Guerre à la guerre !

Guerre à la guerre !

Par Stéphanie Demblon

Un armurier tient un stand au cœur de Bruxelles un jour de fête nationale. Sa promesse tient en une phrase : « manipulez une vraie arme et vivez l’expérience en conditions réelles ». Quelques mois plus tôt, l’État belge avait envoyé à ses adolescents de dix-sept ans une lettre qui leur proposait deux mille euros par mois pour porter, eux aussi, une arme, alors qu’il retirait aux adultes sans emploi le peu qui leur restait. Entre les deux, un même mécanisme se répète, dans le langage, à la frontière, sur le climat : désigner un sujet comme menace pour rendre tout le reste possible. Reste à savoir qui désigne, et qui devient la menace.

Le 21 juillet dernier, au cœur de Bruxelles, la Défense belge tenait un stand parmi une trentaine d’autres, entre le lancer d’avions en papier et le maquillage façon treillis pour la photo souvenir. Ce jour-là, des images ont largement circulé : un militaire tendant un obus à un enfant pour qu’il le tienne dans ses bras, d’autres enfants grimpant sur la tourelle d’un blindé ou sur une embarcation d’assaut, sourire aux lèvres. Quelques mètres plus loin, un autre stand, celui de FN Herstal, proposait ceci : « Découvrez notre simulateur de tir comme en terrain militaire. Manipulez une vraie arme et vivez l’expérience en conditions réelles » 1. Rien d’obligatoire, rien de caché, juste des attractions parmi d’autres, un jour férié, en famille.

Cette banalisation s’est construite en quelques années à peine : on parle désormais de guerre comme on parle de vacances, sans trembler, et sans jamais dire qui meurt, qui est mutilé, quel pays s’effondre sous les bombardements, quelle famine suit le blocus. C’est la même déshumanisation qui rend les drones si efficaces : à distance, la cible cesse d’être un être humain pour devenir un point sur un écran, au centre d’un réticule.

Nommer la menace

Le 4 mars 2025, Ursula von der Leyen présente ReArm Europe, un plan destiné à mobiliser jusqu’à huit cents milliards d’euros pour l’armement européen2. Une semaine plus tard, à Strasbourg, devant le Parlement européen, elle est plus nette encore : « Le temps des illusions est révolu (...). Il nous faut une augmentation très rapide des capacités de défense européennes. Et il nous la faut maintenant »3. Personne, dans l’hémicycle, ne s’étrangle.

Quelques années plus tôt, le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, avait donné le ton en des termes plus bruts : « L’Europe est un jardin (...) La plupart du reste du monde est une jungle, et la jungle pourrait envahir le jardin »4. Le choix du mot en dit long : « la Jungle » était aussi le nom du bidonville de migrants de Calais, détruit en 2016. Ce même Josep Borrell préside par ailleurs le conseil d’administration de l’Agence européenne de défense, en « dialogue constant » avec l’industrie de l’armement selon les mots mêmes de son lobby5.

C’est un cas d’école de ce que les théoriciens des relations internationales appellent la sécuritisation : un acte de langage qui fait sortir un sujet de la politique ordinaire pour le faire entrer dans le registre de la menace existentielle, ce qui légitime des moyens extraordinaires et dispense du débat qui accompagner ait normalement une telle dépense6. Voilà ce

Ce mécanisme ne reste pas dans les discours de Strasbourg ou de Bruxelles. Il descend jusque dans les fiches de paie, et il se répète, presque à l’identique, à la frontière et sur le climat.

Depuis 2026, la Belgique limite les allocations de chômage à deux ans maximum et plafonne les allocations d’insertion à un an ; un arrêté royal a aussi changé les règles du CPAS pour les personnes cohabitan tes7. Le Conseil d’État lui-même a averti que la mesure allait « entraîner une limitation considérable du droit à l’aide sociale »8.

Deux mois plus tôt, la Défense avait déjà envoyé cent quarante-neuf mille lettres à des jeunes de dix-sept ans pour leur proposer un service militaire volontaire, deux mille euros nets par mois. « Let’s go », publiait le même jour le ministre Theo Francken sur X9. Dix mois plus tard, en commentant le succès du recrutement pour 2027, le même ministre résumait tout en une formule : « la défense est sexy »10. Puisque le langage sécuritaire ne nomme pas ses victimes, il ne vous dira pas qu’en 2023, quatre personnes tuées dans les conflits armés sur dix étaient des femmes, une proportion qui a doublé en un an11.

