INÉGALITÉS SPATIALES : BRUXELLES, VECTRICE D’INÉGALITÉS SOCIALES ?

par | BLE, CLIMAT SOCIAL, Environnement

«La Terre n’est pas une marchandise, c’est notre mère. Quand elle est maltraitée, ce sont surtout les communautés vulnérables souvent en périphérie qui en paient le prix.»
— Vandana Shiva

Contexte

Avec une thématique comme celle que nous avons pour ce nouveau numéro du Bruxelles Laique Echo, à savoir, l’atteinte à l’environnement, il nous semblait essentiel d’aborder la question des inégalités spatiales en termes d’espaces verts accessibles au public dans la région de Bruxelles Capitale et de l’impact que ces inégalités peuvent avoir sur une partie de la population bruxelloise. L’accès aux espaces verts est une question environnementale qui rencontre plusieurs problématiques comme celles liées à la justice environnementale ( l’accès limité à certaines populations aux espaces verts, qui génère des inégalités en termes de qualité de vie, de santé et de bien-être), à la pollution et au climat urbain ( les quartiers les moins bien lotis en termes d’espaces verts souffrent souvent d’une chaleur urbaine et d’un taux de pollution atmosphérique plus élevé), à l’urbanisme et à l’aménagement du territoire ( la distribution inégale des parcs et des espaces naturels résulterait souvent de choix politiques et économiques), et enfin à la santé publique et biodiversité ( un accès restreint à ces espaces impacte la santé mentale et physique des habitants). Nous détaillerons ces points au travers de cet article et tenterons de mettre en lumière les effets négatifs de ces inégalités qui impactent indirectement la manière dont la laïcité des Bruxellois est vécue et appliquée.  En effet, le manque d’espaces verts renforcerait les identités communautaires, forçant en quelque sorte une certaine partie de la population, souvent précaire, à rester entre elles. Pourtant ces espaces verts offrent une plateforme neutre d’espace public qui est censé être un lieu de dialogue pour toutes et tous et favoriser l’échange citoyen, c’est en ce sens qu’exclure une partie de la population de ces espaces encourage la formation de réseaux communautaires. Ces inégalités reflètent aussi le sous-investissement de certains quartiers en la matière, somme toute, elles génèrent des fragmentations de l’espace public où le citoyen est le premier à en pâtir, car l’espace public se retrouve fragilisé.

Les quartiers les plus aisés de Bruxelles ne souffrent pas autant du manque d’espaces verts comme l’a constaté Kevin Dupont dans son article intitulé Bruxelles grignote ses espaces verts : Greenpeace dénonce une « tendance qui se poursuit de manière irresponsable“.[i] Pourtant, Bruxelles est reconnue comme étant l’une des villes les plus vertes d’Europe si ce n’est la plus verte, alors qu’il y a presque deux fois plus d’espaces verts à Amsterdam, comment dès lors expliquer cette contradiction ? Comment l’ostracisme social peut-il avoir lieu dans une ville où il ferait si bon vivre ? Y aurait-il un manque de transparence ? Nous tenterons de répondre aussi à ces questions à travers les différents points cités précédemment.

JUSTICE ENVIRONNEMENTALE

Un certain pan de la population bruxelloise se retrouve à avoir un accès limité aux espaces verts, ce qui crée des inégalités en termes de qualité de vie, de santé et de bien-être. La bétonisation de ces espaces et la privatisation de certains espaces verts en sont grandement pour quelque chose. Comment dès lors avoir accès à un peu de vert lorsqu’on est exclu de ce « privilège », bon nombre de personnes verdissent leur espace de vie, intérieur ou balcon (pour celles et ceux qui ont l’opportunité d’en avoir un). Il y a ce sentiment, ce besoin de se rattacher à la nature d’une manière ou d’une autre, comme si cela était inscrit dans notre ADN, besoin qui se retrouve insatisfait pour une partie des Bruxellois. Quid de la jeunesse en extra-scolaire et des autres citoyens, comme les mères ou les pères, qui aimeraient se balader avec leurs enfants pour un « bol d’air frais » et le droit au repos et au loisir, comment font-ils pour se recréer dans nos espaces verts parfois et souvent si éloignés de leur habitat ? Cette injustice environnementale met en lumière deux parties distinctes de la population en région de Bruxelles Capitale, une partie qui peut se permettre d’avoir des accès aux espaces verts et publics en un rien de temps et l’autre qui devrait, a minima, faire quelques petits kilomètres pour pouvoir se ressourcer. Pour certaines personnes, le fait de mettre des fleurs est parfois le seul lien possible avec la nature comme le démontre si justement le rapport Durabilité & pauvreté[ii]. Plus tôt le citoyen à accès à la nature, mieux celle-ci sera respectée et comprise. Cela relèverait donc, peu ou prou, d’une éducation à la nature.

