Hyperpolitics. Extreme Politicization Without Political Consequences

Hyperpolitics. Extreme Politicization Without Political Consequences

Par Paola Hidalgo

Que penser d’un auteur dont les inspirations oscillent entre Michel Houellebecq et Annie Ernaux ? Dans Hyperpolitics, Anton Jäger assume des références culturelles aussi contrastées que provocantes, tout en explorant un paradoxe contemporain : l’hyperpolitisation de nos sociétés, dépourvue de conséquences politiques tangibles. Tour d’horizon d’une pensée audacieuse et déstabilisante, qui n’hésite pas à bousculer les cadres théoriques traditionnels.

Dans la préface, la démocratie étasunienne fait l’objet d’une autopsie digne d’un médecin légiste chevronné. Le cadavre révèle l’étendue et les effets d’une maladie qui a probablement gangréné l’organisme dès l’enfance. La cause du décès est claire : des partis rivaux, mais pas tout à fait distincts dans leurs sources de financement et de légitimité font preuve d’une totale incapacité à faire évoluer une hégémonie autrefois incontestée et de donner suite à des revendications de leur peuple. Cette double incapacité a fait en sorte de précipiter la « perte de défenses immunit aires dans un organisme surprotégé » (p. vii).

Cette plongée macabre dans le contexte et dans le jargon politiques nord-américains exige un effort de compréhension et appelle parfois à des recherches supplémentaires si on ne s’est pas intéressé auparavant de manière assidue à ce système, à ses institutions et ses mécanismes particuliers. Cela peut s’avérer décourageant, mais l’effort en vaut la peine si l’on cherche à discerner en

quoi, précisément, l’époque actuelle ressemble (ou pas) aux années 1930; et si l’on vit réellement une réactualisation de la montée du fascisme, comme avant la Première Guerre mondiale.

Afin de donner des éléments de réponse, l’ouvrage dessine une « typologie des formes politiques, qui situe comme point de départ la politique de masse du début du 20e siècle. Cette forme politique meurt graduellement durant les poussées in flationnistes des années 1970 et voit lui succéder une post-politique privatisée qui se dessine à l’aube des années 1990 et prend fin avec la crise de 2008 et les mouvements anti politiques des années 2010. Au milieu de cette décennie populiste, l’antipolitique a muté en ce qui a été dénommé hyperpolitique ».1 (p. 79).

Au travers de cette typologie, Anton Jäger propose une lecture qui peut sembler légèrement décalée des enjeux actuels de la lutte des classes et des défis que la gauche contemporaine doit affronter. Ce décalage est inconfortable, car il dévoile un divorce entre la politisation de la population — qui a longtemps permis de conquérir de nouveaux droits — et la capacité à freiner le renforcement et l’expansion des idées les plus réactionnaires.

Ainsi, réduire les inégalités dans l’accès au pouvoir, augmenter le contrôle populaire du gouvernement ou maîtriser la politique publique depuis les bases se révèlent des objectifs plus inatteignables que jamais, alors même que l’ampleur des mouvements de protestation est inégalée d’un point de vue historique2. Pour le dire avec les mots d’Anton Jäger, « la sphère publique contemporaine convulse spasmodiquement sans toutefois se cristalliser dans une infrastructure durable » (p. 10).

Selon le raisonnement de l’auteur, la montée du fascisme au 20e siècle diffère de ce que nous vivons actuellement en deux points essentiels. Le premier est la proximité historique avec la Première Guerre mondiale. Le deuxième est la menace de la révolution socialiste portée par une classe ouvrière massivement organisée. « En outre, les fascistes [d’autrefois] apprenaient de leurs adversaires tout en construisant et dis ciplinant les masses pour former leurs propres partis. Selon ces critères, les populistes d’extrême-droite [actuels] manquent clairement quelques critères essentiels : il n’y a pas de classe pré révolutionnaire dressée pour le pouvoir et, de

nos jours, aucun régime politique en Occident n’a expérimenté une guerre totale, avec son initiation brut ali sante à l’exercice de la violence » (p. 46).

