EXTRÊME DROITE EN EUROPE ET DANS LE MONDE

par | BLE, Démocratie, JUIN2022, Politique

Lorsqu’on jette un regard sur les élections en Europe ces trente dernières années, de nombreux pays ont connu leur “dimanche noir”, c’est-à-dire des journées d’élection nationale qui ont enregistré une progression particulièrement forte de l’extrême droite. Une sorte de résultat électoral qu’on pensait “exceptionnel” et qu’on espérait être une anomalie politique, voire une négligence fugace de nos démocraties dont l’extrême droite profiterait ponctuellement.

Au fur et à mesure que l’on avance dans le 21e siècle, la situation se révèle bien plus complexe et dangereuse puisque ces “dimanches noirs” tendent désormais à se normaliser partout en Europe. Rap- pelons par exemple que le 24 novembre 1991, le Vlaams Blok (VB) décrochait 10% des suffrages en Flandre, provoquant un séisme en Belgique. En 2019, son successeur le Vlaams Belang (VB) obtient 18% des votes et son Président est reçu par le Roi lors des négociations politiques. De même en France, après le traumatisme de 2002 qui voit pour la première fois le Front national (FN) accéder au 2e tour avec 16% des suffrages, le Rassemblement National (RN) y accède avec 23% des voix en 2022 et obtient plus de 41% au second tour. Ainsi, un score qu’on aurait cru exceptionnel il y a 20-30 ans devient une norme. En d’autres termes, il ne s’agit plus de combattre la montée de l’extrême droite, mais bien de combattre son influence, son action et son implantation durable dans le paysage politique européen.

En Belgique, à côté de ces quelques chiffres préoccupants, un contexte plus général favorise la multiplication de manifestations à caractère raciste, illustrée ces derniers mois par la cavale et les menaces d’un militaire d’extrême droite, des chants antisémites dans des clubs de supporters de foot, l’incendie volontaire d’un centre d’accueil de réfugiés, ou encore l’augmentation des faits à caractère antisémite… L’Europe n’est pas davantage immunisée par ces faits qui balisent l’actualité. Pire, un coup d’œil rapide sur la carte européenne nous montre que l’extrême droite campe désormais structurellement sur les bancs de la quasi-totalité des parlements nationaux des 27 Etats-membres.

Le Centre d’Action Laïque et l’une de ses associations constitutives, les Territoires de la Mémoire, ont de tous temps milité pour l’implication citoyenne dans la construction d’une société démocratique garante des droits et libertés fondamentales. A cet égard, le Centre d’Action Laïque et les Territoires de la Mémoire ont conjointement développé un site internet didactique pour faire l’état des lieux de l’extrême-droite en Europe (www.extreme-droite-europe.be). L’objectif est d’inviter chacun à mieux connaître l’extrême droite pour mieux la combattre, mais aussi de mettre à disposition un site de veille politique, actualisé et accessible. Ce site internet figure de manière synthétique l’état du rapport de force de l’extrême droite dans chaque pays de l’UE, ainsi qu’au Royaume-Uni et en Suisse ; à court terme, il inclura les autres pays du continent. Les scores électoraux et la participation au pouvoir sont relatifs au niveau national et ne prennent cependant pas en considération la présence de l’extrême droite aux niveaux régionaux, municipaux.

Trois caractéristiques

La réalisation de ce site ne fut pas chose aisée et possède forcément une part d’analyse subjective. Évaluer la santé de nos démocraties sous le prisme de l’extrême droite est en effet un exercice indispensable, mais complexe. De nombreux mouvements, organes ou partis politiques en Europe empruntent en effet

à l’extrême droite certains ingrédients leur assurant un succès électoral sans pour autant s’inspirer de l’ensemble du corpus idéologique et doctrinal de l’extrême droite. Comme le précise le politologue Benjamin Biard, “l’extrême droite est protéiforme et peut être néo-nazie, nationale-populiste, eurosceptique, intégriste (d’un point de vue religieux), ou reposer sur un projet relevant du ‘gramscisme de droite’ (selon lequel la politique ne se fait pas que dans les lieux traditionnels du pouvoir mais aussi à travers un travail idéo- logique au sein de la société civile)”.

Pour autant, nous pouvons affirmer que les projets d’extrême droite comportent trois caractéristiques clés simultanées : l’inégalité, le nationalisme, et le radicalisme. Cette grille d’analyse simple et éprouvée sert à évaluer le niveau liberticide d’un discours politique.

L’élément principal est la croyance en l’inégalité entre les peuples, les cultures, les civilisations, les races et les individus. Pour l’extrême droite, cela va au-delà du constat évident que des inégalités existeront toujours : le fait qu’il y ait des gens supérieurs et inférieurs est une valeur forte et est considéré comme une bonne chose. Dans cette conception du monde, une femme n’est pas et ne doit pas être égale à un homme, une personne handicapée n’est pas égale à une personne bien portante, et certains de ces individus sont supérieurs aux autres. Cette hostilité vis-à-vis de l’égalité débouche sur des phénomènes banalisés de discriminations et d’exclusions.

