20e Édition du Festival des Libertés

par | BLE, Confiances Défiances Surveillances, Laïcité

IMPOSE TA CHANCE, SERRE TON BONHEUR, VA VERS TON RISQUE. À TE REGARDER, ILS S’HABITUERONT. – René Char

Ouvrir la 20e édition du Festival des Libertés ce 21 octobre sans en préciser les ingrédients qui la définissent à ce jour, en limiterait vraisemblablement les opportunités d’appréciations et d’appropriation. Tout en reconnaissant que l’identité des uns se construit aussi en co-présence avec les autres, notre particularité ne se définit pas en réaction à ce qui se fait – ou s’est fait – ailleurs. Le Festival des Libertés n’a jamais dû recourir à l’identification d’une place libre sur un quelconque marché concurrentiel pour tracer son itinéraire. C’est donc avec humilité que nous abordons ici ce qui nous permet de nous définir et d’évoluer avec le souci d’être cohérents. Ce qui ne signifie nullement que nous prétendons faire l’unanimité mais bien que nous prenions les responsabilités liées à l’emprunt du costume de programmateur en matière d’engagement, de valeur, de contenu, de forme mais aussi de limites, voire de contradictions.

Le Festival des Libertés repose sur certaines balises qui délimitent nos champs d’actions en distinguant, pour chaque nouvelle édition, les zones de créativité et de réactivité de celles nécessaires à la consolidation de notre cadre d’expression. En d’autres termes, il est nécessaire de (ré)inventer un contenu qui alimente et renforce le contenant. Inversement, un contenant consolidé permet d’envisager des contenus plus délicats.

Approcher ces balises, c’est aussi transmettre des repères face aux interrogations du public qui permettraient, le cas échéant, d’établir un échange critique… ou pas.

Le Festival n’est pas une entité en tant que telle, ce n’est pas une association en soi. C’est un projet parmi l’ensemble de ceux développés annuellement par Bruxelles Laïque. Les projets de Bruxelles Laïque émanent d’une vision institutionnelle, alimentée par l’exercice des initiatives et, surtout, par l’utilité sociale que sa pratique avec les publics indique. Dans le cas du Festival des Libertés, cela peut s’illustrer par la dynamique suivante : Bruxelles laïque promeut la pratique du libre-examen comme vecteur d’émancipation face aux multiples tentatives d’emprises dogmatiques sur la pensée libre – et sur les conditions de son exercice. Le Festival propose d’interroger in situ les dynamiques étatiques et collectives qui s’opposent ou qui favorisent la compréhension des mécanismes de reproduction des entraves au développement des droits et libertés.

Les sessions du Festival mettent les publics en rapport interrogatif avec certaines situations sociales en vue d’informer, d’étoffer les argumentations, de diversifier les perspectives… en aucun cas pour donner des réponses. Susciter des questionnements, inviter à sortir des automatismes de pensée, quitter l’autoroute pour découvrir l’existence d’itinéraires alternatifs tout en dénonçant les risques de l’uniformisation des pensées et les pièges de la pensée unique. Tel un laboratoire, l’expérience interactive que constitue le Festival permet de mettre en lumière des priorités dans l’actualisation de la vision institutionnelle.  Cette dynamique circulaire ne se limite pas au duo institution – Festival. Si certaines tendances s’expriment à cette occasion, elles se voient combiner aux expériences émergentes de tous les autres projets portés par Bruxelles Laïque.

Tous les jours depuis plus de 40 ans, l’équipe de Bruxelles Laïque – organisée autour de projets sociaux, éducatifs et sociopolitiques – est en immersion totale avec ses publics. Pris dans sa globalité, cela signifie que Bruxelles Laïque s’efforce de s’imprégner de toutes ces expériences d’accompagnement pour établir son plan de route, sa vision, ses revendications mais aussi d’en dégager les éléments d’une culture commune au sein de son équipe. Le Festival se nourrit de sa proximité avec une dynamique associative constante, qui vise quotidiennement à accompagner les personnes victimes de discriminations, d’injustices, de privations récurrentes, voire endémiques – entravant de manière profonde leurs perspectives d’émancipation, d’accès aux droits.

Si notre liberté de choix concerne également les vecteurs d’interpellation, l’attention de ne pas glisser dans les travers de l’instrumentalisation est permanente. Que ce soient les arts, la culture ou, plus viscéralement, les témoignages de vie, notre programmation est continuellement traversée par la précaution de « ne pas faire pour faire et être ».

