Stupeur et soulèvements

Stupeur et soulèvements

Par Bruxelles Laïque Échos

Dans le langage ordinaire, la stupeur est un état de choc ou de sidération morale qui rend physiquement inerte. Être stupéfait se traduit par être bouche bée. Or, l’évolution des mutations géopolitiques qui pèsent sur nos démocraties est d’une ampleur telle que la stupéfaction devient une réaction normale. « L’état de nature » et la loi du plus fort qui caractérisent les relations internationales contraignent nos États à se militariser, ce qui engendre nombre de conséquences néfastes pour nos libertés individuelles. C’est justement pour ces raisons que nous devons nous mobiliser collectivement. Cette édition du Festival des Libertés se veut une invitation à réfléchir aux modalités des soulèvements nécessaires à l’élargissement des solidarités et des droits fondamentaux.

DES TEMPS STUPÉFIANTS

Les médias en continu, les réseaux sociaux, Donald Trump et la surabondance d’informations contribuent à notre sentiment de stupéfaction. Tout semble nous dépasser. La réalité dépasse la fiction. Les conséquences des guerres se font sentir jusque dans nos communautés et nos budgets, à tous les niveaux. Comment ne pas être happés par les changements de nos réalités?

La sidération est normale. C’est une troisième voie devant le fameux fuir ou combattre (flight or fight), surtout face à l’épuisement cognitif qui résulte de l’infodémie ambiante. Dans ce contexte, notre réflexe est de se détacher, ce qui coupe notre motivation. Ce réflexe nous aide à prendre de la distance, à nous protéger. Or, nous continuons de ressentir le monde, ce qui déclenche des sentiments comme la sympathie et l’indignation. En d’autres mots, nous sommes stupéfaits, mais nous ne cessons pas de vivre les émotions qui participent de notre évaluation morale du monde. Collectivement, le malaise est palpable. Le besoin de nommer les choses crée des débats qui divisent, selon les lexiques mobilisés et les expériences des unes et des autres.

Les travaux de George Lakoff ont mis en lumière la relation entre les récits et les interprétations du monde et des événements qui le composent. La notion de « fenêtre d’Overton » permet de comprendre la normalisation de récits qui puisent dans des registres inacceptables en soi, mais qui finissent par être normalisés à force d’être mis en relation avec la stupeur qui caractériser ait une certaine « majorité silencieuse ». Ladite fenêtre ouvre alors sur des propositions politiques qui portent atteinte aux droits fondamentaux, ce qui est revendiqué sous le couvert de l’anti- libéralisme (il liberalism). Or, ce langage n’épuise pas les possibles des « démocraties-libérales », syntagme qui est certainement critiquable, mais qui l’est trop souvent sans les nuances qui s’imposent. Au final, l’épuisement cognitif se conjugue avec l’épuisement face aux injonctions socioéconomiques, lesquelles ne sont pas remises en question. Au niveau politique, la gauche trouve que les médias sont trop à droite, la droite trouve que tout est trop à gauche.

Les individus se retrouvent épuisés, confus ou cyniques, sans conviction de pouvoir changer les choses, d’avoir une quelconque emprise sur le réel. Cette pola-

risation des discours offre des réponses simplistes à des phénomènes complexes. Cela affecte aussi le traitement médiatique des événements, mais aussi la perception que les personnes ont de ce traitement.

Dans ce contexte, l’état de stupeur est ensuite récupéré et instrumentalisé par des politiques opportunistes. Les attaques contre nos systèmes démocratiques se propagent beaucoup sur les réseaux sociaux, où les biais psychologiques induisent une distorsion importante dans le débat1. Ce cercle vicieux est souvent alimenté par des partis politiques, qui investissent des budgets de communication conséquents sur les plateformes en ligne. Il y a là une stratégie politique qui vise à éliminer les médias traditionnels comme intermédiaires entre les politiques et la population. Des événements sont montés en épingle, des « influenceurs » dépeignent un tableau qui alimente la stupéfaction, mais aussi la colère qui génèrent de « l’engagement » (likes, commentaires, republications, etc.).

Le sentiment d’impuissance et de sidération vécu par une large proportion de personnes qui subissent, au demeurant, les conséquences de ces politiques, devient une source d’épuisement, qui s’ajoute à la confusion médiatique. Cette stratégie vise à pointer vers un constat d’un système politique « brisé » et de médias qui minimisent ou « cachent » cette réalité. Dans plusieurs pays, ce discours se retrouve aussi dans les médias plus classiques, suivant des logiques de concentration ou de rapprochements avec le pouvoir. Du côté francophone de la Belgique, c’est une manière de contourner le « cordon sanitaire ».

