Fake news, Polymarket et démocratie

Fake news, Polymarket et démocratie

Par Jean-François Grégoire

Quand la vérité devient une marchandise distribuée de façon asymétrique, sommes-nous toujours en démocratie ?

“The real opposition is the media. And the way to deal with them is to flood the zone with shit”. Steve Bannon La désinformation et les fake news ont des impacts profonds sur notre culture démocratique. Face à la stratégie avouée de certains acteurs de décrédibiliser le « 4e pouvoir », les plateformes de « marchés prédictifs », comme Polymarket, se présentent comme une solution, nous verrons comment, mais celles-ci interrogent. Si les fake news portent sur ce qui est arrivé ou non, les plateformes de prédictions portent sur l’avenir. L’espace médiatique, qui se veut l’oxygène de la démocratie, se retrouve coincé entre deux feux : la privatisation des médias (et leurs écosystèmes de désinformation) et la monétisation d’informations sensibles. Quand la vérité devient une marchandise distribuée de façon asymétrique, sommes-nous toujours en démocratie ? fake news, polymarket et démocratie Jean-François Grégoire

CONTEXTE D’entrée de jeu,il nous faut dire que Polymarket est illégal en Belgique.En vertu de l’article 4,§1 et de l’article 43/8, §2, 5° de la loi sur les jeux de hasard, la Commission des jeux de hasard a inscrit Polymarket sur sa liste noire le 30 janvier 2025.1 En Europe, la plateforme est aussi illégale en France, en Allemagne, aux Pays-Bas, au Portugal, en Pologne, en Suisse, en Italie, en Roumanie, en Hongrie, ainsi qu’au Royaume- Uni. Cela dit, la plateforme demeure accessible dans ces pays grâce à l’utilisation de VPN, d’autant plus que les comptes des utilisateurs sont anonymes et les transactions réalisées, en grande majorité, en cryptomonnaies. Un Far West 3.0 qui se présente sous l’égide des promesses libertaires d’un internet permettant d’échapper au pouvoir coercitif des États. Mais en réalité, nous avons plutôt l’impression d’un marché d’influences, où les délits d’initiés peuvent se fondre dans une masse de transactions opaques. En tout cas, le poids de ce type de plateformes se fera sentir de manière directe ou indirecte, même dans les pays qui l’ont interdit et, surtout, dans le monde de l’information et des médias. L’évolution des cours boursiers à Wall Street influence par exemple les marchés financiers et les décisions des banques centrales, en Europe et ailleurs. De la même manière, les cours des marchés prédictifs auront des effets sur les médias et le traitement des événements. Les mutations du marché, au sens propre, de l’information vont modifier notre rapport au monde. À titre d’exemple, l’implication militaire américaine en Iran a des conséquences économiquesenEurope.Delamêmemanière,lamise en place d’un cessez-le-feu ou d’un accord de paix fait l’objet de spéculations, notamment sur Polymarket, lesquelles deviennent elles-mêmes objets d’investigations journalistiques. En bref, tout comme la vérification factuelle nécessaire à la réfutation des fake news consomme du temps qui n’est pas consacré à