S’AFFRANCHIR GRÂCE AUX PRATIQUES PARTICIPATIVES

par | BLE, JUIN 2021, Social

Les pratiques axées sur la participation des personnes concernées se révèlent pleine de ressources. La diversité des formes qu’elles revêtent et leur pertinence dans le cadre de l’aide et du soin en font une source d’inspiration rafraîchissante. Pour les publics comme pour les professionnels, s’impliquer dans ces initiatives contribue au développement de leur pouvoir d’agir.

Depuis 20 ans, le Réseau Nomade[1] questionne la place occupée par les publics au sein du secteur social-santé. Il œuvre à la promotion des pratiques qui sont liées à leur participation. Définir cette dernière est toujours un défi tant elle revêt de multiples formes et dans divers secteurs : auto-support, groupe d’entraide, espace de paroles, association de patients, projet créatif auto-géré… Toutes ces initiatives, souvent conçues par et pour les personnes concernées, trouvent leur place dans différents domaines tels que la santé, la santé mentale, les assuétudes, la précarité ou encore le travail du sexe. La participation des pairs est transversale à l’ensemble des secteurs de l’aide et du soin. Afin de mieux la saisir, le mieux est de revenir sur les dénominateurs communs aux pratiques qu’elle regroupe.

Basée sur le vécu, l’expérience, la participation est une façon de faire qui donne la parole aux premiers concernés. L’écoute et la prise en compte de cette parole ont un effet bénéfique autant pour le patient, le bénéficiaire, l’usager, le pair que pour le professionnel. La participation contribue à humaniser le soin et tisse des liens entre professionnels et bénéficiaires. Elle définit une relation plus “partagée”, plus horizontale, basée sur les ressources et les savoirs de chacun, et contribue à les enrichir. Elle offre une alternative complémentaire à la relation soignant-soigné/ aidant-aidé. Elle permet en tout cas de développer une dynamique non pas axée autour d’une demande mais bien autour de la réalisation d’un projet commun. La participation permet de construire ensemble un environnement où chacun trouve sa place et a l’opportunité de s’épanouir au contact de l’autre.

Bien sûr, le tableau dressé ici est succinct et idéal, la mise en pratique apporte ses nuances. Elles sont autant de raisons de se remettre en question et d’interroger nos habitudes, nos représentations, la nature du lien qui se noue avec l’autre. Avec la participation, nous sommes sur un terrain mouvant, où la recherche de l’équilibre est constante, où rien n’est jamais acquis, à l’image de la complexité des relations humaines et en particulier celles qui se construisent autour de l’aide et du soin.

Pour ce qui est de la participation, les initiatives et les ressources sont bien présentes en Belgique, notamment à Bruxelles : une des missions du Réseau Nomade est de les recenser via un répertoire d’expériences participatives[2]. Passons en revue quelques-uns des projets inspirants qui le composent.

UN BREF PANORAMA

Certaines associations permettent à leurs publics de s’exprimer dans des espaces participatifs libres, qu’ils peuvent s’approprier et gérer comme ils l’entendent. C’est le cas de l’Autre “lieu” avec le projet MEDOCS[3], défini comme un espace de recherche-action et de co-construction de savoirs autour de l’usage des médicaments dans le champ de la santé mentale. Le groupe MEDOCS est composé de personnes concernées par une médication au quotidien et désireuses d’avoir une vie de qualité. Elles s’interrogent sur ce qui peut être mis en place dans leur environnement pour atteindre cet objectif. Sur base de leurs expériences et de leurs recherches, elles construisent ensemble une démarche alternative aux savoirs psychiatriques marquée par une volonté de transmission. Le but est de faire gagner du temps à des personnes qui seraient confrontées à des problèmes de santé mentale, d’inadaptation à leur environnement et leur permettre de trouver des solutions plus rapidement, leur éviter les détours que certains ont pu prendre. Construire cette démarche entre personnes concernées, c’est aussi un moyen de faire vivre sa parole face à des professionnels qui peuvent ne pas être en position de collaboration avec le patient. “S’il n’y a pas d’espace où on se sent écouté, alors on crée l’espace soi-même”. Les personnes concernées s’approprient leur problématique et redeviennent maitresses de leur parcours.

