DE L’ABANDON DU PROLÉTARIAT À L’ABANDON PROLÉTARIEN

par | BLE, JUIN 2021, Social

Le texte suivant s’inscrit dans une tentative de réponse à un débat centré sur la notion de Mélancolie de gauche [1], tel qu’il fut d’abord formulé par les auteurs et autrices que sont Wendy Brown, Jodi Dean ou encore Enzo Traverso. Très rapidement résumée, l’idée de “mélancolie de gauche” est ici celle d’un concept analytique servant à fournir un diagnostic autocritique de la gauche contemporaine qui – sans que nous puissions en faire une pure généralité applicable à tous – affronte une tendance (récurrente en son sein) à proposer des séquences émancipatrices qui parviennent de moins en moins à se formuler autrement que sous la forme d’un discours (nostalgique) sur le passé de la gauche, sur ses victoires, ses leçons, voire ses limites intrinsèques. Ce syndrome “mélancolique” induirait, au sein même des structures qui l’organisent, une incapacité structurelle de la gauche à proposer des lignes d’actions directrices et de pensées des luttes capables de mobiliser de façon efficiente les forces susceptibles de s’opposer à la domination et l’oppression générées par le capitalisme contemporain. Précisément, l’hypothèse sous-jacente ici est que ce débat est lui-même le symptôme d’un autre problème : celui de l’auto-référentialité permanente des acteurs et actrices de ce débat, c’est-à-dire des “intellectuels de gauche” qui – par ailleurs – occupent l’essentiel des postes et rôles qui agissent le champ associatif en général, et bruxellois dans ce cas précis.

Les intellectuels ont abandonné le ”prolétariat”. Comment le retrouver, comment renouer avec lui ? Peut-être suffirait-il, pour ce faire, que les intellectuels de gauche […] s’investissent davantage dans la vie associative et les organisations militantes qui, elles, sont bel  et bien aux prises avec la vie sociale telle qu’elle peut être vécue par le ”prolétariat” de nouveau convoité. D’après nous, cette suggestion est fourvoyante. Car s’il est vrai que le monde associatif et militant possède cet avantage de mettre directement en relation l’intervenant – quel que soit son background et son parcours – avec des pans de la réalité sociale auxquels l’accès du citoyen moyen ou de l’intellectuel académique est fort limité (et dans cette mesure, l’engagement  associatif  des  intellectuels de gauche est un moment nécessaire à la sortie du syndrome atrabilaire), il y a deux raisons pour lesquelles cet engagement n’apporte pas de lui-même une solution à la mélancolie de gauche. La première, d’ordre davantage conceptuel, découle de l’exercice sociologique qui précède : le rapport de l’intellectuel aux acteurs du monde associatif n’est pas celui de l’intellectuel au non-intellectuel, mais d’un certain type de l’intellectualité de gauche à un autre type de cette même intellectualité. Il ne  s’agit pas de nier par-là la différence sociologique et  politique  considérable  entre les intellectuels académiques et les intellectuels militants du tissu associatif. Il s’agit simplement de rappeler que ces derniers, bien qu’étant d’un autre type, sont tout autant des intellectuels (de gauche) que les premiers, raison pour laquelle l’engagement d’académiques radicaux dans le secteur associatif ne saurait en soi résoudre les problèmes liés à la mélancolie de gauche. En tant qu’individu, l’intellectuel radical peut évidemment trouver son compte  dans un usage  différent  de  l’intelligence dans le milieu associatif-militant ; toutefois, cela ne revient pas encore à avoir résolu le problème structurel du rapport de l’intelligentsia de gauche au ”prolétariat”, mais seulement celui du rapport d’une forme spécifique de cette intelligence à d’autres formes d’intellectualité jouissant également d’une légitimité sociale forte, quoique dans d’autres secteurs de la vie sociale.