faire avancer le débat, l’analyse de l’évolution des cours spéculatifs et les suspicions de monétisation d’informations privilégiées font de même. Bien qu’illégales en Belgique et en Europe, les plateformes de « marchés prédictifs » s’invitent ainsi dans le monde de l’information, comme par un effet domino. Les fake news ne vont pas disparaître. On va plutôt nous proposer des indices de probabilité, en temps réel et, qui plus est, lesquels évoluent en fonction d’intérêts financiers, comme alternative à l’analyse critique. Pourquoi investir du temps à se coltiner des éditoriaux et des analyses d’experts, qui demeurent soumis au problème de la neutralité axiologique, quand on peut synthétiser toutes ces analyses, toutes ces opinions, tous ces prétendus savoirs à travers le mécanisme économique du prix. Celui qui permet, selon ses épithètes, de se dégager de la morale et des considérations subjectives, pour objectiver la valeur des choses. Cependant, les « choses » auxquelles on attribue une valeur sont, dans ce cas-ci, la vérité et les événements qui vont déterminer notre horizon politique, ainsi que le contexte social qui structure nos options, nos incitatifs et nos choix. C’est précisément la nature du problème auquel nos démocraties font face : la symétrie de l’information que devaient garantir les médias publics est remplacée par une asymétrie qui profite à des intérêts privés, au détriment de l’intérêt commun. L’accès à la vérité, aux faits, se monnaie. Ces informations deviennent ensuite un capital informationnel qui permet d’engendrer des gains,pendant que la masse patauge dans une marée de désinformations qui sature l’espace médiatique et épuise les esprits. Les conditions épistémiques de l’égalité et d’un débat démocratique éclairé sont ainsi sérieusement compromises. Les États-Unis, longtemps la plus grande démocratie du monde,tendent de plus en plus vers le fascisme. Non seulement en vertu des rafles qu’opère sa police de l’immigration, qui suspend le droit d’avoir des droits, jusqu’à tuer. Mais aussi en vertu de la mise en place d’un marché de l’information qui carbure à une asymétrie contraire à la démocratie et au fonctionnement d’une économie basée sur une égalité des chances, garante de l’intérêt commun. FAKENEWSETDÉLITEMENT DÉMOCRATIQUE Les dangers que représentent les fake news et les « faits alternatifs » pour la démocratie sont désormais établis, comme la pollution fait partie de notre environnement. Suivant la même analogie, il semble qu’il soit pertinent de tenter une analyse des conséquences de ce phénomène, plutôt que de simplement dénoncer sa présence. Évidemment qu’un devoir de vigilance s’impose, que la vérification factuelle est nécessaire au débat public et que les médias doivent demeurer indépendants afin d’être un contre-pouvoir digne de ce nom. En somme, nous devons nous méfier d’un effet de loupe sur ce phénomène et l’aborder de manière systémique. Il y a plusieurs dimensions à prendre en compte lorsque l’on s’intéresse à un concept https://www.ejustice.just.fgov.be/eli/ loi/1999/05/07/1999010222/ justel