Ce qui est commun aux différents contextes géographiques, c’est que la stupeur est récupérée politiquement à travers un mode de communication qui crée, ou renforce, un sentiment d’urgence. Ce sentiment sert à justifier des discours qui rompent avec la culture démocratique et à créer un effet de cadrage où les alternatives radicales au « système » en place semblent couler de source. Les contradictions et paradoxes de nos régimes qui mènent à l’épuisement cognitif et à la stupeur morale suggéreraient la nécessité de modifier fondamentalement l’ordre des choses.

Plus encore, dans chaque camp on construit un discours selon lequel le camp adverse, à gauche comme à droite, a trop d’influence

sur le cours du monde et que cette injustice, cette folie, doit être redressée. Les codes démocratiques sont ainsi méprisés. La confiance envers les institutions et la capacité de celles-ci à civiliser les conflits fondent comme neige au soleil. Tout cela crée un climat dans lequel le libre-examen, la médiation démocratique des conflits et le pouvoir citoyen sont sérieusement en difficulté.

SE SOULEVER « POUR » ET NON « CONTRE »

La question éthique classique, « quoi faire ? », demeure face au constat de la stupéfaction comme réaction normale face à un monde complexe. Comment sortir de l’état de stupeur, pour être dans l’action ? Cela pose au moins deux questions, celle des motivations et celle des fins, des objectifs à poursuivre. Dans ce qui suit, nous allons répondre, dans les limites qui sont les nôtres, à ces deux questions. Le fil conducteur sera l’humanisme qui nous anime. À la première question, il serait facile d’opposer la raison aux affects, mais ce serait une erreur. Les motivations à se soulever trouvent souvent leurs sources dans les affects. Il est donc important d’aborder cette question avec les nuances qui englobent l’expérience humaine, au-delà des raccourcis simplistes qui misent sur la colère et la division. À la deuxième question, nous répondrons par l’affirmation de principes qui privilégient un horizon commun, plutôt qu’un désir d’opposition.

Sur la question des motivations, le début des années 2000, avant l’émergence des réseaux sociaux, a été un moment très productif en sciences sociales. Sans entrer dans les détails empiriques, disons seulement qu’une foule d’études a pu établir la crédibilité de l’hypothèse selon laquelle les individus agissent souvent sur la base de motifs altruistes. Plus précisément, afin de punir, même à perte, des comportements jugés comme contraires aux standards sociaux d’équité2. Bien que la science ait apporté des contre-exemples et limité la portée de cette hypothèse, elle demeure une possibilité concrète. En d’autres mots, un possible dans l’expérience humaine. Il est donc opportun de l’explorer et de créer des espaces qui valorisent ce type de réponse. Cela peut notamment se faire dans un festival, où des panels et des performances artistiques invitent à réfléchir, à se mobiliser, collectivement, pour surmonter la stupéfaction individuelle.

C’est ici que les idéaux humanistes peuvent et doivent jouer un rôle, lorsqu’ils sont posés comme horizons communs. Sortir de la stupéfaction et se mobiliser pour des projets émancipateurs est un projet de société actuel et plus que jamais nécessaire. Les dérives autoritaires d’un exécutif qui cherche à limiter la contestation et l’opposition au sens démocratique du terme sont des déclencheurs légitimes d’indignation. Le Gouvernement doit affirmer son pouvoir pour contraindre les individus à jouer le jeu de la coopération sociale, afin de préserver les bénéfices de celle-ci. Or, le principe d’équilibre des pouvoirs exige des réponses, des soulèvements, à la hauteur des mesures prises, sans quoi la souveraineté législative des peuples, inscrite dans les principes du droit international, tend à s’éroder. Le libéralisme dominant s’oppose à ce principe démocratique, ce qui atomise les individus en prônant un laisser-faire qui normalise et cristallise les inégalités sociales.

L’idéal humaniste d’émancipation des individus prône plutôt un projet de démocratisation d’accès effectif aux droits qui permettent une égalité des chances, laquelle contribue à atteindre un équilibre collectivement optimal. En d’autres mots, là où le laisser-faire libéral mène à une aporie quant au principe d’égalité des chances ; et là où l’anti- libéralisme conservateur introduit des critères arbitraires qui torpillent ce même principe ; l’humanisme peut, et c’est une hypothèse soumise au libre-examen de toutes et tous, penser l’égalité des chances en évitant ces écueils.

L’interventionnisme, au nom de l’intérêt collectif, sans être soumis à une conception arbitraire du collectif, permet une réelle démocratisation des conditions formelles et matérielles qui contribuent à l’égalité des chances. Cette conception du rôle de l’État, dans une visée d’assistance morale visant l’émancipation des individus, permet de penser des institutions démocratiques inclusives et efficientes d’un point de vue de la coopération sociale.

