
Une société où il est interdit de se soulever pour contester le pouvoir en place est une société qui court à sa perte. Ce qui distingue les régimes de liberté des régimes autoritaires est le droit de s’associer pour critiquer l’exercice arbitraire du pouvoir. Or, les droits fondamentaux tendent à s’amenuiser et à se buter à des formes nouvelles de limitations, y compris dans nos sociétés dites « libres ». Définir la liberté, c’est donc nommer ce que nous défendons, ce qui est le corollaire de débats sur les objectifs et les solidarités que le grand nombre doit opposer aux dérives et abus de ses dirigeants.
Seulement on peut dire en général que plus le Gouvernement a de force, plus le Souverain doit se montrer fréquemment. Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat Social, III,13
LA LIBERTÉ COMME NON-DOMINATION
Dans les recherches académiques, il existe un débat concernant la définition de la liberté. Celui-ci oppose une conception, associée au libéralisme, de la liberté comme non-interférence à une conception, associée à une tradition plus classique, de la liberté comme non-domination1. Sans entrer dans les subtilités de ce débat, essayons de le résumer de manière simple. La première suppose un accord tacite aux règles qui fondent le pacte social et suppose donc que les choix des individus reflètent leurs préférences. La seconde suppose plutôt que les règles en vigueur peuvent et doivent faire l’objet de débats, afin que les options socialement disponibles soient exemptes de pressions plus ou moins formelles, issues de rapports de pouvoir qui conditionnent les choix individuels. Évidemment, il existe d’autres manières de penser la liberté, d’autres critiques du libéralisme, d’autres expressions du libre-examen. Il ne s’agit pas de nier la pertinence d’autres contributions au débat sur la liberté.
Seulement, de mettre l’emphase sur la croyance selon laquelle les comportements individuels révèlent les préférences des individus.
Livrer des repas ou autres sous un mode impersonnel, via des applications, n’est pas toujours un choix « libre ». Se conformer à un code vestimentaire ou à un régime particulier peut aussi être le produit de pressions informelles, plutôt que d’une préférence individuelle. Le choix d’une école pour les enfants, en Belgique, en fonction d’une confession ou d’une langue, est parfois contraire à la liberté de conscience et de choix qui est censée être protégée. L’hypothèse libérale du consentement tacite et de l’hyper individualisation repose sur un angle mort quant à l’importance du contexte social qui attribue des valeurs aux choix disponibles, puisque son influence sur le rapport coûts-bénéfices est souvent énorme. Le contexte social peut donc mener à des choix individuels qui reflètent davantage une forme de stupeur, plutôt que les préférences et l’exercice rationnel des libertés individuelles.
La conception de la liberté comme non domination est donc plus exigeante que la conception libérale prédominante. Elle rend l’État imputable, au risque d’intervenir dans le « laisser-faire » libéral. Or, ces interventions
sont aussi soumises à l’exigence de ne pas faire de l’État un agent qui outrepasse les libertés de ses citoyens.
LA DÉMOCRATIE COMME SYSTÈME DE CONTESTATION
Comment l’État peut-il intervenir dans la vie des citoyens de manière légitime ? La réponse à cette question est complexe, puisque l’État peut ou doit intervenir de diverses manières dans nos vies, selon nos inclinations politiques. La vision libérale prône un État minimaliste, qui intervient le moins possible dans le cours des interactions et des entreprises individuelles. C’est ce que l’on nomme le « laisser-faire ». La collectivité n’a pas la légitimité politique pour limiter la poursuite des intérêts ou l’expression des croyances. La laïcité, par exemple, n’est pas compatible avec cette approche. Plutôt que de se donner collectivement des normes de citoyenneté, qui limitent les libertés individuelles, il vaut mieux « laisser-faire » tout le monde, partout, tout le temps, faire comme il veut. La poursuite et l’expression individuelle des intérêts et des croyances créent par elle-mêmes un équilibre collectivement optimal.
Le contexte social qui pèse sur les choix individuels et les formes de domination informelles existantes sont minimisées.