La précarité joue évidemment aussi un rôle cardinal dans l’accès aux espaces publics et verts. Quand nous allons parfois à l’autre bout du monde ou plus près de chez nous, dans les Ardennes par exemple, nous ressourcer, et ce, de manière légitime, sans jugement aucun, nous ne pouvons imaginer que, sur place, des Bruxellois n’ont même pas accès à du vert, à de l’air pur ou à des loisirs divers. Serait-ce donc un choix politique de laisser ces personnes pour compte ? Les responsables politiques ne devraient-ils pas prendre leurs responsabilités et réinvestir ces endroits bétonnés et privatisés afin d’offrir un espace vert digne de ce nom ? Les personnes en situation de pauvreté sont confrontées aux réalités du terrain en ce sens que lorsqu’une personne souffre de la situation précaire qu’elle traverse, elle ne penserait pas forcément à se recréer car elle est occupée à survivre, à penser, à payer son loyer, sa nourriture, par exemple. Pourtant lorsque ces personnes en situation de pauvreté ont l’occasion de s’évader un weekend, elles se rendent compte de l’impact positif que cela a sur elles.

Pollution, climat urbain et santé publique

Les Bruxellois qui résident dans les quartiers avec le moins d’espaces verts souffrent souvent d’un ilot de chaleur urbain plus marqué et d’une pollution de l’air certaine. Selon le site du Belgian Earth Observation[iii],  la pollution atmosphérique est « l’introduction dans l’atmosphère de produits chimiques, de particules, ou de matériels biologiques qui ont une action nocive, de nature à causer une gêne ou mettre en danger la santé de l’homme ou d’autres organismes vivants, à endommager les ressources naturelles et les écosystèmes, à détériorer les biens matériels et à porter atteinte ou nuire aux valeurs d’agrément et aux autres utilisations de l’environnement. Les polluants peuvent être solides, liquides ou gazeux ».La pollution de l’air aurait donc un impact sur notre état de santé et pourrait se manifester sous forme de maladies cardiovasculaires et respiratoires, notamment. Elle serait responsable de près de 500.000 décès prématurés par an en Europe selon les données de Bruxelles Environnement : santé et nature ».[iv]

La pollution de l’air à Bruxelles est principalement causée par le NO₂ (dioxyde d’azote), émis par le trafic routier, et les particules fines (PM2,5), issues du chauffage des bâtiments et des véhicules. Grâce à des efforts tels que la réduction des émissions de NO² de 72 % entre 1990 et 2020, l’amélioration des technologies et l’instauration de la Low Emission Zone (LEZ), la qualité de l’air s’est améliorée. Entre 2018 et 2020, les émissions de polluants liées au transport ont encore diminué, notamment grâce à l’augmentation des transports en commun et du vélo. Ces actions ont contribué à réduire la pollution de l’air et à rendre la ville plus saine. À Bruxelles, la pollution de l’air est principalement due au trafic routier et au chauffage des bâtiments. Le dioxyde d’azote (NO₂), principalement émis par la circulation, a chuté de 72 % depuis 1990, et les particules fines (PM2,5) – issues du chauffage et des véhicules – ont diminué de 50 % grâce à diverses améliorations techniques et réglementaires. Entre 2018 et 2020, l’instauration de la Low Emission Zone, les restrictions liées au COVID-19 et l’essor des transports en commun et du vélo ont permis une nouvelle baisse significative des émissions, contribuant ainsi à une meilleure qualité de l’air dans la Région bruxelloise.[v]

Les disparités environnementales se manifestent notamment par le fait que certains districts, fréquemment situés à proximité des autoroutes ou des zones industrielles, connaissent une pollution de l’air bien plus élevée que d’autres. Cette distribution inégale n’est pas le fruit du hasard, mais découle d’un manque d’investissements dans certaines régions défavorisées. De ce fait, tandis que les zones plus privilégiées profitent d’un cadre de vie plus sain, incluant des parcs et des infrastructures de qualité, les zones défavorisées sont négligées.