Limité dans le temps, le Festival des Libertés se veut être à la fois un espace frontal par ses témoignages, ses interpellations ; un espace cadré d’expérimentation d’alternatives de pensées ; un espace de symbolisations ; un espace de convergences et de réciprocités ; un espace humain de solidarité et de résonnance.


Si le Festival a pour vocation de partager des questions sans y assigner nécessairement des réponses, il porte malgré tout une vision de la société, fixe des priorités et ce, en adéquation avec son statut de projet de Bruxelles Laïque. La laïcité promue et pratiquée par Bruxelles laïque concerne tant les individus que la société. Tout à la fois, elle soutient l’émancipation des individus à l’égard des multiples conditionnements, enfermements, assignations, aliénations, préjugés ou entraves qui limitent leur liberté, leur capacité de choix et leurs marges d’interaction avec leur environnement. Tout à la fois, elle organise la coexistence respectueuse de ces libertés au sein d’une société fondée sur l’État de droit, la participation démocratique, le régime des libertés et la construction d’une culture publique commune.

La vision sociétale qui nous caractérise se retrouve dans le fond et la forme des projets que nous initions. Miser sur le fait que cette vision soit, en toutes circonstances, suffisamment explicite, relève probablement de l’idéal. En effet, vu la nature et la fréquence des interpellations qui nous sont adressées au nom de la Liberté à l’occasion du Festival des Libertés, il ne peut qu’être utile de clarifier la signification que nous lui attribuons. Et ce, bien qu’une prise en considération de l’identité de l’organisateur (Bruxelles Laïque) et du contenu de la programmation (débats, documentaires) permet assez facilement d’opérer un premier cadrage sémantique.

DE QUELLES LIBERTÉS PARLONS-NOUS AU FESTIVAL DES LIBERTÉS DE BRUXELLES LAÏQUE ?

Dans l’initiative de sensibilisation que représente le Festival, la défense des Libertés doit être considérée comme un principe inscrit dans une relation dynamique avec ses corollaires que sont la solidarité, l’égalité, la justice sociale et l’Etat de Droit. Dans cette perspective, être libre c’est pouvoir accéder aux Droits. L’interpellation proposée par le Festival est bien d’identifier les obstacles, les menaces, les dérives, les privations, les déterminismes, les injustices ancrés dans nos sociétés contemporaines qui excluent sciemment des femmes et des hommes de jouir de leurs droits fondamentaux.

Le Festival est Immergé dans un contexte vampirisé par l’obsession de la monoposition qui réduit le débat d’idées à l’incitation à se prononcer pour ou contre. C’est aussi au nom de la « Liberté » que le Festival entend faire appel à la pratique de la raison. Il est urgent de réagir à la normalisation de cette pensée simplifiée qui s’exprime à tous niveaux à coups de tweets, de posts, de scoops… Les dégâts sur la qualité du débat public sont évidents et amplifient toujours davantage la polarisation des individus et des idées.

Organiser ce Festival, c’est provoquer le dépassement du simple constat empathique et favoriser l’émergence des conditions utiles à l’exercice du contrôle démocratique des citoyens. Pour y arriver, l’accent est mis sur l’information, la confrontation d’idées, la possibilité d’étoffer les argumentations mais aussi de réhabiliter l’exigence de la nuance face à la complexité des situations.

Toujours pour bien s’entendre : la liberté ne signifie pas faire tout ce que l’on veut. Que ce soit pour boire, fumer, interrompre une conversation, refuser de quitter un espace d’activité ou pour réclamer tout genre de caprices… Le recours fréquent à la formule « On est quand même au Festival des Libertés ! », telle une déclamation magique au nom de la Liberté de son auteur, semble traduire l’attente d’acceptation du privilège réclamé.  

Plus sérieusement, ce détour permet de clarifier que l’invitation adressée par le Festival concerne la notion du libre choix qui permet d’éviter le risque de restreindre la liberté à un « pouvoir faire ». Choisir librement, ce n’est pas simplement « faire ce que je veux » au sens de « ce que je désire » ou « ce qui me plaît ». Le libre choix est une question de raison, une notion qui renvoie à nos capacités de délibérer et de décider. C’est en ce sens que l’invitation du Festival vise l’entrainement de nos facultés d’imaginer, d’évaluer, d’analyser… Facultés nécessaires à l’acte de formuler ses choix et ses engagements.