Hyperpolitics suggère une relecture de la mise en scène du salut nazi d’Elon Musk à l’investiture de Donald Trump. Malgré les apparences, le deuxième mandat du milliardaire représenterait quelque chose de plus proche du bon apartisme que du nazisme : « Là où Trump se présente comme un défenseur des victimes de la mondialisation, Louis- Napoléon Bonaparte s’appuyait sur une base paysanne paupérisée et largement passive. […] Le pouvoir de Trump, et celui de la droite républicaine, ne repose pas sur de larges majorités de la population ou dans un mouvement de masse. […] En tant que mouvement politique, il s’appuie sur des dispositions surannées de la Constitution des États-Unis, originellement dessinées pour protéger les intérêts des élites de la majorité de la population » (p. 46-47).

Néanmoins, ce qui préoccupe Anton Jäger c’est moins de trancher sur la filiation entre fascisme et trumpisme que de comprendre ce que l’absence de soutien populaire massif au projet politique de ce dernier veut dire en termes de forme politique à l’œuvre. Ainsi, la chute de la popularité du président qui, après 6 mois de guerre avec l’Iran, atteint 33 % et ne cesse de plonger, semble renforcer la lecture de l’actualité faite par le politologue : les sursauts émotionnels des masses et l’engagement derrière un leader, aussi habile et charismatique soit-il, sont devenus très volatiles. Nous sommes très loin de l’institutionnalisation militante qui a permis l’installation des régimes fascistes au début du 20e siècle.

De la même manière, la gauche peine à maintenir les niveaux d’engagement institutionnel dans ses rangs. Les syndicats, les associations militantes et les partis politiques se dépeuplent progressivement depuis la fin des Trente Glorieuses3 et le début de ce que Jäger nomme l’ère glaciaire de la post-politique (p. 36). Pour étayer cette thèse, il propose quelques repères conceptuels et culturels : la fin de l’histoire4, la mort des idéologies, le ” There is no alternative” (TINA) thatchérien et le nihilisme de la génération X qui, après la chute du mur, investit massivement les rave-parties et les clubs berlinois pour se conformer (et se réconforter?) plus que pour célébrer la montée du capitalisme triomphant. Il n’est

donc pas étonnant qu’Anton Jäger ait choisi d’illustrer son livre avec Love (Hands in Hair), une photographie prise en 1989 par Wolfgang Tillmans dans un club à Berlin.

Cette injonction à oublier l’affrontement idéologique et à dénoncer le capitalisme et ses injustices sonne familière pour ceux et celles qui ont grandi pendant les années 1990 et le début des années 2000. De part et d’autre de l’Atlantique, l’ambiance générale était une super ficialité chic et les énergies semblaient davantage orientées à pouvoir se payer un vêtement d’une certaine marque qu’à participer à une manifestation.

Des repères temporels qui étonnent

Dans le découpage chronologique des formes politiques proposé par Jäger, les attentats du 11 septembre passent complètement sous les radars. Le choc des civilisations provoqué par la menace terroriste et la haine de l’Occident qui ont provoqué la méfiance à l’égard des musulmans et renforcé une islamophobie assortie d’une multiplication de lois liberticides un peu partout dans le monde n’est pas un élément que l’auteur relève pour ponctuer l’évolution des forces politiques à l’œuvre. Cela peut sembler étonnant, car l’habitude de penser le monde en « blocs » idéologiques héritée du 20e siècle semblait se reconfigurer avec l’émergence des acteurs qui réveill aient les fantasmes d’une opposition entre l’Occident civilisé et la barbarie du reste du monde4.

