
Les 27 et 28 juin derniers, environ 200 militantes et militants du mouvement écologiste Code Rouge se sont rassemblés dans la région de Sambreville afin de dénoncer le chantier du futur data center de Google. Cette septième action menée par le collectif depuis sa fondation fin 2022 s’inscrivait dans un contexte très particulier. En l’espace de deux semaines, les organisatrices et organisateurs ont dû faire face à une canicule intense et précoce, à un orage impressionnant dans la nuit du 27 au 28, et… à une vague de perquisitions et d’arrestations. Cette répression, inédite pour le Mouvement climat en Belgique, est significative. Elle illustre le durcissement du traitement des mouvements sociaux, observé depuis plusieurs années dans d’autres luttes, et soulève une série de questions quant à l’avenir de la mobilisation pour une politique climatique socialement juste.
Aux origines de Code Rouge
L’émergence de Code Rouge, mouvement soutenu par plusieurs organisations et groupes d’action issus de la société civile belge (comme Greenpeace, Stop Alibaba & Co, Extinction Rebellion Belgium, le Réseau ADES, la Gauche anticapitaliste, Youth For Climate, Ineos Will Fall, les Grands-Parents pour le Climat, Grootouders voor het Klimaat, Vredesactie, Agir pour la Paix, Climaxi, Climate Express, Tegengas, Better.planet. online…), à la fin de cette année 2022, résulte en quelque sorte d’un double processus de radicalisation du Mouvement climat.
Une radicalisation du répertoire d’action tout d’abord. Comme le souligne Code Rouge sur son site, ses mobilisations répondent à l’inaction politique qui a suivi les marches pour le climat de 2018-2019. Face au constat que les citoyennes et citoyens, « descendus dans la rue par millions pour exiger des politiques climatiques et sociales ambitieuses et équitables »1, n’ont pas été suffisamment entendus, les initiatrices et initiateurs du collectif ont estimé nécessaire de passer à « la vitesse supérieure », à savoir la désobéissance civile « de masse »2. Concrètement, tous les six mois environ, les activistes organisent une action ciblant une grande entreprise polluante « reliée aux énergies fossiles et/ou mettant en péril les droits humains »3.
TotalEnergies fut la première entreprise visée (octobre 2022), suivie par Engie (juillet 2023), les aéroports de Liège et d’Anvers (décembre 2023), à nouveau TotalEnergies (octobre 2024), Cargill (mars 2025), ArcelorMittal (octobre 2025) et enfin Google et ses data centers (juin 2026). La cible est généralement tenue secrète jusqu’au jour de l’action, qui consiste à occuper, bloquer, voire — dans certains cas — saboter les infrastructures visées pendant deux à trois jours.
Parallèlement, Code Rouge participe également à une radicalisation des revendications du Mouvement climat, phénomène observable au-delà du cas belge. En 2018-2019, les mots d’ordre des marches étaient souvent dépolitisés et individu alisants : « écouter les scientifiques », « déclarer l’état d’urgence écologique », « agir ». Aujourd’hui, sans disparaître totalement, ces slogans coexistent avec des revendications plus explicitement politiques. Lors des actions de Code Rouge, chants, banderoles et discussions mettent en avant une écologie décroissante, anticapitaliste, émancipatrice, décoloniale, féministe,
queer… Cette évolution s’explique par le travail de politisation de militantes et militants plus formés en interne, et par les trajectoires militantes des participantes et participants aux marches pour le climat eux-mêmes. Au fil de leur engagement, celles-ci et ceux-ci ont rencontré d’autres militantes et militants, actifs dans d’autres luttes (antiracistes, féministes, etc.), et intégré des espaces de convergence comme Code Rouge. Cette mise en réseau a contribué à transformer leur compréhension de l’écologie, désormais davantage articulée à d’autres rapports de domination4. Une telle politisation apparaît essentielle pour saisir les causes structurelles de la crise écologique, que sont le capitalisme, le productivisme, le colonialisme et le patriarcat.
