Les habitants des quartiers populaires sont, en réalité, de bons élèves de l’écologie : ils ne prennent pas l’avion à la moindre occasion, n’ont pas de SUV et privilégient les transports en commun. Et si le mode de vie des habitants de Cureghem était, d’un point de vue écologique, un exemple à suivre ? Petit tour d’horizon pour replacer l’écologie dans une perspective de justice sociale, à contre-courant des médias sensationnalistes, pour aller bien au-delà du simple jardinage.
Depuis la fin des années 1990, le discours sur le développement durable met en avant la responsabilité individuelle dans la préservation de l’environnement. Les citoyens, souvent assimilés à des consommateurs, sont incités à adopter des comportements plus respectueux de l’écosystème, à travers des « petits gestes » du quotidien comme le tri des déchets, la réduction de la consommation d’eau ou la mobilité douce. Ces campagnes de sensibilisation, largement relayées par les pouvoirs publics et certaines grandes entreprises ont parfois servi à détourner l’attention des responsabilités structurelles des industries polluantes et des décisions politiques, donnant lieu à des formes de greenwashing.
Toutefois, ce cadrage centré sur l’individu ne reflète qu’une partie des enjeux. De nombreuses recherches et mobilisations écologistes ont largement démontré la nécessité d’une approche systémique, qui prenne en compte les inégalités sociales, la responsabilité des grandes entreprises et les politiques publiques dans la crise écologique.
Le développement de ce discours a également des effets en matière de marketing et de distinction sociale. Certains comportements écologiques sont valorisés comme des marqueurs de statut, conçus pour et par des catégories sociales privilégiées, ce qui peut renforcer une fracture entre classes sociales dans l’accès aux modes de vie dits « durables ». Cette dimension est soulignée par Fatima Ouassak dans Pour une écologie pirate, où elle met en lumière l’injonction paradoxale adressée aux habitants des quartiers populaires. Elle souligne que ces derniers sont souvent exclus des cadres traditionnels de l’écologie politique, alors même qu’ils sont directement concernés par les effets des dégradations environnementales :
« Beaucoup dans le mouvement écologique s’étonnent ou se plaignent que les habitants des quartiers populaires restent sourds aux campagnes de sensibilisation. Mais comment ces derniers pourraient-ils se sentir concernés par un mouvement dont l’appel consiste en une injonction paradoxale – le racisme que vous subissez et qui vous empêche de vous mobiliser politiquement n’est pas une urgence pour l’écologie et, dans le même temps : il y a une urgence (écologique), il faut vous mobiliser politiquement ? » (p. 25).
En ce sens, la question écologique ne peut être réduite à des choix individuels, mais doit être pensée en lien avec les rapports de pouvoir, les inégalités et les transformations systémiques nécessaires pour engager une transition juste.
Race, classe et genre dans l’écologie
Il est peut-être temps d’articuler les luttes contre les systèmes de domination et les luttes pour la préservation de l’environnement. Les écoféministes ont déjà proposé des grilles de lecture dans ce sens. En 1999, Vandana Shiva et Maria Mies publient Ecoféminisme, où elles analysent les liens entre la destruction de l’environnement et les systèmes de domination, notamment le capitalisme, le patriarcat et le colonialisme. Elles montrent comment l’exploitation des ressources naturelles et l’oppression des femmes – en particulier celles des Suds – sont enracinées dans une même logique extractiviste qui privilégie la rentabilité à court terme au détriment du vivant. En réalité, ce sont les structures économiques globales qui perpétuent des inégalités environnementales et sociales.
Cette analyse écoféministe éclaire les dynamiques actuelles de l’écologie sous un angle qui intègre les réalités des milieux populaires (mais pas que). Il est en effet, indispensable de replacer la question environnementale dans un cadre plus large de justice sociale, sans quoi on court le risque de générer une écoanxiété démobilisatrice, dans le pire des cas, voire une méfiance légitime parmi celles et ceux qui ont longtemps expérimenté le mépris de classe.
Un futur désirable pour nos enfants
Des militantes, qui sont également des mères de quartiers populaires de Bruxelles, développent des initiatives qui prennent en compte les réalités matérielles et les inégalités systémiques, loin des injonctions culpabilisantes souvent associées aux discours écologiques dominants. À travers ces actions, elles démontrent que la préservation de l’environnement ne peut être dissociée des conditions de vie, du droit au logement, à une alimentation saine et à un cadre de vie digne.
Selma Benkhelifa, activiste au sein du collectif “Front des mères Belgique”, pense que « les habitants des quartiers populaires sont tout aussi inquiets des catastrophes écologiques à venir, d’autant plus qu’ils en subiront les effets de manière encore plus marquée. Prenons l’exemple du logement : dans nos quartiers, les appartements sont souvent exigus, mal isolés, trop froids en hiver et étouffants en été. Lors des canicules, la situation devient extrêmement difficile, d’autant que nous avons peu d’espaces verts. Or, des études montrent que la simple présence d’arbres dans une rue permet d’abaisser la température de 5°C en période de fortes chaleurs. Il fait bien plus respirable dans un parc à Uccle que dans un quartier comme Cureghem, où la végétation manque cruellement »
Il est certainement urgent de penser la ville afin d’élargir les zones végétalisées, mais cette urgence n’est pas seulement liée à des enjeux de régulation thermique.