Cette remarque d’ordre conceptuel pointe vers la véritable raison pour laquelle un tel engagement militant ne saurait résoudre les blocages relatifs au syndrome mélancolique. Cette  raison est que le  militantisme  contemporain est soumis à des contraintes et des pressions structurelles analogues à  celles qui dépotentient le radicalisme académique de gauche. Une part importante des associations et organisations militantes est dans une dépendance économique et idéologique structurelle à l’égard de ses pourvoyeurs  de  fonds, de légitimité et d’infrastructures, qu’ils soient privés ou publics. Aussi cette fraction du secteur associatif se trouve-t-elle aujourd’hui dans une position ambivalente à l’égard de  ses  ”publics”  ou ses ”bénéficiaires” (termes qui en eux-mêmes en disent long sur le problème). D’une part, elle vise à connaître et améliorer les conditions de vie de ces derniers, relayer leurs demandes vers les pouvoirs et l’opinion publics, leur permettre de s’exprimer et de se présenter, de formuler des revendications, dans l’espace public, et ainsi de suite. D’autre part, ces visées sont elles-mêmes subordonnées aux exigences du système social qui, par l’entremise d’institutions spécifiques, alloue les ressources, sou- tient et tolère – à des degrés variables selon les  lieux  et  les  conjonctures  – les initiatives associatives pour autant que celles-ci n’entrent pas  en  conflit trop aigu  avec  les  intérêts  dominants et l’ordre social  qui  leur  correspond. Par conséquent, le secteur associatif contemporain est frappé d’une ambivalence structurelle : il est simultanément porteur d’une fonction organique  et d’une fonction  critique/transformatrice de l’ordre social présent, fonctions  qui ne sont qu’analytiquement séparables l’une de l’autre. Or, dans notre actualité déterminée par un hyperproductivisme social et d’exploitation intensive de la force-travail,  des  dérives   sécuritaires et autoritaires (dont la criminalisation systématique de toute forme d’action associative sortant un tant soit peu des cadres étroits encore tolérés), de crise institutionnelle organisée des services publics, d’effondrement du pouvoir syndical, de démission collective des élites eu égard aux menaces à l’échelle planétaire, et plus simplement eu égard au long et au moyen terme, ou encore par une résurgence d’attitudes politiques (fascisme) et d’habitus psychiques correspondants  (racisme,  xénophobie, etc.) que l’on croyait avoir enterrés avec la défaite du nazisme, et ainsi de suite, l’on constate une pression toujours grandissante sur une part non négligeable des associations militantes pour assumer davantage des fonctions d’intégration sociale  (fonction  organique par excellence), aux dépens des fonctions critiques/ transformatrices, et cela soit parce que l’État refuse de prendre ses responsabilités sur certains terrains en déléguant officiellement ou non-officiellement ses tâches à l’associatif, soit à l’inverse parce que l’État vise expressément à utiliser le secteur associatif comme véhicule de l’adhésion de populations potentiellement récalcitrantes à l’ordre social présent.[2]

Ceci n’est pas dit pour disqualifier le travail de ces organisations. Tout au contraire, nous sommes d’avis que c’est bien du travail qui se fait dans ce secteur qu’il convient de partir si l’on veut trouver des solutions aux blocages politiques et intellectuels des gauches contemporaines ! Ce qu’il s’agit de pointer ici, c’est plutôt la sous-thématisation de la foncière ambivalence du secteur associatif faisant la médiation entre les intérêts  dominants  et  des  catégories de subalternes de plus en plus opprimés, malgré le caractère de  plus  en plus intenable de cette position. Aussi pensons-nous que cette thématisation que nous jugeons nécessaire devrait prendre pour premier objet de réflexion le point névralgique où les effets  de cette ambivalence tacitement acceptée sont vécus par les acteurs eux-mêmes – et qui est aussi, pour cette raison, le seul point où il est possible de les contrer –, un point qui n’est autre que la situation d’intervention intellectuelle elle- même, mettant en rapport les travailleurs-militants d’un côté avec les ”publics-bénéficiaires” de l’autre. La raison pour

laquelle un plus grand investissement dans l’associatif par les intellectuels académiques radicaux n’apporterait pas de lui-même de solution à la mélancolie de gauche, c’est que se rejoue dans l’associatif – et d’une manière bien plus aiguë que dans le monde académique – la fondamentale division du  travail entre intellectuels et non-intellectuels, à savoir sous la forme de ladite distinction entre travailleurs-militants de ces organisations, mandatés et souvent payés par les pouvoirs publics ou des bailleurs de fonds privés, d’un côté, et les ”publics-bénéficiaires” de l’intervention, de l’autre.