aussi vague que vaste, comme les fake news. La première est évidemment la subversion du processus de délibération démocratique. La désinformation produit, souvent de manière délibérée, une confusion entre les opinions et les faits. Des philosophes comme Hannah Arendt ou Jürgen Habermas ont théorisé l’importance de la primauté des faits dans le débat public et d’une éthique de la discussion permettant à la rationalité de guider l’intérêt commun. La stratégie mise en avant par les Steve Bannon de ce monde visant à inonder l’espace médiatique avec des récits qui brouillent la distinction entre faits et opinions, en faisant appel aux émotions plutôt qu’au libre-examen, contribue à détruire le monde commun – qui se construit à travers les médias, notamment. Une seconde dimension à considérer quant aux fake news est la concentration des médias « traditionnels ». Ceux-ci étant soumis à des pressions énormes, face à la concurrence des médias numériques et (dits) sociaux, leur « intégration » devient pratiquement inévitable. Or, pour opérer ce processus, il faut des moyens financiers importants. La « bataille des narratifs » devient donc un marché, où les grands acteurs du privé ont la mise.2 Dans son rapport 2026, Reporters sans frontières (RSF) dénonce une liberté de presse au plus bas depuis 25 ans à l’échelle globale3 - alors que son rapport 2025 dénonce l’impact des pressions économiques, c’est-à-dire de la concentration de la propriété des médias, sur la pluralité de l’information et l’indépendance journalistique. La diversité des sources d’informations et des lignes éditoriales censée alimenter le libre-examen individuel et le débat démocratique s’amenuise. Les fake news se propagent à travers des médias de masse qui sont instrumentalisés pour diffuser des visions partielles et partiales du monde. Certains y verront des rapports de classes sociales, d’autres verseront dans le conspirationnisme ou, à l’inverse, y verront une validation de leurs biais. Chose certaine, la concentration des médias nuit à l’indépendance journalistique et au pluralisme des sources de contestation en imposant des opinions, reprises en boucle dans des écosystèmes privés de diffusion qui saturent l’espace médiatique, au détriment des faits et du débat rationnel. En Belgique francophone, les groupes IPM et Rossel s’inscrivent dans cette même logique, qui se déploie un peu partout. Une troisième dimension à prendre en compte est celle des ingérences étrangères. Nous savons que bon nombre de fausses informations qui circulent sur les réseaux sociaux sont produites par des agents étrangers, avec l’objectif de déstabiliser nos institutions et nos processus démocratiques. La compétition entre les différents blocs et régimes politiques au niveau international alimente une course vers le développement de méthodes et de technologies de diffusion de récits de propagande qui met la désinformation sous stéroïdes. La logique anti-démocratique de saturation et de décrédibilisation des médias de Bannon est à l’œuvre encore ici. Finalement, une dimension qui synthétise l’effet de celles que nous venons de présenter, c’est l’épuisement cognitif. L’inondation de l’espace médiatique, la confusion créée par cette dernière,ainsi que le temps nécessaire à vérifier les informations qui nous parviennent dans un flux incessant saturent notre«charge mentale».Si la démocratie repose sur l’axiome de la disponibilité des citoyennes et des citoyens à s’engager dans le débat public et dans les institutions qui composent l’équilibre des pouvoirs, nous ne pouvons ignorer ce phénomène. Cet épuisement cognitif, résultat d’un sabotage annoncé, est à prendre au sérieux. LES«MARCHÉSPRÉDICTIFS»: UNCHEVALDETROIE Dans ce contexte d’infodémie, de confusion et d’épuisement cognitif, le besoin pour un mécanisme d’épuration de l’espace médiatique émerge. Polymarket a été fondé en 2020, pendant le premier mandat de Trump. C’est une plateforme qui permet de parier sur des événements divers, à partir d’affirmations qui peuvent s’avérer vraies ou fausses dans l’avenir. En termes logiques, de valeur de vérité d’une proposition, laquelle sera 0 ou 1. Par exemple, on peut parier à savoir si un accord de paix sera conclu entre les États-Unis et l’Iran, entre la Russie et l’Ukraine, ou encore entre Israël et la Palestine, avant une date X. Le mécanisme de marché intervient ici pour faire correspondre la valeur des options, des paris, entre 0 et 1. Le prix reflète les comportements des comptes qui investissent sur la question, en s’appuyant sur des informations qu’ils considèrent fiables. C’est précisément ici que la version la plus forte de cette solution se trouve. Polymarketavancel’argumentdelasagessedes foules,lequelaétédémontréscientifiquement.4 C’est-à-dire qu’une foule de non-experts, au niveau agrégé, sera mieux à même de prédire des événements politiques qu’une minorité d’experts. Inutile donc de s’infliger des heures de vérifications factuelles, de débats d’experts et d’éditoriaux qui risquent d’alimenter nos https://echoslaiques.info https://rsf.org/fr/classement- 2026-la-libert%C3%A9-dela-presse-au-plus-bas-depuis-25-ans?year=2026&data_type=general