À titre d’exemple, les aberrations qui caractérisent le système de santé aux États-Unis, lesquelles sont bien documentées (coûts par habitant plus importants et moins de personnes couvertes), sont le produit d’un système hostile à l’interventionnisme au nom de l’intérêt collectif. Ce dernier étant sacrifié au nom de la liberté individuelle. C’est la même chose à d’autres égards, ici en Belgique. Le combat laïque pour un système d’éducation

universel s’inscrit parfaitement dans cette vision. La liberté de choix des parents est placée au-dessus du principe d’égalité des chances. De manière générale, le principe de laïcité en tant que projet collectif est soumis aux mêmes types de critiques. La limitation des libertés individuelles au nom d’un projet collectif serait illégitime. Il faudrait plutôt « laisser-faire » tout le monde, partout, tout le temps, au nom d’une sacralité des préférences individuelles pour arriver à un équilibre collectivement optimal. Les récits de solidarité et de communalité qui proposent des projets collectifs qui rompent avec l’individualisation rampante qui sert de socle au néo-libéralisme ont souvent du mal à s’ancrer dans le sens commun. Force est de constater que nos sociétés évoluent en adoptant des politiques qui s’éloignent d’un projet collectif d’émancipation, que ce soit au nom du libéralisme ou, au contraire, d’une opposition à celui-ci.

Quelles formes les soulèvements nécessaires à un projet d’émancipation collective qui lutte pour la démocratisation et l’extension des droits doivent-ils prendre ? Comment lutter contre l’hyper-individualisation qui favorise le repli sur soi et le corporatis me?

DÉBATTRE DES MODALITÉS… SANS SE DÉCHIRER

Il y a donc plusieurs débats qui peuvent et qui doivent prendre place dans une société réellement libre et démocratique. Il y a les débats plus philosophiques sur la nature humaine et les finalités de l’existence. À un niveau de généralité moindre, il y a le débat sur le sens de la liberté et de savoir quelles libertés sont à protéger. Ce dernier influencera le débat sur le rôle de l’État, lequel à son tour engendrera un débat sur les dispositions et les moyens institutionnels nécessaires à l’accomplissement de ce rôle. Lesquels, à leur tour, posent la question des contre-pouvoirs et de la légitimité de l’exercice des fonctions politiques. À l’intérieur de la société civile et dans les milieux associatifs et militants, même si l’on adhère communément à un projet collectif d’émancipation, il existera toujours des débats sur des enjeux sociétaux (travail du sexe, justice, migration, écologie, etc.).

L’important est que le débat et a fortiori le débat sain, civil isateur des conflits, soit à cultiver. Ce doit être le centre d’une culture démocratique faite d’habitudes et de réflexion sur

celles-ci. Comme nous l’avons mentionné plus haut, les réseaux sociaux ont un effet dommageable sur notre culture démocratique. Dans la même veine, une étude française a révélé que les régions les plus fortement marquées par une fermeture des PMU, ces bistrots de quartier, sont aussi les régions où le vote pour le Rassemblement National (RN) a connu la plus forte progression3.

Cela suggère donc l’importance du contexte social des débats sociaux et politiques. C’est pourquoi les lieux de socialisation, avec leur dimension politique, ont une importance capitale dans notre vie démocratique et dans l’entretien d’une culture du dialogue. Sans cela, l’aspect plus pédagogique des forums académiques et des médias quant à l’éthique de la discussion, ne trouve pas de terreau fertile où puisse s’épanouir la culture démocratique.

C’est dans cet esprit que nous vous invitons au Festival des Libertés, encore cette année. La démocratie ne se limite pas aux élections et on doit être vigilant face aux fausses promesses des réseaux sociaux, de la désinformation et du climat parfois toxique qui y règne. Pour qu’une démocratie soit saine, il est nécessaire que le peuple, le demos, soit constamment engagé envers lui-même. Que ce soit à travers des associations de quartiers, des organisations qui se divisent le travail de contestation politique, ou encore des événements plus festifs où il fait bon de faire société et de refaire le monde.

Notes

  1. https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2022/05/ social-media-democracy-trust-babel/629369/↩
  2. Benoît Dubreuil. (2010). Human Evolution and the Origins of Hierarchies. New York/Cambridge : Cambridge University Press.↩
  3. https://www.rtbf.be/article/piliers-de-comptoirs-piliersde-la-democratie-11673276↩

À lire ensuite

Couverture — Stupeur et soulèvements, n°134

Éditorial — Stupeur et soulèvements

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Face aux bouleversements multiples qui marquent l’évolution du monde, la stupeur ne doit pas nous immobiliser.

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