La valorisation de l’autonomie individuelle et la dévalorisation des volontés majoritaires visent l’émancipation des individus. En ce sens, le syntagme de « démocratie-libérale » semble antinomique. Comment la primauté (ontologique) des individus est-elle compatible avec la démocratie et la liberté des peuples à s’auto- déterminer ? Si le droit des peuples et la légitimité politique des États dépendent de normes de citoyenneté qui limitent les droits individuels, la primauté des droits individuels entre en conflit avec la démocratie. Ce n’est pas par hasard si le libéralisme a été et demeure le cheval de Troie du colonialisme. Les collectivités qui permettent la contestation et les soulèvements face aux modalités du colonialisme sont considérées comme factices, ce qui réduit les individus à une stupeur qui est interprétée comme un consentement tacite.
Or, l’idéal de liberté comme non-domination permet d’envisager les rapports sociaux sous un prisme différent. D’une part, l’État ne doit pas être minimal ou « laisser-faire », car il doit mettre en place des modes de
contestation, individuels et collectifs, qui permettent aux personnes soumises à son autorité d’exprimer leurs opinions. D’autre part, l’État doit intervenir dans la vie sociale et économique afin de garantir un contexte de choix qui ne soit pas uniquement le produit des rapports de force qui découleraient d’un « laisser-faire ». La légitimité politique d’un État guidé par l’idéal de liberté comme non-domination dépend donc de sa capacité à garantir aux individus un éventail de choix, dans la mesure du possible, qui ne soit pas conditionné par des pressions, formelles ou informelles. C’est ainsi que l’on peut justifier des interventions comme l’imposition fiscale progressive, la laïcité, ou l’envoi de forces militaires dans des zones touchées par des catastrophes naturelles.
LES DÉRIVES COMME MODE DE GOUVERNANCE
Gagner les élections ne donne pas un pouvoir absolu, du moins si l’on prétend être en démocratie. Or, on observe en Europe, depuis un moment, un mouvement vers une tendance politique qui se revendique « non-libérale ». Est-ce à dire que l’Europe va dans le sens d’une rupture avec le libéralisme économique et plus d’égalité ? La situation exige une réponse nuancée, sans être simpliste ou complaisante.
Cela dit, force est de constater que cette opposition ne va pas dans le sens de l’idéal de liberté comme non-domination. Au contraire, cette opposition s’accompagne trop souvent d’un recul des libertés individuelles et démocratiques. Par exemple, selon des rapports annuels crédibles, la liberté de presse subit un recul global, y compris en Europe2. Si l’on ajoute à cela l’avènement des plateformes de marchés prédictifs, que des gouvernements comme l’administration Trump, utiliser aient pour monnayer de l’information privilégiée à des fins personnelles, la liberté de presse nécessaire à la poursuite d’une symétrie de l’information est gravement en danger3.
Les attaques contre les médias, ce « quatrième pouvoir », démontrent comment les glissements autoritaires favorisent des intérêts particuliers, à travers des mécanismes de concentration, qui réduisent l’accès à l’information et donc la liberté de choix. Les droits des femmes, notamment en matière de santé, sont aussi en recul dans les pays qui prétendent s’opposer au libéralisme.
L’opposition de certains gouvernements au « politiquement correct » ne tend pas vers plus de liberté pour le grand nombre, mais plutôt vers un plus de conservatisme moral, aux dépens de l’égalité de droit.
En Belgique, le Gouvernement réduit les droits au chômage, alors que les emplois sont rares. Sans parler de l’accroissement des dépenses militaires, sur fond de discours qui contribue à alimenter la peur et la sidération, l’atteinte des objectifs budgétaires se fait par un effet de cascade de pressions sur les juridictions que sont les régions, les communautés et les communes. Pendant ce temps, peu de gens voient leurs droits ou leur pouvoir d’achat s’accroître. En d’autres mots, l’État « responsabilise » les individus en dépit de leur contexte social et économique, tout en étant lui-même soumis à un contexte global qui limite sa souveraineté budgétaire.
