Camille Dejardin, 2025. À quoi bon enconre apprendre ? Tracts, Gallimard, no. 69.
Pourquoi s’astreindre à l’effort, à la lenteur de la compréhension, quand le savoir semble se réduire à une requête, une réponse, un copier-coller ? Dans À quoi bon encore apprendre ?, Camille Dejardin prend le contre-pied de l’évidence : et si l’enjeu n’était pas tant d’accumuler des connaissances que de sauver ce qui fait de nous des êtres pensants, critiques et libres ? Son essai, aussi stimulant qu’inégal, nous rappelle une vérité dérangeante : l’intelligence artificielle ne menace pas seulement nos compétences, elle interroge notre humanité même. Mais jusqu’où sa démonstration nous convainc-elle ?
Au départ de cet ouvrage, un constat implacable : avec l’avènement des intelligences artificielles génératives (comme ChatGPT et autres logiciels du même type), le savoir n’a plus besoin d’être acquis, puisqu’il est désormais à portée de main. Plus besoin de mémoriser, de comprendre, de s’astreindre à l’effort : il suffit de formuler une requête pour obtenir une réponse, souvent convaincante, parfois même brillante. Face à ce constat, l’autrice prend ici le temps de démontrer que la finalité de l’apprentissage ne se réduit pas à la possession d’information, mais porte en lui nombre de processus qui sont intrinsèques à la nature humaine.
Le gai savoir
Certes, l’objet premier de l’apprentissage est bien la recherche du savoir et, donc, d’une certaine vérité sur le monde. Mais, Camille Dejardin va plus loin : s’agissant de connaissance, elle pointe également la joie que procure l’appréhension du monde et l’abstraction de la réalité, comme une quête de plaisir qui ne trouve pas de fin. Ici déjà réside un point crucial : l’accès au savoir, en ce qu’il permet la symbolisation et donc la construction de sens, comporte un potentiel transformateur qui n’est pas anodin. Apprendre, c’est se confronter à l’inconnu, c’est réaliser l’étendue de son ignorance, se heurter à ses propres limites pour mieux les dépasser.
Ce qui se joue dans le processus d’apprentissage, c’est un chemin mental de mise en lien entre les connaissances. Chaque nouveau savoir élargit ainsi l’édifice représentationnel dans un processus itératif constant, qui permet de remanier et clarifier des nuances, des croyances, des savoirs jusque-là trop ténus. Apprendre, c’est donc très distinctement exercer son précieux esprit critique. Et ce dernier se développe dans la mesure où les moyens de production de la pensée sont maîtrisés, ce qui n’est pas le cas des logiciels dont il est question. L’autrice ne se contente pas de le dire : elle le montre, en insistant sur l’importance de la méthode, de la rigueur, de la confrontation des idées.
Aux fondements de la liberté
Camille Dejardin définit la liberté sous ses trois formes fondamentales : juridique ou politique (la garantie par la loi de pouvoir vivre sa vie), la liberté matérielle ou pratique (le non-empêchement physique, mais aussi le rapport aux conditions de vie) et la liberté psychologique (autrement appelée le libre arbitre). Cette dernière catégorie est intimement liée à la liberté intérieure, à la capabilité et, donc, à l’émancipation. L’aliénation, intériorisation de contraintes dans un contexte de liberté apparente, constitue une entrave à l’auto-détermination qui prend racine dans l’ignorance. Apprendre, appréhender des connaissances et faire des liens entre elles, constitueraient dès lors la meilleure arme contre l’aliénation et vers l’émancipation individuelle.
De manière quelque peu périphérique, Camille Dejardin aborde également des vertus de créativité, d’altruisme et de développement du goût au fait même de la démarche vers le savoir. Apprendre, c’est aussi s’ouvrir aux autres, cultiver sa sensibilité, affiner son jugement esthétique et moral. C’est dans cette perspective que l’essai prend une dimension presque poétique, rappelant que le savoir n’est pas qu’une affaire de performance ou d’utilité immédiate, mais bien une aventure humaine, à la fois intime et collective.