Le deuxième élément est l’attachement à la Nation, rempart contre l’ennemi extérieur. Pour l’extrême droite, cela va au-delà des besoins d’identité. Que ce soit par peur de l’autre ou par sentiment de supériorité, la meilleure des nations est alors évidemment… la sienne. Ainsi, pour la protéger, elle n’hésite pas à restreindre les libertés fondamentales de celles ou ceux qu’elle considère comme ses ennemis.

Troisième et dernier point, le radicalisme : l’extrême droite considère qu’il faut agir de manière radicale et donc mettre en œuvre tout ce qui est possible pour régler tel problème qu’elle identifie- rait. Le radicalisme est un procédé ou une conduite extrême pour donner corps à un projet spécifique. Il génère des relations clivantes qui rendent difficile à la fois l’existence d’autres opinions et la tenue de débats et de dialogues sereins et productifs.

En résumé, l’extrême droite se sent radicalement convaincue de ses idées et de la supériorité de “sa” culture, de “son” peuple et de “sa” Nation.

Il y a donc dans les discours et projets politiques d’extrême droite trois principaux indices qui permettent de les identifier comme liberticides. Ils relèvent du fond (inégalité, Nation) et de la forme (radicalisme). Sur une “échelle du risque liberticide”, où chacun des trois éléments pris isolément constitue déjà une atteinte aux valeurs démocratiques, l’extrême droite a ceci de caractéristique qu’elle les combine tous les trois. Cela place l’extrême droite au sommet du risque liberticide en regard de tout autre projet poli- tique connu à ce jour.

Notons à cet égard que nos recherches dans les pays des Balkans se heurtent à notre volonté de donner une information complète, lisible, fiable mais vulgarisée. Ainsi, dans la plupart des pays des Balkans occidentaux, différentes formations libérales, voire conservatrices, tiennent pourtant un discours nationaliste, voire populiste, sans toutefois s’articuler autour d’une conduite extrême ou radicale. La frontière est donc parfois ténue entre des formations populistes ou conservatrices de droite et l’extrême droite. Néanmoins, le processus d’accession à l’indépendance des États de l’ex-Yougoslavie nous invite à contextualiser leur histoire poli- tique et estimer un certain nationalisme comme une revendication en lien avant tout avec la construction de la nation, et non comme un caractère lié au rejet de l’autre et à l’extrême droite.

La tentation des projets politiques

L’extrême droite est d’autant plus dangereuse qu’elle est séduisante, notamment parce qu’elle répond simplement et radicalement à des problématiques, guidée par les caractéristiques précitées. Ce qui se traduit concrètement par :

  • Le rejet de l’immigration, de l’intégration européenne et de la société multi- culturelle, allant jusqu’à la xénophobie ;
  • La défense et les références à des valeurs traditionnelles – le plus souvent chrétiennes ;
  • La priorité programmatique consacrée à la sécurité intérieure, souvent en lien avec une dérive autoritariste ;
  • La critique antisystème, anti-establishment et anti-élites.

Sur le plan politique, on distingue principalement trois modes d’existence au sein des pays de l’Union européenne :

  • Une extrême droite qui participe à l’exercice du pouvoir exécutif et national, soit en faisant partie intégrante du gouvernement comme en Hongrie ou en Pologne, soit en soutenant un gouvernement minoritaire dont elle ne fait pas partie, comme ce fut plusieurs fois le cas au Danemark. La plupart de ces formations se sont engagées dans une entreprise de normalisation qui consiste à les dédiaboliser en changeant l’aspect cosmétique tout en pré- servant le plus souvent leur ADN pro- grammatique.
  • Une extrême droite considérablement développée qui participe activement à la vie politique, notamment depuis les bancs du Parlement, mais qui n’est pas encore parvenue à exercer formellement le pouvoir exécutif, soit par manque d’opportunité politique, soit par rejet et blocage d’un front démocratique, comme c’est le cas en Belgique.
  • Une extrême droite insignifiante ou non représentée au parlement, comme c’est le cas en Lituanie, en Irlande, en Slovénie ou au Royaume-Uni.

L’extrême droite au parlement européen

La plupart des partis d’extrême droite des pays de l’UE tentent de coordonner leur action dans des regroupements à l’échelle européenne. Ceux qui sont représentés au Parlement européen ont ainsi formé des groupes politiques. Ils forment néanmoins une famille politique très diverse, qui a souvent éprouvé beau- coup de difficultés à s’unir. Les divergences idéologiques, les luttes de per- sonnes et leur nationalisme revendiqué sont des obstacles à une action effective au niveau européen. Par ailleurs, le plus souvent violemment eurosceptiques, les partis d’extrême droite ne participent que rarement à l’activité parlementaire européenne de manière constructive.