biais cognitifs. Fini l’épuisement cognitif. Il suffit de suivre le mouvement des marchés prédictifs pour s’informer et prendre soi-même des décisions rationnelles, basées sur des indices de probabilités qui sont le fruit de croyances agrégées, plutôt que d’analyses partielles ou orientées idéologiquement. Mais, fait à noter, cet argument de la sagesse des foules induit un idéal de démocratisation de l’information, face à des élites académiques ou scientifiques,ce qui est le propre du populisme et du libertarisme. La sagesse des foules contre la démocratie… c’est le schéma classique du glissement du pouvoir du grand nombre vers la démagogie qui mène à la tyrannie.5 Il semble donc y avoir une contradiction entre les promesses et la réalité effective. Selon une étude récente, 84 % des gains réalisés sur Polymarket le sont par des initiés qui appartiennent au 1 % des personnes les plus riches.6 Cela signifie que les personnes qui bénéficient d’un accès au pouvoir ou de moyens intellectuels et technologiques privilégiés peuvent, non pas seulement prendre des décisions « rationnelles » leur permettant d’accaparer pouvoir et richesses,mais capitaliser,au passage, sur l’information qui guide leurs choix. L’argument de la sagesse des foules ne tient pas la route après une… vérification factuelle. C’est ainsi qu’on peut parler d’un impérialisme épistémique : la « vérité politique » devient un actif financier, dont l’influence phagocyte le monde de l’information. Les médias publics censés garantir une symétrie de l’information, nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie et des marchés, se retrouvent dans une position extrêmement délicate. L’information est par essence un bien public. C’est-à-dire que sa jouissance ou sa consommation par une personne ne prive pas une autre personne de la même jouissance. Les États ont donc un rôle à jouer dans la coopération sociale,notamment en créant des réseaux publics d’information. Or, ceux-ci ne sont plus seulement soumis à la concurrence privée, dont la concentration facilite la propagation de la désinformation, mais aussi à une logique d’asymétrie de l’information, contraire à la fois aux raisons d’être et aux missions qui sont les leurs – et qui sont des conditions d’une coopération sociale (à peu près) équitable. Polymarket est devenu un phénomène médiatique après avoir prédit la victoire de Trump en 2024, alors que les modèles statistiques classiques prédisaient une victoire de Kamala Harris. Le fils Trump, Donald Jr, agit aussi comme consultant pour Polymarket. Sans verser dans le conspirationnisme, ces éléments agissent comme des catalyseurs de crédibilité et de fascination. Le journalisme d’investigation classique ne peut ignorer ces derniers. L’impérialisme épistémique représente donc une révolution dans le monde de l’information, mais aussi une évolution de l’impérialisme américain. L’impérialisme de la surveillance et de l’extraction des données est connu. L’impérialisme économique exercé à travers les platesformes comme Amazon, Uber, Airbnb et autres est aussi largement documenté. Nous entrons maintenant dans une ère où le rapport à l’information et à la vérité sera lui aussi radicalement transformé. Les fausses nouvelles sont mises sur le même plan que les analyses d’experts. L’épuration s’opère à travers un mécanisme de capitalisation qui transforme l’horizon commun de manière radicale. La démocratie semble, du moins hypothétiquement, en danger. L’impérialisme et l’extraterritorialisation du droit ne connaissent aucune limite. Les structures actuelles de l’Union européenne en font une cible parfaite, malgré les oppositionsdeprincipes.Prétendrelecontraire serait naïf. Les ingérences étrangères, les fake news et la concentration accrue des médias en sont des exemples concrets. La démocratie est en danger. Nos lois sont caduques. CONCLUSION Dans un monde d’infodémie, comment construire une information citoyenne, éclairée, face à l’obscurantisme marchand qui semble avoir capturé les plus hautes instances du pouvoir politique ? Est-ce à travers un retour au localisme,telquepréconiséparAlainDeneault, avec son concept d’écorégions ? Est-ce à travers une désobéissance civile envers les banques et les gouvernements qui financent un système extractiviste ? Est-ce à travers des abonnements à des médias indépendants, mercenaires de la division du travail ? Entre fake news, Polymarket et démocratie, nous devons choisir. Les menaces évoluent, alors que nos droits et nos horizons informationnels s’amenuisent. Le libre-examen de chacune et chacun n’est pas à vendre. Sa valeur se mesure plutôt aux solidarités et aux résistances qui le forgent, dans une logique de coopération, réellement sociale. Philip E. Tetlock & Dan Gardner. (2015). The Art and Science of Prediction. New York : Crown Publishers. Voir, notamment, les écrits de Polybe https://www.ledevoir.com/ economie/972767/polymarket-top-1-rafle-gros-gains