Un même État, un même budget, deux logiques strictement inverses. À l’adulte sans emploi, on dit que la solidarité a une date de péremption. Au mineur de dix-sept ans, on dit que porter une arme, c’est sexy et payé. L’ironie cache un mécanisme : pour un ado dont les parents basculent hors du chômage, ce service devient une porte de sortie économique pour toute la famille. Volontaire, vraiment?

La frontière obéit au même acte de langage, mais elle suit surtout l’argent. Entre 2017 et 2019, Frontex a rencontré cent trente-huit organisations privées, dont cent huit entreprises et une seule organisation de défense des droits humains ; Airbus et Leonardo, deux industriels de l’armement, ont obtenu le plus d’accès12. Les mêmes entreprises qui aident à écrire les besoins sécuritaires de l’Europe touchent ensuite les subsides de recherche pour y répondre, avant de vendre librement leurs produits ailleurs. Le marché ne suit pas la politique migratoire : il l’écrit. Le climat aussi : l’OTAN elle-même écrit que « le changement climatique est aussi un multipl icateur de menaces, qui a une incidence sur [sa] sécurité »,

plutôt que d’y voir une cause commune à traiter ensemble13. Les personnes que le changement climatique déplace sont d’ailleurs les premières à heurter cette même frontière, sécuritisées deux fois : comme cause du désordre, puis comme conséquence. Sécuritiser un sujet, c’est toujours désigner qui l’incarne, et cette désignation n’obéit jamais au hasard. C’est ce que les théoricis du capitalisme racial appellent ainsi depuis Cedric Robinson : le lien qui unit, depuis l’origine, l’accumulation capitaliste et la hiérarchie raciale. Loin de s’effacer avec le développement économique, cette hiérarchie s’adapte et se renforce pour organiser et justifier les divisions du travail et les inégalités que le capitalisme produit14. À la frontière européenne, elle décide, très concrètement, quelles vies comptent comme dangers à repousser et lesquelles comptent comme détresses à secourir.

Dans l’industrie de l’armement, elle s’exprime autrement : FN Herstal, propriété à cent pour cent de la Région wallonne, celle-là même du simulateur de tir de la place Royale, a fait l’objet en 2022 d’une action pénale pour ses exportations vers l’Arabie saoudite en pleine guerre du Yémen, Amnesty International jugeant qu’elle « s’était peut-être rendue complice de crimes de guerre »15. Le 10 janvier 2025, le Conseil d’État a suspendu trois de ses licences d’exportation vers les Émirats arabes unis, après un recours d’Amnesty et de la Ligue des droits humains16. Le même simulateur de tir pour enfants, la même entreprise arme, ailleurs, des guerres bien réelles menées au Sud.

Pourquoi 2040

Reste une question, une seule, qui traverse tout ce qui précède : si le présent est à ce point occupé par ce langage de nécessité, où peut encore se loger un discours de paix qui ne sonne pas naïf?

Nommer les choses ne sert pas seulement à les décrire, ça les fait exister ou disparaître. Une paix qu’on ne nomme plus cesse d’habiter les têtes, exactement comme un sujet sécuritisé se met à occuper toute la place. Les soldats en armes redevenus familiers dans les rues belges ces derniers mois font ce travail-là en silence : ils habituent l’œil avant d’habituer l’esprit. Alors la paix se réfugie ailleurs, dans un futur assez lointain pour ne pas être immédiatement contredit par le prochain plan de réarmement, assez proche pour rester pensable.

Ce qu’on ne verra pas sur l’affiche

Le présent n’a jamais été aussi vide de discours de paix, mais il n’a jamais été aussi plein de

gens qui refusent d’attendre 2040 pour agir. L’action directe contre le commerce des armes existe déjà, elle a une histoire, des méthodes, des victoires minuscules et réelles.

Le 9 août 2006, en pleine guerre du Liban, neuf militants sont entrés dans les bureaux de Raytheon à Derry, en Irlande du Nord, ont détruit ordinateurs et serveurs, et ont occupé les lieux plusieurs heures. Six d’entre eux ont comparu en 2008; cinq ont été acquittés de toutes les charges, leur défense reposant sur l’idée que dégrader du matériel pour empêcher un crime de guerre n’est pas un crime. Raytheon a ensuite fermé son site de Derry17.

Cette logique dépasse largement l’Irlande du Nord. To Kill a War Machine, documentaire de Richard York et Hannan Majid produit par le Rainbow Collective, la montre appliquée par Palestine Action, le mouvement britannique qui cible directement l’industriel de l’armement Elbit Systems. Un de ses fondateurs y résume tout en une phrase : « if we could cost them more than they gain by working with Elbit, they would make the financially smarter decision to just cut ties »18. Viser le profit plutôt que la seule opinion publique est une théorie du changement, pas un supplément d’âme à la désobéissance civile classique.