Une répression inédite pour le Mouvement climat belge
Le caractère « inédit » de la répression qui a visé Code Rouge mérite d’être nuancé. Depuis plusieurs décennies, de nombreux mouvements - sans-papiers, syndicaux, féministes, LGBTQIA+, antiracistes, pro-palestiniens, antifascistes ou encore de révolte dans les quartiers populaires des grandes villes du pays5 – font face à des formes de répression policière, judiciaire et administrative parfois sévères. Dans ce contexte, le Mouvement écologiste apparaissait jusqu’à récemment relativement épargné6. Les premières actions de Code Rouge reflétaient cette relative tolérance. Lors de l’action contre TotalEnergies en octobre 2022, par exemple, seules 11 arrestations administratives7 avaient été relevées, malgré l’illégalité de la mobilisation. Depuis, la situation a progressivement évolué, jusqu’à la vague de répression de juin 2026.
Concrètement, le 10 juin 2026, aux alentours de 5h du matin, 19 perquisitions ont été menées au domicile d’une dizaine de militantes et militants. Selon le collectif, « la police a défoncé leurs portes, fouillé leurs maisons, saisi leurs téléphones, leurs ordinateurs portables et leurs carnets de notes, ainsi que ceux de leurs partenaires et colocataires »8. Dans Le Soir, la compagne d’un activiste témoigne de la violence de l’intervention, évoquant notamment la présence de policiers armés face à leur enfant âgé de 10 ans9.
Au total, 15 personnes ont été arrêtées judiciairement et interrogées, dont 6 présen-
tées à un juge d’instruction. Si la majorité a été libérée rapidement (au bout de 24h), deux militantes et militants ont été placés en détention préventive avec bracelet électronique avant d’être remis en liberté sous conditions. Le parquet a précisé que ces arrestations s’inscriv aient dans une enquête liée à des plaintes déposées par Cargill et ArcelorMittal.
Une répression significative du climat sécuritaire actuel
La manière dont ces opérations ont été menées semble viser à instaurer un climat de peur, tant au sein du collectif que dans l’ensemble du Mouvement social, et s’inscrit plus largement dans une tendance au durcissement du traitement des mobilisations.
En Belgique, ce phénomène n’est pas nouveau. La condamnation de 17 militantes, militants et responsables de la FGTB à la suite du blocage du pont de Cheratte en 2015, les poursuites engagées contre des activistes de Greenpeace pour s’être introduits dans le port de Zeebrugge en 2023, ou encore le projet de loi « Van Quickenborne », proposé la même année sous la Vivaldi afin d’interdire judiciairement des personnes de manifester (avant d’être abandonné en janvier 2024 face à une forte opposition de la société civile) témoignaient déjà d’un encadrement croissant du droit de manifester.
Depuis l’arrivée au pouvoir de la coalition Arizona au niveau fédéral en 2025, toutefois, cette dynamique s’est accentuée. En amont des mobilisations, on note par exemple le retour de la loi « Van Quickenborne », mais également l’introduction d’une version « collective » de cette interdiction individuelle de manifester : le projet de loi « Quintin », qui vise à octroyer le droit au gouvernement de dissoudre une association jugée « extrémiste » ou trop « radicale ». Dans le viseur du ministre Quintin, l’organisation pro-palestinienne Samidoun, mais aussi… Code Rouge, on y revient. Après les mobilisations, de plus en plus de militantes et militants font l’objet de sanctions administratives communales (c’est-à-dire, d’amendes), de poursuites et de condamnations judiciaires. Pendant les mobilisations, enfin, les interventions policières apparaissent plus fréquentes et plus brutales. La mobilisation contre les réformes au sein de l’enseignement francophone, en juin 2026, en constitue une illustration frappante.
Alors que ce type de mobilisation bénéficiait traditionnellement d’une certaine tolérance (tout comme les actions des militantes et militants écologistes), en juin, enseignantes et enseignants, et surtout élèves (souvent très jeunes et racisés), ont été nombreux à recevoir des coups de matraque, à se faire charger, insulter, projeter du gaz lacrymogène directement dans les yeux, plaquer au sol brutalement.