Le désintérêt porté à cette confrontation s’explique, peut-être, par la place centrale qu’occupent, dans Hyperpolitics, l’engagement politique et l’institutionnalisation. Jäger y analyse en effet la capacité — ou l’incapacité — des forces politiques, de gauche comme de droite, à traduire leurs intérêts stratégiques en politiques concrètes. Son attention se porte notamment sur les difficultés de la classe ouvrière — et, plus largement, des groupes les plus précarisés — à convertir leur indignation en conquêtes de droits effectifs. Dans cette perspective, son analyse permet de déduire — sans qu’il y ait de référence explicite dans l’ouvrage — comment le spectre de la menace islamiste a servi, en Europe, à détourner l’attention médiatique des enjeux économiques, au profit des détenteurs des moyens de production et des spéculateurs financiers.

Repolitisation sans affiliation

2008 est le point culminant de cette phase post-politique. S’ensuit un regain de politisation sans toutefois que l’on puisse observer une reprise des indicateurs choisis pour mesurer l’engagement des individus et l’institutionnalisation des luttes sociales : le soutien à des partis, syndicats et autres organismes politiques par le biais d’une carte de membre, d’une cotisation ou d’autres formes institutionnelles d’adhésion. « L’antipolitique et l’hyper politique se développent, à leur tour, à partir d’une conjoncture qui est repolitisée mais qui continue à être marquée par l’érosion – voire la désintégration accélérée – des liens sociaux » (p. 6).

La gestion chaotique de la crise de 2008 a eu des effets. Les soulèvements populaires se sont multipliés : d’Occupy Wall Street aux gilets jaunes en passant par les indignados. Cependant, ce qui caractérise ces mouvements, c’est l’absence d’une structure, d’une organisation qui puisse canaliser ou pérenniser ces énergies spontanées, éphémères. « L’“anti-”, ici, était directement dirigé contre le statu quo, contre les élites, contre l’est ablishment, une orientation aussi visible dans la définition du populisme proposée par des politologues… » (p. 59).

Une autre caractéristique de l’antipolitique, c’est le manque de visibilité (voire l’absence) du prolétariat dans des mouvements qui semblent plutôt portés par les « classes moyennes pro létarisées », dans le sens où leurs attentes d’une mobilité sociale ascendante avaient été nourries par l’idéologie post-politique, biberonnée à l’illusion du triomphe d’un capitalisme sans limites.

Ce regain d’intérêt pour la politique explose depuis 2010, se cristallisant, à la fin de la décennie, dans ce que l’auteur appelle l’hyper politique.

Cela peut étonner, mais ce concept permet de comprendre l’émergence de phénomènes radicalement opposés en termes d’horizon idéologique tels que Black Lives Matter et la prise du Capitole en janvier 2021: des mouvements acéphales, dont les participants réfutent tout leadership et l’assimilation à un parti ou à une autre forme d’organisation politique. Il s’agit d’une dynamique où tout devient politique, mais à un rythme très rapide et éphémère, où les frontières entre

la sphère privée et la sphère publique s’amenuisent (p. 7), l’agressivité (verbale, physique) se multiplie et les prises de position se polarisent. « … [L]’humeur de la politique contemporaine est d’une incessante excitation en l’absence de coordination. » (p. 76).

Alors, en cette fin de décennie, bien que l’on puisse observer un regain d’intérêt pour une lecture des enjeux politiques sous le prisme de la lutte de classes, celui-ci se décline le plus souvent dans « un registre individualiste, culturaliste » (p. 76) et, à gauche comme à droite, on peine à traduire les sensibilités et modes de pensée par des politiques publiques.

Route de sortie ou sortie de route?

Est-il possible d’entrevoir une issue à cette impossibilité de concrétisation d’un devenir politique pour un projet progressiste ? Sommes-nous condamnés à traverser l’ère de l’hyper politique en croisant les doigts pour que la raison triomphe (de l’émocratie)5? Dans les derniers chapitres, Anton Jäger propose une analyse comparative des extrêmes du spectre politique, révélant un constat surprenant : c’est parmi les forces les plus conservatrices que se dessine aujourd’hui la possibilité de raviver la cohésion sociale. Alors que les syndicats, les organisations militantes et les partis de gauche voient leur influence décliner, les Églises, les mouvements nationalistes et les institutions conservatrices résistent mieux. Leurs avantages ? Des sources de financement plus stables et une adéquation avec les thèmes porteurs des campagnes électorales, comme l’immigration ou l’insécurité.

