des masses paysannes. Au XXe siècle, on trouvera une inspiration similaire dans le roman d’Ismaïl Kadaré, L’hiver de la grande solitude, consacré à la rupture de l’Albanie avec l’URSS en 1960. En face du “pitre” Nikita Khrouchtchev, dernier prétendant en date au règne de la “Troisième Rome”, Enver Hoxha acquiert la dimension d’un héros épique, porté par l’esprit de résistance millénaire du peuple albanais face à tous les empires.

3. Un roman historique consacré à une révolution est confronté à une antinomie. Il lui faut, du moins quant à sa dimension épique, incarner un sujet collectif unitaire, le peuple, mais cette unité ne peut qu’être pulvérisée par la pulsation ultérieure de la révolution. En France, la Révolution de février 1848 établit la République dans une profusion lyrique, presque extatique, de fraternité citoyenne de toutes les classes du peuple français qu’incarnait le verbe de Lamartine. Quatre mois plus tard, en juin, l’insurrection ouvrière provoquée par la fermeture des Ateliers nationaux était écrasée dans le sang par la Garde nationale. Marx commentait alors à chaud : “La fraternité, cette fraternité des classes opposées dont l’une exploite l’autre, cette fraternité proclamée en février, son expression vraie, pure, prosaïque, c’est la guerre civile, la guerre civile sous sa forme la plus effroyable, la guerre entre le travail et le capital”. Ce passage de février à juin, de la fraternité républicaine à la guerre civile entre les classes, a représenté un tournant de portée historico-mondiale. Pour donner sens à ce passage, Marx ne s’est pas limité à utiliser des catégories politiques (de la révolution démocratique à la révolution sociale) ou sociologiques (de la révolution bourgeoise à la révolution prolétarienne), mais il a eu recours à des catégories esthétiques  : “La révolution de février fut la belle révolution, la révolution de la sympathie généralisée, parce que les antagonismes qui y éclatèrent contre la royauté, sommeillaient paisiblement côte à côte, à l’état embryonnaire, parce que la lutte sociale qui en constituait l’arrière-plan n’avait atteint qu’une existence impalpable, une existence purement verbale. La révolution de juin est laide; c’est la révolution répugnante, parce que la réalité a pris la place des mots…”. Les mots manquaient : “C’est avec la colère muette, avec le sang-froid sinistre du désespoir qu’on combat; les ouvriers savent qu’ils mènent une lutte à la vie et à la mort, et devant la gravité terrible de cette lutte, le vif esprit français lui-même se tait”.

4. Avec l’exacerbation des antagonismes révolutionnaires, le lyrisme fait place au silence. Mais des témoins attentifs décèlent dans celui-ci des balbutiements, des murmures, apparemment anodins et en réalité profondément bouleversants. Journées de juin 1848. Tocqueville, dans ses Souvenirs, raconte ce qui lui en fit comprendre la gravité. Une visite à son ami Blanqui – pas Auguste, le révolutionnaire qu’il haïssait, mais son frère aîné Adolphe, économiste et académicien – qui lui raconte l’épreuve terrorisante qu’il vient de traverser : “Blanqui avait fait venir des champs et placé dans sa maison comme domestique, le fils d’un pauvre homme dont la misère l’avait touché. Le soir du jour où l’insurrection commença, il entendit cet enfant, qui disait en desservant le dîner de la famille : ‘‘Dimanche prochain (on était au jeudi), c’est nous qui mangerons les ailes de poulet’’; à quoi une petite fille qui travaillait dans la maison répondit : ‘‘Et c’est nous qui porterons les belles robes de soie’’. L’académicien en perdit la parole jusqu’à ce que l’Ordre soit rétabli : “Blanqui se garda bien d’avoir l’air d’entendre ces marmots : ils lui faisaient grand’peur. Ce ne fut que le lendemain de la victoire, qu’il se permît de reconduire ce jeune ambitieux et cette petite glorieuse dans leur taudis”.

Révolution russe de 1917. Pendant la répression qui suivit le soulèvement avorté des journées de juillet, Lénine, poursuivi comme agent allemand par le gouvernement provisoire de Kérenski, se terre dans la clandestinité : “Nous autres, c’étaient naturellement les ouvriers qui nous cachaient. Dans un lointain faubourg ouvrier de Petrograd, dans un petit logement ouvrier, on sert le repas. L’hôtesse apporte le pain. Le maître de maison dit : ‘‘Regarde un peu, quel beau pain. ‘Ils’ n’osent pas maintenant, pour sûr, nous donner de mauvais pain. Nous ne pensions plus qu’on pouvait donner de bon pain à Petrograd’’.