La situation exige donc une vigilance accrue et des modalités d’expression efficaces de la contestation populaire. Le secteur de l’éducation est particulièrement intéressant à suivre par les temps qui courent. Le discours du gouvernement sur les méthodes de contestation tend à occulter les effets de ses décisions sur les conditions de travail des enseignantes et enseignants, sur l’égalité des chances et la liberté de choix des élèves, etc. Cela dit, pour demeurer dans la nuance, il ne faut pas non plus éviter la question de la légitimité des soulèvements.
SOULÈVEMENTS & ÉQUILIBRE DES POUVOIRS
Deux questions se posent lorsque l’on aborde les soulèvements et la légitimité de ceux-ci. La première est celle de la légitimité politique, face à l’État, ainsi qu’aux règles établies pour encadrer la contestation. La seconde est celle de la représentation des personnes aux nom de qui des actions sont menées. Les soulèvements populaires, nécessaires en démocratie, doivent répondre à des règles de légitimité, tout comme le pouvoir qu’ils visent à questionner. Le rapport à ces règles conditionne et détermine la légitimité du régime politique, mais aussi des mouvements de contestation, y compris lorsque la contestation déborde des lois pour critiquer ces dernières, comme les cas de désobéissance civile.
Un régime démocratique se doit de mettre en place des canaux de consultation et de contestation des règles de citoyenneté qu’il fait appliquer. Que ce soit par des consultations participatives ou trans partisanes en amont, ou par des mécanismes de contestations juridiques accessibles et crédibles, en marge d’élections libres qui permettent l’expression de la volonté populaire.
La division et l’équilibre des pouvoirs constituent un pilier important des régimes démocratiques. Celui-ci repose sur une culture de la contestation qui soit répandue et reconnue dans la société civile, sans laquelle la robustesse de l’influence du grand nombre sur les politiques publiques est compromise4. C’est ce que disait déjà Rousseau à son époque, en évoquant la nécessité de la réaffirmation continue de la volonté populaire face au pouvoir exécutif. Que ce soit à travers les canaux évoqués plus haut, mais aussi à travers la liberté d’association, le travail associatif et l’éducation permanente ou encore des manifestations populaires.
Or, les soulèvements de masse sont plutôt rares. Une des explications de cette rareté a été théorisée par le sociologue Mancur Olson, dans son ouvrage intitulé The Logic of Collective Action (1965/1971). Pour résumer de manière synthétique, Olson avance la thèse selon laquelle plus un groupe d’intérêt (commun) est important en nombre, plus il est susceptible d’être confronté au problème de l’opportunis me, aussi appelé problème du « passager clandestin » (traduction de freerider). En termes simples, plus un groupe est important en nombre, plus la motivation des individus qui le composent diminue lorsque vient le temps de « payer le prix » de s’investir dans une action collective. Chacune et chacun préférant éviter ce coût, tout en espérant retirer le bénéfice d’une éventuelle action au profit de l’intérêt collectif. Cette thèse a été critiquée dans la littérature et ces débats nous éloigner aient de notre sujet.
Par contre, elle est intéressante pour mettre en lumière la tension qui existe entre les motivations individuelles et les intérêts collectifs du grand nombre, face à des petits groupes d’intérêts, surreprésentés dans l’équilibre des pouvoirs sociaux et politiques.
L’enjeu est donc de se poser la question quant au moyen de dépasser ces logiques, désormais bien documentées, pour motiver la mobilisation nécessaire à l’atteinte d’équi-
libres collectifs plus optimaux, plus représentatifs et moins iniques. C’est précisément en posant la question de cette manière que la défense du modèle démocratique belge, avec son modèle de concertation sociale et un secteur associatif fort, est à défendre. Les attaques envers le financement de ce système, sous couvert d’une légitimité politique qu’on borne aux urnes et dont nous savons que les résultats sont influencés par les ingérences et les algorithmes, sont devenues la norme.