Ainsi, la gauche serait désavantagée dans la course au réarmement militant, car elle « dépend davantage de la mobilisation et de la participation soutenue » (p. 72), tandis que la droite peut très bien s’accommoder de l’atomisation et de l’isolement de la population. Il suffit d’un environnement médiatique adéquat pour que les figures transgressives de droite récoltent les fruits d’une décennie de perte de vitesse institutionnelle et de désaffiliation des classes populaires.

La conclusion pose la question en termes très simples : la fin de l’ère hyperpolitique et l’espoir de reprise de contrôle de la sphère

publique par des groupes porteurs de valeurs démocratiques surgiront-elles avec un retour des partis (ou d’un parti) de masse ? Cette route de sortie semble peu probable vu les effets de décennies d’une politique néolibérale et d’actions de déstructuration du tissu social des travailleurs.

Or « sans une re-institutionnalisation de l’engagement politique, la gauche restera otage d’une impuissante volatilité, et ses adversaires continueront à jouir d’un avantage décisif » (p. 91). Cette institutionnalisation, ou plutôt, le terrain qui pourrait faire participer massivement les personnes autour d’un projet susceptible d’aboutir à des politiques publiques qui reflètent les besoins des plus vulnérables surgira « dans la vie de tous les jours — dans ces circonstances dans lesquelles les gens continuent à entrer régulièrement en contact avec d’autres, dans lesquelles les préoccupations communes sont évidentes […]. Dans une ère d’emploi précaire et de télétravail, beaucoup ont cessé d’interagir directement avec des collègues au quotidien, cependant, on dépose toujours les enfants à la crèche, on participe encore à des réunions de parents à l’école et on doit visiter ses parents dans une maison de repos.

L’Européen moyen a actuellement plus de chances d’interagir avec des infirmières gériatriques qu’avec des délégués syndicaux » (p. 92).

Ce recadrage dans le terrain de lutte peut sembler étrange. Cependant, Anton Jäger n’est pas le seul à voir de l’espoir dans la quotidienneté. Geneviève Pruvost6 propo-

sait déjà, il y a presque dix ans, une sociologie de la quotidienneté et, à travers elle, une défense fervente des activités qu’elle nomme « de subsistance », dévoilant et analysant tout un pan de la vie qui résiste à la monoculture capitaliste : les soins entre humains, les soins à l’environnement, le soin aux objets – la maintenance.

Lire Hyperpolitics donne ainsi des pistes pour survivre au surmenage de violences digitales que nous ressentons parfois, où le pire en termes de communication politique côtoie l’urgence à tous les niveaux. Un ouvrage que nous souhaiterions voir se nourrir de critiques issues de contextes militants peu ou pas abordés dans l’ouvrage : les mobilisations féministes et le terrain des luttes LGBTQIA+, par exemple. Un travail à poursuivre donc, collectivement on l’espère, dès la sortie de la traduction française de cet ouvrage — déjà important — d’un auteur bruxellois.

Notes

  1. Toutes les traductions ont été réalisées par l’autrice↩
  2. Les hommages à George Floyd ont été les plus importants dans l’histoire américaine. Des milliers de manifestations, avec une participation estimée jusqu’à 26 millions de participants ». (p. 14)↩
  3. Période qui suit la 2e Guerre mondiale, de 1945 au premier choc pétrolier de 1973.↩
  4. Francis Fukuyama, La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, Paris, Flammarion, coll. Histoire, 1992, 452 p.↩
  5. L’émotion au pouvoir, Bruxelles Laïque Échos, mars 2017.↩
  6. Geneviève Pruvost, Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance, Paris, La Découverte, coll. « L’horizon des possibles », 2021.↩

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