Malgré ces difficultés, deux groupes poli- tiques identifiés rassemblent des partis d’extrême droite.

  1. Le groupe Identité et Démocratie (ID), exclusivement composé de partis classés à l’extrême droite. Quatrième groupe au Parlement européen, il compte 75 députés sur 705, issus de 10 pays.
  • Le groupe Conservateurs et Réformistes européens (ECR), composé de partis classés à l’extrême droite et d’autres non considérés comme tels, dominé par le parti polonais PiS (Droit et Justice). Parmi ses 62 députés issus de 15 pays, 49 représentent des partis d’extrême droite de huit pays européens.

Enfin, certains députés d’extrême droite sont “non-inscrits”, c’est-à-dire membre d’aucun groupe politique. Il s’agit géné- ralement de membres de partis ouverte- ment néo-fascistes, tels qu’Aube dorée en Grèce et le L’SNS de Slovaquie.

Le 2 juillet 2021, une déclaration commune “sur l’avenir de l’Europe” est signée par seize partis d’extrême-droite, notamment la Fidesz (Hongrie), le Rassemblement National (France), la Ligue (Italie), Droit et Justice (Pologne), Vox (Espagne), Fratelli d’Italia (Italie), le FPÖ (Autriche), le Vlaams Belang (Belgique). Ils y contestent la primauté des valeurs de l’Union et cherchent à saper la capacité de l’Union à les défendre. Cette déclaration est une étape dans l’alliance des diverses tendances de l’extrême droite européenne, mais sa portée demeure limitée. Plusieurs partis n’y participent pas (comme l’Alternative pour l’Allemagne et les Démocrates de Suède) et les signataires n’ont pas créé de groupe commun au Parlement européen.

Un sommet réunissant treize partis s’est déroulé le 4 décembre 2021 à Varsovie, à l’initiative de Droit et Justice, au pouvoir en Pologne. La déclaration finale de cette rencontre ne contient rien de neuf et se limite à une attaque frontale contre les institutions européennes et une vague pro- messe de collaboration entre membres des groupes ECR et ID. Cette réunion n’a en réalité pas eu le succès escompté : les divergences restent fortes et la création d’un grand groupe politique d’extrême droite demeure une perspective éloignée. Notons que l’AfD (Alternative pour l’Allemagne) n’était pas invitée, car considérée comme “trop radicale” depuis la victoire de l’aile nationaliste – dominée par des nostalgiques du IIIe Reich – sur la tendance eurosceptique plus modérée. Une nouvelle réunion à Madrid, en janvier 2022, n’a débouché que sur une déclaration très générale, attaquant les institutions européennes pour les procédures lancées contre la Hongrie et la Pologne.

Les crises récentes ont eu des effets contradictoires sur la structuration de l’extrême droite en Europe. De nombreux partis ont exploité la pandémie de Covid pour attaquer les gouvernements contraints de prendre des mesures sanitaires, et se sont présentés comme les défenseurs de la liberté. Certains, comme le FPÖ autrichien, ont ouverte- ment soutenu les mouvements antivax et complotistes. Cependant, c’est l’agression armée de la Russie contre l’Ukraine qui va peut-être avoir des effets plus durables sur ces mouvements. En effet, de nombreux partis d’extrême droite ne cachent pas leur admiration pour le régime ultra-nationaliste, dictatorial et défenseur des “valeurs traditionnelles” de Vladimir Poutine. Certains en sont même très proches (la Fidesz, le Rassemblement National et le FPÖ, notamment) et ont dû revoir leur copie face à une population européenne largement acquise à la cause ukrainienne. Le PiS polonais s’est par ailleurs très clairement prononcé en faveur de l’Ukraine, ce qui a conduit à un conflit inédit avec leurs alliés hongrois et à un rapprochement avec les institutions européennes passant par un abandon net des attaques du gouvernement polonais contre l’UE.

12 ECHOS N° 117

Le Triangle rouge

Nous n’avons pas toujours les moyens ou l’envie de nous engager dans de longues discussions parfois houleuses ou d’agir sur le terrain. Face aux discours faciles, haineux, racistes, sexistes ou liberticides, s’engager, c’est faire preuve de vigilance et marquer sa désapprobation dès qu’elle semble nécessaire.

Le Triangle Rouge est le symbole de la résistance aux idées qui menacent nos libertés fondamentales depuis de nombreuses années. Porté sous forme d’un pin’s, il permet à chacun de rappeler discrètement que la plupart des citoyens refusent de céder aux idées haineuses, racistes, sexistes ou liberticides.

Dans les camps de concentration, le triangle rouge était la marque des prisonniers politiques, celles et ceux considérés comme des opposants au régime nazi. Aujourd’hui, le pin’s Triangle Rouge est le symbole de la résistance aux idées qui menacent nos libertés fondamentales. Le porter, c’est participer à une action citoyenne pour une société libre, démocratique et solidaire.1

1Se procurer le pin’s: boutique.territoires-memoire.be

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