Il faut bien comprendre la nature du problème. Notre argument ne  consiste ni à nier ni à condamner, ni à vouloir dépasser d’une façon romantique le partage bel et bien existant entre les travailleurs-militants du secteur associatif et les ”publics-bénéficiaires”. Au contraire, nous invitons le lecteur à prendre la mesure de l’importance de cette division. Ce qui fait problème, du moins à ce stade de l’histoire humaine, n’est pas le fait du partage, mais son assomption tacite en tant que ”donnée sociale naturelle”, le caractère allant-de- soi de cette ligne de séparation. Le danger de l’assentiment implicite donné à cette division est la re-création, au cœur-même du monde associatif et militant, d’une structure de désir correspondant à celle caractérisant la mélancolie de gauche. Sa symptomatologie inclut le symptôme  de   ”publics-bénéficiaires” du secteur associatif qui, de fait, officie comme justification de légitimité à une action associative produisant des pratiques intellectuelles et épistémiques pensées et activées au nom des classes populaires, mais dont le sujet, l’horizon normatif et la destination ne sont en réalité que les autres travailleurs de l’associatif, ainsi que les ”intellectuels de gauche” qui gravitent autour. Le paradoxe, dans ce cas, est qu’il existe bien, dans la vie associative, un espace commun réel entre travailleurs-militants et ”publics-bénéficiaires”, mais qui renvoie d’emblée ces derniers à leur foncière passivité, tout en les instrumentalisant (de manière non-intentionnelle, bien entendu) comme miroir déformant, renvoyant les reflets qui assurent le main tien de la bonne conscience propre à la société de marché contemporaine.

Il y a une homologie tout à fait saisis-sante entre ce mode de fonctionnement et celui qui autorise l’écueil pointé chez [Jodi] Dean, à savoir la croyance que la clé de sortie de la mélancolie résiderait dans un travail de soi sur soi du sujet de gauche et ce, à l’endroit même où cette autoréférentialité conditionne un désir ne pouvant que manquer l’objet capable de l’activer : le “prolétariat”. Quand les associations présentent une telle structure dans  la  mise  en  place de leur travail, elles remplacent sans le remarquer l’objectif de  la  lutte  contre les  oppressions  par  un  autre  objectif, à  savoir  les  déplacements  subjectifs de ces sujets de gauche que sont les travailleurs-militants-intellectuels. Les opprimés, les subalternes et autres victimes de la division sociale du travail servent donc dans ce cas de figure, à peu de choses près, de pur alibi pour s’adresser à des semblables (c’est-à-dire, en grande généralité, à la fraction précarisée de la bourgeoisie), au  nom de ceux qui justifient et permettent qu’un tel travail puisse avoir lieu. À long terme, la modalité affective d’un tel travail ne peut, d’évidence, que prendre la forme d’une impuissance fondamentale dont la mélancolie devient dès lors la revendication romantique et torturée : impuissance à changer quelque chose aux divisions normatives imposées par le capitalisme, impuissance à rencontrer sur un terrain commun les intérêts, convergents ou non, des subalternes, impuissance enfin à produire un parasitage effectif du procès de totalisation caractéristique de ce même capitalisme néolibéral, débouchant de la sorte sur l’impossibilité à  percevoir  quelque chose qui demeurerait en reste ou en excès par rapport au pouvoir du capital subsumant l’entièreté  des  sphères de l’existence humaine. Dans une telle configuration le ”prolétariat”  existe donc, mais est comme forclos, systémiquement castré et castrateur, toujours visé mais sans cesse réticent : à la lettre, il ne fait jamais effraction.

L’effet le plus prégnant de ce complexe est l’incapacité structurelle – aussi bien du côté académique que du côté associatif –  à  appréhender  le  phénomène de la ”défection prolétarienne” et d’en comprendre le sens et la portée. C’est un fait aussi symptomatique que frappant que la littérature sur la mélancolie de gauche, obsédée par le thème de la culpabilité, de la trahison et de l’abandon du prolétariat par  les  intellectuels de gauche, n’évoque à aucun moment le thème de l’abandon prolétarien,

c’est-à-dire l’abandon par le prolétariat des intellectuels de gauche (et, bien entendu, et sans doute avant tout, des appareils politiques de gauche). Ce fait renvoie à un élément clé du débat sur la mélancolie de gauche, à savoir son auto-référentialité susmentionnée, qui est la raison précise pour laquelle ledit débat ne peut contribuer à résoudre le syndrome dont il est plutôt lui-même un symptôme : il est un moyen d’empêcher, à force de lamentations et d’auto-reproches réitérés sans fin, d’apercevoir l’essentiel, à savoir l’activité prolétarienne, se manifestant de prime abord sous la forme d’un ”non !”, d’un refus adressé par les ”classes populaires” aux diverses stratégies de capture par le système sociopolitique – y compris les associations et organisations militantes elles-mêmes !