Cette évolution dépasse le cadre belge. En France, par exemple, la répression des mouvements sociaux s’est intensifiée au cours des dernières décennies. Dès 2005, sous la présidence de Jacques Chirac, la gestion des émeutes de banlieue s’accompagne d’un durcissement du discours et des pratiques policières. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, incarne cette évolution (« On va nettoyer la cité au Kärcher »), qu’il poursuivra dans le cadre de son mandat présidentiel. Sous François Hollande, cette dynamique s’intensifie, notamment avec le meurtre du militant écologiste Rémi Fraisse en 2014 et la répression des mobilisations contre la loi Travail en 2016. Plus récemment, sous Emmanuel Macron, la violence des dispositifs de maintien de l’ordre s’illustre particulièrement lors des mobilisations des Gilets jaunes en 2018-2019, marquées par l’usage de flashballs ayant causé de nombreuses mutilations.
En 2023, elle se manifeste également dans la menace de dissolution visant les Soulèvements de la Terre et dans la répression des émeutes consécutives au meurtre de Nahel Merzouk.
Comment interpréter une telle violence?
Depuis l’avènement du capitalisme, la police constitue l’instrument de violence légitime au service de la classe dominante (la bourgeoisie) pour protéger le système capitaliste et mater les mouvements qui le contestent. Cette fonction répressive tend à se renforcer en période de crise du capital, lorsque les mobilisations sociales menacent plus directement les conditions d’accumulation des profits.
Cette séquence est bien connue pour l’Europe des années 1920 et 1930. En Allemagne comme en Italie, la crise de 1929 a entraîné une chute du taux de profit, une forte inflation et un appauvrissement brutal de larges segments de la petite bourgeoisie.
Dans ce contexte, les mouvements d’extrême droite ont promis le rétablissement de l’ordre et de la prospérité, tout en bénéficiant, dès avant leur accession au pouvoir, du soutien - financier, politique ou stratégique - de fractions significatives de leur bourgeoisie nationale, soucieuses de contenir la montée des mouvements ouvriers10.
Selon plusieurs analyses contemporaines11, une dynamique comparable - bien que distincte12 – serait aujourd’hui à l’œuvre. La période actuelle se caractérise en effet, elle aussi, par une crise structurelle du capitalisme, qui ne se limite pas à ses contradictions économiques, mais intègre pleinement une dimension écologique : les ressources fossiles peu chères deviennent de plus en plus rares dans les puissances impérialistes. Aux États-Unis par exemple, le pétrole est de plus en plus coûteux, en raison de l’augmentation des coûts liés à l’exploration et à l’exploitation de nouveaux gisements, de plus en plus exigeants en ressources et en énergie. Dans ce contexte, de nombreux projets deviennent peu, voire pas rentables pour le capital fossile (c’est-à-dire les géants gaziers et pétroliers comme TotalEnergies, ExxonMobil, Shell, Chevron, BP…)13.
Dès lors, les États, au service du capital, cherchent (1) à affaiblir les réglementations climatiques nationales, (2) à soutenir économiquement les nouveaux projets d’extraction (pour assurer leur rentabilité), (3) à sécuriser l’accès à des ressources perçues comme abondantes et facilement exploitables dans des espaces relevant de leur sphère d’influence, à l’image du Venezuela (où le pétrole est à la fois présent en grande quantité et est « assez facile à aller chercher »)14, et (4) à intensifier leur répression des mouvements qui remettent en question le mode de vie (carboné) des puissances impérialistes.
Conclusion
La répression croissante des mouvements sociaux - et en particulier des mobilisations écologistes - ne constitue donc pas une spécificité belge. Elle s’inscrit dans une dynamique plus large, liée aux recomposi tions actuelles du capitalisme en crise. Les perquisitions et arrestations visant les militantes et militants de Code Rouge doivent être comprises dans ce contexte.
Dans la mesure où ce phénomène dépasse les frontières nationales, certaines pistes peuvent être envisagées à partir d’expé-
riences étrangères. En France, par exemple, les Soulèvements de la Terre ont cherché à faire face à la répression (plus précoce qu’en Belgique) en élargissant leurs alliances, notamment avec des organisations et des figures issues de sphères plus institutionnelles - chercheurs, artistes, syndicats, ONG, partis - susceptibles de relayer et défendre le mouvement lorsqu’il est menacé15. Par ailleurs, une réflexion a émergé autour de l’échelle des mobilisations : face à une répression fortement centralisée en France, les activistes ont décidé de privilégier des actions plus localisées (et plus ancrées), organisées par des « comités locaux » et potentiellement moins exposées à une réponse étatique d’ampleur nationale16.
