BILLET D’HUMEUR NULLEMENT RADICAL

par | BLE, JUIN 2016, Laïcité

Toute lutte sociopolitique se situe dans un premier temps sur le champ du langage et des significations. Ainsi, s’il est à la mode d’utiliser l’adjectif “radical” pour renforcer ou délégitimer une action, un mouvement, voire un individu, il s’agirait encore de ne pas le faire à tort et à travers.

Il est toujours pertinent d’étudier l’étymologie d’un mot et l’évolution de son usage pour en découvrir les différentes acceptions contemporaines.

Du latin radicalis, dérivé de radix, “racine”, son utilisation aujourd’hui est multiple et prête à confusion et à manipulation selon celui qui l’emploie dans un contexte donné.

Cette extension sémantique et pragmatique de la notion caractérise en effet les luttes menées à gauche comme à droite, célébrées en haut comme en bas.

Chaque camp veut un changement “radical” (profond) de la société, campant “radicalement” (à la racine, aux fondements) sur ses convictions, quitte à utiliser des moyens “radicaux” (action très énergique, efficace).

Et chaque camp s’offusque du “radicalisme” (absolutisme, sans nuance, ancré dans le passé) de l’adversaire, des moyens “radicaux” (extrêmes, violents) qu’il est prêt à mettre en œuvre pour imposer “radicalement” (intégralement, à tous les aspects de la vie sociale et politique) ses principes.

ON N’EST PAS PLUS AVANCÉ…

En rupture avec certaines théories politiques rationalistes qui postulent l’existence d’une société civile abstraite et universelle, la structure particulière des sociétés contemporaines pousse à prendre en considération le pluralisme comme donnée capitale. De nombreux mouvements sociaux et militants s’articulent en fonction de la revendication d’identités sociales, culturelles et locales spécifiques, tissées par des relations plurielles, dans une dynamique de confrontation, d’antagonisme et, par conséquent, de  gestion de la différence.

Dans ce contexte, il nous semble intéressant de mettre en perspective le rapport   à la “radicalité” comme étiquette apposée sur certaines actions militantes d’aujourd’hui et d’hier.

Si, comme l’écrit très justement Sébastien Kennes[1], “le choix stratégique est lié au diagnostic qu’on pose sur le rôle de l’État et des relations entretenues avec lui”, à savoir, de choisir entre faire avec l’État, contre l’État ou sans l’État, il s’agit aussi, selon nous, de composer avec la société civile plurielle, dans le respect de ses différences.

Comprendre  cette  diversité  et  compter avec elle permet d’agir pour créer du consensus, rassembler plutôt qu’imposer, sortir l’oreille d’un microcosme idéologique qui est trop souvent l’apanage de nos milieux associatifs.

Agir pour changer le système semble parfois nécessiter des moyens que les autorités – étatiques ou privées – considèreraient comme “radicaux” : ne plus composer avec les règles fixées, les transgresser, invoquer un autre champ de légitimité que celui de l’ordre établi, récuser l’arbitrage des institutions en place, bref : ne plus vouloir jouer avec des dés pipés.

Ce qui nous semble essentiel d’ajouter, c’est la nécessité de ne pas sombrer dans ce “radicalisme” qui pousse à réfuter un système de domination pour venir en plaquer un autre, de gré ou de force.

S’il est dans la nature humaine de concevoir ses idées à travers le prisme d’une certaine “radicalité” afin de se forger la résistance nécessaire pour les défendre, le bât blesse lorsque cette “radicalité” est déviée vers en une forme de dogmatisme par la simplification intellectuelle qu’elle octroie à son détenteur. Ce caractère absolu, définitif et total balaie d’un revers de main toute remise en question des idées, toute compréhension de la complexité des enjeux, toute reconnaissance des opinions différentes au profit d’un fanatisme qui impose sa vision du monde et méprise la diversité.

Il arrive souvent que la tendance au “radicalisme” dénature d’ailleurs l’idéologie elle-même défendue. Pour ne citer que cet exemple, lors de la Terreur, Robespierre, tellement attaché à l’application originelle et sans concession des droits de l’Homme, fit trancher les têtes de ceux qu’il considérait comme des opposants sans leur accorder le droit à un procès équitable, justement prévu dans ces mêmes textes qu’il voulait défendre.

Ce n’est pas déchoir, même lorsqu’on est partisan du plus grand des changements, d’échanger avec l’autre – qu’il paraisse endoctriné ou libre, vénal ou désintéressé, de l’écouter, le sensibiliser, s’en instruire et accepter certains compromis afin de satisfaire aux droits et espoirs du plus grand nombre.

L’Histoire est jonchée de grandes causes qui tournèrent en catastrophes humaines du fait d’un “radicalisme” déplacé qui rejette toute adaptation et impose d’autorité une pensée “pure et entière” à une frange de la population exclue du débat.

Elle est également hantée de grandes causes classées sans suites, auto-délégitimées par un discours et des actions trop “radicales”, directement mis au ban par une société civile réfractaire, encouragée par les médias et les autorités.

Et que dire de toutes ces causes qui se sont essoufflées par manque de dynamisme, d’efficacité, de “radicalité” diront certains.

Tout cela nous amène à penser que l’ambiguïté inhérente à la définition contemporaine et l’utilisation qui est faite du terme même de “radicalité” nous pousse à y préférer d’autres dénominations, plus précises, moins dérobées, moins connotées, moins spectaculaires…

Dans la même catégorie

Share This