Qui, dans le secteur associatif, n’a jamais fait la douloureuse expérience des formes variables de résistance – parfois sourde et souterraine, parfois ouverte et éclatante – qu’opposent les divers ”publics-bénéficiaires” à l’intervention associative et intellectuelle, à ces démarches pourtant mises en place ”par nous” ”pour eux”, éternelle source d’échecs et de frustrations pour les travailleurs-militants ? Quel travailleur-militant ne connait l’écart – souvent significatif – entre les schémas interprétatifs et les luttes proposées par l’association et les schémas et luttes suggérées par le public ? Qui n’a entendu dire ou n’a soi-même proféré que, malgré ”tous les efforts qu’on y a mis, ça n’a pas changé grand-chose”, que, malgré le caractère ”théoriquement pertinent” des propositions – le ”public” vient à manquer, combien celui-ci ”devrait” être plus mobilisé, etc. : en peu de mots, qui n’a fait l’expérience de la disjonction entre l’ ”impact” des actions et les attentes de ceux qui les mettent en place ? Dans certains cas, ces expériences de décalage et de contradiction peuvent aller jusqu’au point où la ”réalité de terrain” vécue par les militants-travailleurs en vient à démasquer l’irréalité de la lutte telle qu’imaginée et mise en place par l’association, les mettant face à des situations individuelles et collectives visiblement sans issue.

Mais, ne peut-on pas percevoir autrement ces moments critiques de l’expérience associative ? N’est-ce pas précisé- ment dans ces moments que la solution aux problèmes ici analysés est à chercher ? Ne se peut-il pas que ce soit justement quand ces réalités se traduisent dans une ré-interrogation critique des moyens, des buts et des logiques  qui ont été mobilisés par l’action associative pour aller à la rencontre de l’altérité sociale qu’une association gagne enfin sa dynamique ? Car ce qu’une association expérimente dans ces moments critiques, ce n’est rien d’autre que l’existence et la puissance d’un ensemble social qui se déprend de ou se soustrait à la position  attendue  ”naturellement” de lui au sein de la totalité sociale du capitalisme dont l’association,  comme on l’a vu, malgré ses visées ”émancipatrices”, fait elle-même partie. Qu’est-ce qui autorise une rencontre qui ne soit pas encore une  forme  de  domination, si ce n’est précisément le maintien de la possibilité de cette soustraction à ce qui, de la rencontre, semble préétabli ? Dans le contexte du travail associatif, il peut s’agir du diagnostic politique posé, de l’appréhension institutionnelle du ”public”, de la direction du geste ”éducatif”, peu importe, l’essentiel est dans tous les cas l’installation d’une situation d’intercession entre dominants et subalternes, de sorte que ce soit la résistance des seconds qui émancipe les premiers, et non l’inverse. Et précisément, c’est bien dans la mesure où ils résistent au geste que leur imposent les militants-intellectuels qu’ils intercèdent en faveur d’un commun avec ceux qui les invitent ou les poussent à cette résistance.

Autrement dit, selon l’hypothèse ici proposée, la clé du renouveau de la gauche contemporaine résiderait donc dans le déplacement du  thème  de  l’abandon du prolétariat vers celui de l’abandon prolétarien. Et tout le  potentiel  politique du secteur associatif d’aujourd’hui gît dans le fait qu’en son sein, tous les éléments nécessaires à ce déplacement se trouvent, de fait, réunis.


[1] “Cet article est extrait d’un texte publié en 2018 dans Les cahier du GRM : Nicolas Marion et Gábor Tverdota, “Mélancolie de gauche, enquêtes ouvrières et éducation permanente”, Cahiers du GRM [En ligne], 13 | 2018, mis en ligne le 02 décembre 2018. URL : http://journals.openedition.org/ grm/1162

[2] On pourra se reporter, sur cette question, au numéro “Mondes associatifs et modalités de construction du lien social”, in Pensée plurielle, 2004|1, n° 7. Voir également Élisa Chelle, Gouverner les pauvres. Politiques sociales et administration du mérite, Rennes, PUR (coll. “Res publica”), 2012.

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