Lénine a alors une révélation. Il oppose à sa réflexion politique “extraordinairement difficile et embrouillée” sur les événements en cours la “simplicité” et la “netteté de vue incroyable” de la parole ouvrière, “dont nous sommes, nous intellectuels, aussi éloignés que des étoiles du ciel”. Dans ces quelques mots de son hôte sur le bon pain, il décèle une opposition tranchée à la fois intellectuelle et affective entre des habitus de classe : ‘‘Combien est douloureuse cette‘situation exceptionnellement complexe’ de la révolution’’, tels sont la pensée et le sentiment de l’intellectuel bourgeois. ‘‘Nous ‘les’ tenons de près, ‘ils’ n’oseront plus plastronner, comme par le passé. Encore un petit effort, et nous les faisons toucher les épaules’’, telle est la manière de penser et de sentir de l’ouvrier”.

5. L’Histoire de la Révolution française de Michelet est sans doute l’œuvre où la dimension historienne et la dimension littéraire sont les plus indissociables. C’est sans aucun doute ce pourquoi il a pu éprouver et s’est efforcé d’indiquer les limites ou même les impossibilités auxquelles la narration se heurtait. Celle-ci bute sur le roc de l’événement en tant qu’événement. Il décrit, par exemple, le mouvement des Fédérations culminant à l’été 1790, il insiste sur son sens fondateur au-delà de la profusion des symboles mis en scène et sur l’extrême difficulté à l’exprimer : “Rare moment où peut naître un monde, heure choisie, divine !… Et qui dira comment un autre peut revenir ? Qui se chargera d’expliquer ce mystère profond qui fait naître un homme, un peuple, un Dieu nouveau ? La conception ! l’instant unique, rapide et terrible !… Si rapide et si préparé ! Il y faut le concours de tant de forces diverses, qui, du fond des âges, de la variété infinie des existences, viennent ensemble, pour ce seul instant”.

En 1792, la France est envahie par les armées de la coalition, les soulèvements contre-révolutionnaires se multiplient, la désorganisation, la corruption, la trahison sévissent, “l’histoire n’a gardé le souvenir d’aucun peuple qui soit entré si loin dans la mort”. Michelet dépeint le grand élan de l’été 1792, qui sauve la patrie en danger et relance la révolution : “Et c’est justement à ce point où [la France] sentit sur elle la main de la mort que, par une violente et terrible contraction, elle suscita d’elle-même une puissance inattendue, fit sortir de soi une flamme que le monde n’avait vue jamais, devint comme un volcan de vie. Toute la terre de France devint lumineuse, et ce fut sur chaque point comme un jet brûlant d’héroïsme, qui perça et jaillit au ciel”. Mais, ajoute-t-il aussitôt, ce moment sublime de la Révolution est littéralement indescriptible et le narrateur est contraint au silence : “Spectacle vraiment prodigieux, dont la diversité immense défie toute description. De telles scènes échappent à l’art par leur excessive grandeur, par une multiplicité infinie d’incidents sublimes. Le premier mouvement est d’écrire, de communiquer à la mémoire ces héroïques efforts, ces élans divins de la volonté. Plus on en recueille, plus on en raconte, plus on en trouve à raconter. Le découragement vient alors : l’admiration, sans s’épuiser, se lasse et se tait”.

6. La narration la plus puissante que je n’ai jamais lue sur la naissance d’une révolution, c’est Mars dix-sept de Soljénitsyne. Il s’agit du “troisième nœud” de La roue rouge, l’immense “récit en segments de durée” qu’il a consacré à la révolution russe et qui est resté inachevé. Les 24 journées du 8 au 31 mars 1917 y sont racontées sur 3.000 pages. La position fondamentale de Soljénitsyne ne laisse aucune place au doute : à ses yeux la révolution de 1917 représente la catastrophe la plus terrible de toute l’histoire russe, une mise à mort insensée d’une grande civilisation, la plongée d’un peuple dans une ère de barbarie et d’atroces souffrances. Son déploiement se résout dans les méfaits d’une poignée d’idéologues fous et de bandes de criminels sortis de la lie de la société. L’intention de Soljénitsyne était clairement de “détrôner” pour toujours l’image de cette révolution. Il a échoué et dans cet “échec de génie” (Georges Nivat) la logique de l’œuvre a effacé et même “retourné” les intentions de l’auteur.

La narration de Mars dix-sept est établie dans une succession purement chronologique de segments quotidiens composés de collages (extraits de presse, documents historiques, extraits de correspondances, fragments des mémoires d’acteurs et de témoins, fiction romanesque, poèmes). Ces épisodes sont cousus entre eux de façon aussi relâchée que le ferait un rhapsode grec. Il en résulte ce que Walter Benjamin appelait une “image dialectique” de la révolution, dont les fils ne cessent de se multiplier et de s’entrecroiser sans jamais converger.

Il s’agit d’une narration paratactique[1] sans aucune visée totalisante, qui permet de regarder la révolution à travers le prisme du collage, comme s’il s’agissait d’une disruption du monde social en mondes pluriels, hétérogènes, incommensurables. Elle est sans doute ce qui “colle” le mieux à son objet.


[1] Juxtaposition de récits entre lesquels le lien de dépendance n’est qu’implicite, la courbe mélodique commune dispensant de l’usage d’un outil de coordination ou de subordination

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