Faire feu de tous les bois de la modernité
La suite de l’écrit peut laisser perplexe. En effet, l’essai présente alors un diagnostic du monde social autant alarmiste qu’approximatif. Si l’introduction se défend de tomber dans une méfiance de principe envers les technologies, dont elle énonce le caractère répétitif et conservateur, le fait est que les griefs exposés à l’encontre de l’époque contemporaine ont un air de déjà-vu, de « c’était mieux avant ». Camille Dejardin regrette l’école des générations précédentes en ce qu’elle était plus exigeante vis-à-vis des élèves, de leurs acquis et du mérite de l’effort. Très vite, la question de l’intelligence artificielle devient à ses yeux générationnelle. Il s’agirait de préserver les jeunes et particulièrement les étudiants de leur usage. En creusant ce constat, l’autrice y adjoint une critique généralisée envers les réseaux sociaux et tout autre technologie de l’information et de la communication. Ici aussi, il s’agirait d’un péril qui concerne spécifiquement la jeunesse.
Des faits sont avancés sans réelle fondation argumentative et la spécificité de la question de l’apprentissage se noie dans des considérations sur le développement du goût, ou encore de la fin supposée des idées nouvelles. Pas un mot en revanche sur la dimension écologique ou économique de l’architecture même de ces technologies. C’est dans cette ironie que prend place la principale critique qui peut être faite à la démonstration : l’autrice, si encline à défendre l’apprentissage, ne semble pas avoir cherché à comprendre ce qu’est l’intelligence artificielle. Comment fonctionne-t-elle ? Si elle produit du langage, peut-elle produire de la pensée ? Comment peut-elle influencer, positivement ou négativement, les processus d’apprentissage ? Aucune de ces questions n’est posée.
Peut-on dès lors considérer que la démarche de l’autrice n’a pas été d’étendre ses représentations du monde en s’emparant d’un sujet nouveau, mais plutôt de proposer un repli, certes séduisant et justifié par endroits, mais qui repose sur une posture principielle qui la fait, par un immobilisme paradoxal, passer à côté de son sujet ?
Oui mais…
À quoi bon encore apprendre ? est un essai qui a le mérite de rappeler avec force que l’apprentissage est bien plus qu’un simple outil : c’est une aventure intellectuelle, une quête de sens, une condition de la liberté. Camille Dejardin défend avec conviction l’idée que le savoir est une arme contre l’aliénation, un levier d’émancipation, un moyen de cultiver sa créativité et son altruisme. Pourtant, on ne peut s’empêcher de regretter que son analyse des intelligences artificielles reste en surface, comme si l’autrice, si attachée à la rigueur de la pensée, avait omis d’appliquer sa propre méthode à l’objet même de son essai.
Comment concilier l’usage des intelligences artificielles, désormais incontournables, avec les principes du libre examen, de l’esprit critique et de l’autonomie de la pensée ? L’IA peut-elle être un outil au service de l’émancipation, ou n’est-elle qu’un leurre qui nous éloigne de l’effort nécessaire à la véritable compréhension ? Peut-on imaginer une pédagogie qui intègre ces technologies sans sacrifier la profondeur de la réflexion, sans renoncer à la joie de la découverte, sans abandonner l’exigence de la méthode ?
Ces questions, Camille Dejardin ne les aborde qu’indirectement. Pourtant, elles sont au cœur des débats contemporains sur l’éducation, la citoyenneté et la liberté de penser. Et si apprendre, aujourd’hui, c’était aussi apprendre à utiliser ces outils sans se laisser dominer par eux, en gardant toujours présente à l’esprit la nécessité du doute, de la curiosité, de la confrontation des idées ? Et si, plus fondamentalement, il s’agissait de maîtriser la construction de ces outils dans une optique d’intérêt général ? C’est peut-être là, dans cette tension entre innovation et tradition critique, que se joue l’avenir de l’apprentissage.