Cependant, ce déséquilibre engendre une véritable injustice écologique : les habitants de ces zones subissent directement les effets sanitaires de la pollution, comme des maladies respiratoires ou cardiovasculaires, et ce, bien qu’ils soient citoyens à part entière. En raison de leur exposition excessive aux dangers de la pollution, ces résidents sont fréquemment considérés comme des « citoyens de seconde zone ». Ils n’ont pas accès aux mêmes ressources, que ce soit en matière de qualité de l’air, d’espaces communs ou de soins de santé, ce qui accentue l’ostracisme social et participe à l’aggravation des disparités. Cette situation souligne l’importance d’une approche équitable dans l’organisation du territoire. Assurément, garantir un cadre de vie sain à tous constitue une condition fondamentale pour garantir une égalité véritable et préserver la dignité de chaque individu. Il est donc essentiel d’adopter des politiques urbaines spécifiques afin de réduire la pollution dans ces zones, notamment en créant davantage d’espaces verts, en optimisant les infrastructures de transport public et en soutenant des technologies moins nocives. Ces actions contribueraient à remédier à cette injustice écologique et à solidifier le principe essentiel de laïcité qui a pour but d’assurer à tous une existence digne et une égalité effective, tant face à la loi que dans la réalité sociale.

Urbanisme et aménagement du territoire

La distribution inégale des parcs et des espaces naturels semble résulter (souvent) de choix politiques et économiques. Nous avons pu constater au travers de cet article que la fracture et l’ostracisme social engendrés par ces inégalités spatiales ont de réels impacts négatifs sur une partie des Bruxellois. À partir de ce constat, comment ne pouvons-nous pas interroger la responsabilité des décideurs politiques sur ce sujet ? N’est-ce pas aux écideurs politiques de pallier ces injustices socio-spatiales ? Lorsqu’on choisit d’arborer certains quartiers, de les rendre plus verts et accessibles au détriment d’autres, quel message devons-nous comprendre ? Pourrait-on partir du postulat qu’ils investissent exclusivement dans les quartiers favorisés ? Agir de la sorte ne ferait que marginaliser davantage les personnes exclues. De telles disparités ne feraient que creuser davantage les inégalités alors que les décideurs pourraient jouer un rôle majeur dans l’amélioration de la qualité de vie et de la santé des citoyens.

Il est donc essentiel que les politiques publiques adoptent une stratégie corrective en matière d’urbanisme. Les décideurs devraient accorder une attention particulière à la justice écologique dans leurs plans : il s’agirait de réajuster l’accès aux espaces verts pour garantir à tous un accès équitable aux lieux de loisir, de rencontre et de ressourcement. Ce réinvestissement dans les zones défavorisées ne devrait pas se réduire à un enjeu esthétique ou à l’augmentation de la valeur immobilière ; il représente une décision politique essentielle visant à favoriser l’égalité, la solidarité, la cohésion sociale et la coexistence, en harmonie avec les valeurs de la laïcité et de l’humanisme universel.

Conclusion

Les inégalités spatiales observées à Bruxelles dépassent la simple question de l’aménagement : elles révèlent un déséquilibre (structurel) dans la manière dont la ville pense l’accès à la nature, au bien-être et à la citoyenneté. Tandis que certains quartiers bénéficient d’un environnement propice à la santé et à l’échange, d’autres restent relégués, fragilisés par le béton, la pollution et le manque d’espaces publics dignes de ce nom. Ces disparités creusent un fossé social qui mine le vivre-ensemble.

Face à ces inégalités, une réponse uniquement technique ou environnementale ne suffit pas. Il faut une volonté politique claire en faveur d’une ville plus inclusive, où la justice spatiale est pleinement reconnue comme un enjeu social. C’est aussi à travers un accès équitable à l’espace public que la laïcité prend tout son sens, en garantissant des lieux partagés, ouverts à toutes et tous.


[i] Moustique. (2023, 5 janvier). Bruxelles grignote ses espaces verts : Greenpeace dénonce une tendance qui se poursuit de manière irresponsable. Moustique.

[ii] Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale. (2019). Durabilité et pauvreté : Rapport bisannuel.

[iii] Belgian Science Policy Office (BELSPO). (n.d.). Pollution de l’air. Observations de la Terre en Belgique.

[iv] Bruxelles Environnement. (n.d.). L’apport de la nature à la santé humaine.

[v] Bruxelles Environnement. (n.d.). L’apport de la nature à la santé humaine.

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