L’ampleur de la réaction étatique face à ce type d’actions en dit long. En juillet 2025, le Royaume- Uni est devenu le premier pays à interdire Palestine Action par simple décision ministérielle et non par un tribunal, traitant un mouvement de désobéissance civile ciblant l’industrie de l’armement au même titre qu’une organisation terroriste armée. Cette interdiction n’a cours qu’au Royaume-Uni. La Haute Cour britannique l’a elle-même jugée contraire à la liberté d’expression et de réunion en février 2026, avant qu’une cour d’appel ne la rétablisse en juin ; la Cour suprême a accepté fin juillet d’examiner l’affaire à son tour19. Sécuritiser déborde largement l’armement, la frontière ou le climat : ça s’applique aussi, en interne, à quiconque touche trop efficacement au commerce des armes, avec la même banalité administrative qu’ailleurs, un simple arrêté plutôt qu’un débat. Et ça repose, une dernière fois, la question qui traverse tout cet article : quelles vies comptent, et qui a le droit de s’y opposer?

On peut continuer à parler de paix comme d’un rendez-vous fixé en 2040, parce que le présent ne lui laisse plus de place pour se dire. Ou décider que ce verrouillage-là est précisément celui qu’il faut faire sauter, dès maintenant.

Notes

  1. Site officiel #be2107, page “La Défense”, stand FN Herstal, 2107.be↩
  2. Commission européenne, déclaration de la présidente von der Leyen sur le paquet défense, 4 mars 2025, ec.europa.eu↩
  3. Discours de Ursula von der Leyen devant le Parlement européen, Strasbourg, 11 mars 2025, rapporté notamment par Europe1.fr↩
  4. Josep Borrell, discours d’ouverture de l’European Diplomatic Academy, Bruges, 13 octobre 2022, eeas.europa.eu.↩
  5. Corporate Europe Observatory, “Arms industry lobbying and the militarisation of the EU”, 4 décembre 2017, corporateeurope.org (citant la newsletter de l’ASD, mai 2016).↩
  6. Barry Buzan, Ole Wæver, Jaap de Wilde, Security : AN ew Framework for Analysis, Lynne Rienner, 1998.↩
  7. ONEM, réforme de la réglementation du chômage, onem.be↩
  8. La Libre, “CPAS : à partir du 1er mars, le changement de règles pour l’accès à l’aide sociale va fragiliser les solidarités familiales”, 21 janvier 2026.↩
  9. VRT NWS, “Les invitations pour le service militaire volontaire sont envoyées dès ce mercredi aux jeunes de 17 ans”, 12 novembre 2025; La Libre, “149 000 lettres envoyées aux jeunes par la Défense”, 13 novembre 2025.↩
  10. L’Avenir, “L’armée belge recrutera 5 560 militaires en 2027: la défense est sexy, s’enthousiasme le ministre Francken”, 7 septembre 2026.↩
  11. ONU, rapport du Secrétaire général sur les femmes, la paix et la sécurité, S/2024/671, 2024, § 5.↩
  12. Myriam Douo, Luisa Izuzquiza et Margarida Silva, “Lobbying Fortress Europe”, Corporate Europe Observatory, 5 février 2021, corporateeurope.org↩
  13. OTAN, “Environnement, changement climatique et sécurité”, nato.int, rubrique Topics.↩
  14. Cedric J. Robinson, Marxisme noir. La genèse de la tradition radicale noire, trad. Selim Nadi et Sophie Coudray, Entremonde, 2023 (édition originale 1983).↩
  15. RTBF, “Action pénale contre la FN Herstal suite à des exportations d’armes en Arabie Saoudite. Elle s’est peut-être rendue complice de crimes de guerre, estime Amnesty”, 21 juin 2022.↩
  16. La Libre, “La question de l’octroi de licences d’exportation d’armes en Wallonie empoisonne les gouvernements wallons successifs”, 13 janvier 2025.↩
  17. Wikipedia, “Raytheon 9”; Peace News, “Second Raytheon Nine acquitted”, 2008.↩
  18. Richard York et Hannan Majid (réalisateurs), To Kill a War Machine, Rainbow Collective, 2025.↩
  19. Liberty, “Breaking down the Court of Appeal judgment on Palestine Action’s proscription”, liberty human rights.org. uk ; Garden Court Chambers, “Supreme Court grants permission to appeal Palestine Action terrorism proscription”, 31 juillet 2026.↩

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