Vu l’ampleur de la tâche, une division du travail de contestation est nécessaire. Différents organismes, agissant à différents niveaux, local, régional, national, européen, vont donc se spécialiser dans la défense des droits humains, des conditions de travail, des droits des consommateurs, de l’égalité raciale, des droits des femmes, de la protection de l’environnement, des droits des personnes porteuses de handicap, etc5. Or, à Bruxelles, la diversité des associations est, depuis quelques années, soumise à des contraintes qui la menacent. Le contexte politique actuel exige donc que toutes les structures s’unissent derrière l’objectif commun de préserver le modèle belge et bruxellois de division des pouvoirs et de contestation.
CONCLUSION
Le secteur associatif doit se battre à la fois pour préserver le modèle démocratique belge, mais aussi pour mobiliser le plus grand nombre. Il en va de la légitimité démocratique de notre système politique. Pour le dire en termes machiavé liens, la stupeur est un réservoir de potentiels. Reste à savoir qui des petits groupes d’intérêts, armés de lobbyistes et d’argent pour financer les partis, ou des grands groupes issus de la société civile parviendra le mieux à canaliser ce potentiel. Deux visions sociales s’affrontent dans l’arène politique et sociale. Le grand nombre doit être conscient de ses structures, formelles et informelles, pour s’opposer aux dérives démocratiques et aux petits groupes qui cherchent à amenuiser nos droits et libertés fondamentales et sacrifier l’intérêt commun, au nom de leurs intérêts particuliers.
Notes
- (2008). Republicanism and Political Theory. Ed Cecile Laborde & John Maynor. Oxford : Blackwell.↩
- https://rsf.org/en/2026-rsfindex-press-freedom-25-yearlow↩
- https://www.echoslaicitebxl.info/article/fake-news-polymarket-democratie↩
- (2012). On the People’s Terms : AR epublican Theory and Model of Democracy. Philip Pettit. New York : Cambridge University Press, p 225.↩
- Ibid, p. 226.↩
À lire ensuite

Éditorial — Stupeur et soulèvements
Ariane Hassid
Face aux bouleversements multiples qui marquent l’évolution du monde, la stupeur ne doit pas nous immobiliser.

Stupeur et soulèvements
Bruxelles Laïque Échos
Dans le langage ordinaire, la stupeur est un état de choc ou de sidération morale qui rend physiquement inerte. Être stupéfait se traduit par être bouche bée. Or, l’évolution des mutations géopolitiques qui pèsent sur nos démocraties est d’une ampleur telle que la stupéfaction devient une réaction normale. « L’état de nature » et la loi du plus fort qui caractérisent les relations internationales contraignent nos États à se militariser, ce qui engendre nombre de conséquences néfastes pour nos libertés individuelles. C’est justement pour ces raisons que nous devons nous mobiliser collectivement. Cette édition du Festival des Libertés se veut une invitation à réfléchir aux modalités des soulèvements nécessaires à l’élargissement des solidarités et des droits fondamentaux.

Fenêtre d’Overton : comment l’extrême droite devient-elle acceptable ?
Adam Gigan
Il y a des événements qui nous choquent parce qu’ils semblent dépasser une limite. Et puis il y a ceux qui nous interrogent parce que, précisément, cette limite semble avoir disparu. Le 17 février 2026, l’Assemblée nationale (France) observait une minute de silence en hommage à Quentin Deranque, jeune homme de 23 ans mort quelques jours plus tôt à Lyon après une violente altercation. La présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, déclarait alors : « Personne ne devrait mourir à 23 ans. Personne ne devrait mourir pour ses idées »,1 avant d’appeler les députés à observer une minute de silence. Personne ne devrait être tué pour ses opinions, ses engagements ou ses convictions. Mais cette évidence ne suffit pas à épuiser la question. Car Quentin Deranque n’était pas simplement un jeune homme pris au hasard dans une rixe. Les enquêtes publiées depuis sa mort ont documenté ses proximités avec différentes composantes de l’extrême droite radicale : milieux identitaires, nationalistes-révolutionnaires, Action française, Academia Christiana ou encore Némésis2.