De plus, la liberté nécessite l’interaction, la dialectique. C’est un principe qui oppose et instaure des relations entre individus.

Dans nos sociétés contemporaines, il existe une pluralité de « moralités » qui guident l’action susceptible d’entrer en conflit. Ces moralités sont portées par des groupes, des individus, qui sont inscrits dans des rapports de pouvoirs qui peuvent être asymétriques.

Organiser un Festival public qui promeut des principes ne peut se limiter à les juxtaposer. Les principes s’inscrivent dans un contexte qui impose de les conjuguer. En situation d’intervention sociale, il n’est pas étonnant que s’entrechoquent des principes qu’on estimait jusqu’alors comme évidents ou tout au moins relativement bien épargnés d’un besoin d’arbitrage entre eux. Par exemple, l’articulation de l’individuel et du collectif peut être en tension et nécessiter des équilibrages, souvent complexes, entre demandes particulières et intérêt général. A ce jour, et au regard de la pratique de notre association, il n’est pas surprenant de considérer la combinaison entre « liberté – sécurité » comme un enjeu de conciliation complexe nécessitant analyse, dosage et nuance.

Nous sommes totalement conscients que la décision d’organiser la 20e édition du Festival des Libertés en mode Covid, pose de nombreuses questions. Décider de se lancer dans sa programmation autour du thème « Méfiances, Défiances et Surveillances » n’est vraiment pas un hasard. Il y a eu arbitrages, tensions, discussions et décision. C’est au mois de juin que nous avons posé ce choix, après avoir considéré notre mission, notre engagement associatif, l’urgence du débat d’idées, le besoin de culture, la longue période de privation de liens sociaux, la mise en second plan médiatique de nombreuses situations d’injustices sociales, mais aussi l’évolution de la situation sanitaire et de la campagne de vaccination, le cadre législatif qui nous concernait en tant qu’événement de masse et qui prévoyait le recours au Covid Safe Ticket (CST)…

A l’issue de ce processus, nous avons fait le choix de considérer que le contexte covid ne doit pas être un obstacle à l’organisation du Festival. Nous avons favorisé la démarche du Festival plutôt que de considérer l’ensemble des contraintes inhérentes à la gestion publique de ce contexte sanitaire inédit comme un obstacle infranchissable.

Cela ne veut pas dire que nous avons renoncé à en souligner les caractéristiques, les dérives, les risques pour nos Droits et Libertés. D’autant plus depuis qu’a été annoncé le projet d’élargissement du CST dans de nombreuses circonstances de la vie quotidienne, autres que celle initialement prévue pour l’accès aux événements de masse.

Au risque de décevoir les partisans de la pensée binaire et hygiéniste du « Tout ou Rien », le Festival des Libertés n’a pas perdu sa vocation critique en choisissant d’exister cette année, malgré le recours imposé au CST. En organisant le Festival sous cette condition, nous n’avons pas balayé l’exercice de nos principes qui consistent à dénoncer les dérives sécuritaires, les manquements des politiques publiques en matière de santé publique, la simplification médiatique qui caractérise les canaux d’information dominants…

Nous sommes bien d’accord… Ce « Covid Safe Ticket » est vraiment très pénible. Et nous sommes bien conscients que résoudre l’équation qui confronte la comptabilité entre l’identité de notre Festival et l’application de mesures contraignantes ne rencontrera de toute évidence pas l’unanimité. Bruxelles Laïque a fait le choix d’organiser son Festival des Libertés parce que sa fonction prime et qu’il est nécessaire que les initiatives culturelles ne renoncent pas d’elles-mêmes et qu’elles participent à affirmer un de nos essentiels. A ce jour, seule l’utilisation du Covid Safe Ticket peut permettre l’organisation du Festival des Libertés. Ne doutez pas que le recours à ce dispositif inédit soit aussi amer pour nous qu’il peut l’être pour vous. Nous vous appelons donc, toutes et tous, à envisager la chose avec solidarité et nous permettre d’aller à l’essentiel, une fois le seuil du bâtiment franchi.

Enfin, il est vrai aussi qu’il est plus facile de souffler nos vingt bougies d’anniversaire sans masque !

Dans la même catégorie

Share This