Dans un autre quartier d’Anderlecht, le Scheut, où le manque d’espaces verts est criant, les habitants se mobilisent pour la réouverture d’un vaste terrain vague. Les mères de ce quartier sont en première ligne.
Ancienne piste d’athlétisme abandonnée depuis vingt ans, ce lieu a été clôturé par des grilles et des barbelés, et seules quelques personnes – sans que l’on sache sur quels critères – disposent des clés pour y stationner leur voiture. Ainsi, dans ce coin de Bruxelles en déficit d’espaces verts, un parc potentiel reste inaccessible aux enfants et aux habitants, illustrant l’absurdité du système actuel.
Face à cette situation, une mobilisation collective s’est organisée avec le soutien de la Fédération des services sociaux. Pendant trois jours, un espace de rencontre a été installé dans l’atelier d’une voisine, offrant café, thé et repas. Ce moment de convivialité a rassemblé des habitants de tous âges : enfants en vacances, jeunes accompagnés par une maison de quartier, personnes âgées souvent oubliées des politiques publiques. Ces dernières, particulièrement vulnérables aux canicules, soulignent l’importance d’avoir des bancs à l’ombre, tandis que des mères de jeunes enfants témoignent de la difficulté d’accéder à un parc sans devoir prendre les transports en commun.
Un des objectifs de la mobilisation est simple : des tables de pique-nique pour se retrouver et briser l’isolement, dans un quartier où les lieux de rencontre gratuits sont rares. Cette mobilisation montre à quel point les enjeux écologiques – accès à la nature, adaptation aux fortes chaleurs – sont profondément liés aux questions sociales, et qu’une écologie déconnectée des réalités quotidiennes des habitants ne peut répondre efficacement aux défis actuels.
Une approche écologique qui nous rende sensibles aux interdépendances qui façonnent notre bien-être collectif se développe ainsi précisément là où des habitantes de divers horizons culturels se rencontrent. On y fait référence à la Pachamama autant qu’aux pandas : « Bien sûr que la disparition des pandas nous touche – nous sommes des mères, nos enfants ont des peluches pandas et trouvent ces animaux adorables. Mais au quotidien, notre combat est ailleurs. Dans les quartiers populaires et racisés, la précarité est une réalité immédiate, et ce sont les familles monoparentales, en particulier les familles racisées, qui en subissent les conséquences les plus lourdes. La pauvreté n’est pas une abstraction : c’est une lutte de tous les jours ».
Il s’agit, peut-être, d’une nouvelle forme de militance écologique, un engagement qui ne se fait pas que pour le climat dans un sens météorologique mais aussi dans le sens social et culturel : « On a organisé un pique-nique en août pour célébrer la Pachamama, le jour de la Terre-Mère, un jour important pour nos militantes sud-américaines. L’écologie ne peut pas non plus être détachée des cultures extra-européennes qui ont des modèles beaucoup plus respectueux de la nature que le modèle capitaliste actuel. Pour remercier la Terre, comme le veut la tradition, on a planté un arbre », précise Selma, qui poursuit sa réflexion sur l’écologie pirate. « Le terme ‘pirate’ a une double signification pour nous. D’un côté, il reflète notre détermination : si on nous refuse l’accès à cet espace, nous irons le prendre de force, quitte à briser la grille pour entrer dans ce parc. De l’autre, il fait écho à l’imaginaire des enfants. Lors de notre mobilisation, pendant les vacances, ils ont réalisé des dessins sur leur vision du parc. Puis, lors d’une manifestation, ils ont brandi leurs œuvres plastifiées comme des pancartes, scandant qu’ils partaient ‘à l’abordage’ du parc. Le symbole des pirates revenait sans cesse dans leurs mots et leurs dessins, et nous l’avons adopté : il incarne cette idée d’aller là où on ne nous attend pas, de revendiquer ce qui nous appartient, et de le faire avec une énergie ludique qui parle aux enfants ».
Dans ce contexte, il est indispensable de se rappeler que notre qualité de vie ne dépend pas seulement des infrastructures ou des dispositifs de sécurité, mais aussi de la présence d’autres espèces, de la nature qui nous entoure et des espaces partagés qui favorisent la rencontre et l’apaisement. C’est dans cette perspective qu’un parc prend tout son sens : non pas comme un simple aménagement urbain, mais comme un élément essentiel d’un écosystème où humains et non-humains coexistent, où le vivant dans son ensemble participe à l’équilibre d’un quartier.
Il est frappant de constater que des images violentes filmées dans la même commune deviennent virales tandis que des initiatives pacifiques, portées par des habitants qui luttent pour un cadre de vie plus juste et plus harmonieux, restent largement invisibles. Pourtant, ces mobilisations racontent une autre histoire de Bruxelles, une histoire où la solidarité, l’entraide et l’attention au vivant offrent des réponses bien plus profondes et durables aux tensions sociales.
Pour conclure, Selma tente une définition : « L’ADN de l’écologie populaire, c’est la solidarité ». Peut-être que pour sauver la planète, ce « grand geste », peut faire toute la différence.