Ces éléments peuvent-ils nourrir les stratégies de Code Rouge ? La question reste ouverte. L’évolution du mouvement, dans les mois et années à venir, permettra d’en mesurer la portée.
Notes
- Code Rouge, « À propos », s.d., consulté le 30 juillet 2026, https://code-rouge.be/a-propos/↩
- Ce faisant, ces personnes s’inspirent explicitement d’autres « plateformes d’action similaires à l’étranger, telle qu’Ende Gelände », indique le site du collectif. À noter, par ailleurs, que le caractère « de masse » des mobilisations de Code Rouge mérite d’être nuancé. Si celles-ci se distinguent des actions menées par une seule personne ou un petit collectif, comme c’est notamment le cas d’Extinction Rebellion, elles ne rassemblent jamais plus de 1 200 participantes et participants. Ce record, atteint en décembre 2023 lors de la mobilisation visant les aéroports de Liège et d’Anvers, reste en effet bien inférieur aux foules régulièrement réunies par les manifestations syndicales ou les marches climat annuelles.↩
- Code Rouge, « FAQ », s.d., consulté le 30 juillet 2026, https://code-rouge.be/a-propos/↩
- Pour un exemple de ce genre de trajectoire, cf. Antoine Soulas, « S’engager et désobéir : une histoire personnelle de Youth For Climate Paris », Terrestres – La revue des écologies radicales, 2022, https://www.terrestres.org/2022/05/07/ s e n g a g e r - e t - d e s obeir-une-histoire-personnelle-de-youth-for-climate-paris/↩
- En Belgique, les relations entre forces de l’ordre et populations des quartiers populaires ont été marquées, dès les années 1990, par plusieurs épisodes de forte conflictualité. La répression des émeutes de Forest en 1991, déclenchées à la suite d’un contrôle de police dans le quartier populaire de Saint- Antoine, puis celle des émeutes de Cureghem à Anderlecht en 1997, après le meurtre de Saïd Charki, abattu par balle lors d’une interpellation policière, témoignent notamment de ces tensions.↩
- Cela ne signifiait pas pour autant une absence totale de répression : en 2022, par exemple, trois activistes anti-pub ont été poursuivis pour avoir retiré des bâches publicitaires vantant les mérites des SUV.↩
- Une arrestation administrative dure au maximum 12 heures et ne mène pas en elle-même à un procès pénal, et donc pas à un casier judiciaire, contrairement à une arrestation judiciaire, qui peut, elle, déboucher sur ces conséquences.↩
- Code Rouge, « Communiqué de presse – Appel à la solidarité », 10 juin 2026, https://coderouge.be/wp-content/uploads/CR-press-release- FR.pdf.↩
- Le Soir, 11 juin 2026.↩
- Cf. notamment, sur la période 1930-1933 en Allemagne, J. CHAPOUTOT, Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir?, Paris, Gallimard, 2025.↩
- Cf. notamment U. PALHETA, Comment le fascisme gagne la France. De Macron à Le Pen, Paris, La Découverte, 2025; U. PALHETA, La Nouvelle Internationale fasciste, Paris, Éditions Textuel, 2022.↩
- A. DUBIAU, Limites de l’analogie avec les fascismes historiques », Théorie antifasciste : Des réflexions pour penser le fascisme au présent, 3 mars 2026, https://theo rie antifasciste.substack.com/p/limites-de-lanalogie-avec-les-fascismes.↩
- A. ORAIN, Le monde confisqué : Essai sur le capitalisme de la finitude, Paris, Flammarion, 2025.↩
- L. CHANCEL, « La question ‘Chaleur humaine’: Pourquoi Donald Trump veut-il le pétrole du Venezuela ? », Le Monde, 7 janvier 2026.↩
- La tribune « Nous sommes les Soulèvements de la Terre », publiée en mars 2023 dans Le Monde, a recueilli plus de 100 000 signatures pour dénoncer la procédure de dissolution engagée par le gouvernement français après la mobilisation de Sainte- Soline contre les méga-bassines.↩
- Les Soulèvements de la Terre, Premières secousses, Paris, La Fabrique, 2024, p. 268-269.↩
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