L’asbl DUNE[4], qui s’adresse à un public d’usagers de drogues précarisés, propose, elle aussi, des espaces où les bénéficiaires peuvent s’exprimer en toute autonomie, comme par exemple le projet CLIP Radio.[5] Depuis octobre 2018, la principale activité des bénéficiaires est la réalisation d’une émission mensuelle en direct sur les ondes de Radio Panik. L’émission est conçue de A à Z par les participants (animation, interviews, rédaction de la conduite, prise de son, montage…), avec le soutien formateur de l’équipe de Radio Panik. Ils y abordent les thèmes et problématiques auxquels ils sont confrontés quotidiennement : vie en rue, accès au logement, santé mentale, consommation, répression, culture en squat… Des réalités singulières qu’il n’est pas évident d’appréhender avec le “nez dans le guidon”. C’est tout l’intérêt de cette émission : apporter une prise de recul, permettre un pas de côté pour questionner ce qui peut perdre son sens quand on est plongé dans une routine quotidienne éreintante. Via les invités interviewés chaque mois, ce sont les coulisses du secteur social-santé bruxellois qui s’ouvrent à eux.

L’implication dans ce projet radio permet de créer du lien, de se retrouver entre pairs et de partager ses expériences, mais aussi de les confronter avec le monde extérieur, notamment via les collaborations avec d’autres organisations. Elle permet également de prendre part à la vie de DUNE, à la poursuite de ses objectifs, à la diffusion de son message, mais aussi, plus pragmatiquement, de développer (ou renforcer selon les cas) des compétences en lien avec la création et la diffusion radiophonique.

Il existe aussi des organisations gérées par des personnes concernées. C’est le cas de Funambule[6], gérée par et pour des personnes vivant ou ayant vécu avec un trouble bipolaire. Les membres étant touchés par la problématique de manière directe et personnelle, ils se caractérisent par une motivation spontanée et militante. La compréhension et la connaissance du trouble impliquent une absence de jugement, une plus grande compréhension de l’autre et de son parcours. L’autre perçoit l’empathie, se sent écouté et accueilli.

Il y a également une entraide au sein de l’équipe. Il s’agit de veiller les uns sur les autres, d’être soutenant, attentif au changement de comportement qu’on a soi-même expérimenté. Les membres ne le font pas par devoir professionnel, mais par empathie, parce qu’ils sont déjà passés par là et peuvent potentiellement y retourner. Ils le font simplement parce que ça fait sens.

La principale activité de Funambule est l’organisation de groupes de paroles à Bruxelles et en Wallonie. Ces groupes de paroles, ces moments entre pairs, visent à rompre l’isolement et susciter l’espoir, une première étape indispensable pour entamer son parcours de rétablissement.

Et pour terminer ce bref panorama : UTSOPI[7] ou l’union des travailleuses et travailleurs du sexe organisés pour l’indépendance. Cette association auto-gérée (et qui se revendique comme telle) est lancée en 2015 sur base d’un constat : l’envie de disposer d’un espace “entre soi”. Il y a la volonté de créer un espace de paroles pour se réunir, discuter du travail mais aussi de la vie privée. Ici aussi, il y a une volonté de briser l’isolement et stimuler la solidarité. L’espace est aussi là pour parler des droits que les travailleuses et travailleurs du sexe ont l’impression de ne pas avoir, et, dans certains cas, n’ont pas. Échanger entre collègues, entre pairs, permet de parler autrement puisqu’il il n’y a pas de relation aidé-aidant.

Mais au-delà de cet espace de parole, la création d’UTSOPI permet aux travailleuses et travailleurs du sexe de faire entendre leur voix, en leur nom propre. La communauté se soutient elle-même. Et cette approche communautaire affirme sa singularité et propose une vision affranchie de l’influence de l’aide médicale, psychologique ou sociale. UTSOPI pose un cadre qui pousse à se sentir légitime en tant que personne concernée, légitime de porter un discours et de se représenter soi, sans pour autant avoir aucun devoir d’exemplarité. Cette légitimité retrouvée et affirmée autorise à s’exprimer en tant que citoyen sur ses conditions de vie, à faire des plaidoyers et, par-là, à sensibiliser et déstigmatiser.

PARTICIPATION ET ÉMANCIPATION

Les expériences abordées ci-dessus le prouvent, il y a dans l’approche participative un fort potentiel émancipateur : restauration de la légitimité de la parole, de l’estime de soi, acquisition et/ou renforcement de compétences, gain d’autonomie, stimulation de l’entraide, affirmation de l’identité communautaire… Les personnes impliquées dans des projets caractérisés par cette façon de faire peuvent se baser sur de multiples ressources pour développer leur pouvoir d’agir.

Pour la sphère professionnelle, il y a un réel intérêt à accompagner l’essor de ces pratiques, leur laisser de l’espace pour s’épanouir, avoir conscience des ressources qu’elles apportent et collaborer avec celles et ceux qui les font vivre. Pour lutter contre le sentiment d’impuissance, les professionnels de l’aide et du soin doivent aussi développer leur pouvoir d’agir et, si la participation est une clé pour soutenir leur public, elle l’est tout autant pour eux-mêmes. Il y a beaucoup à apprendre de ces manières de s’approprier une problématique, ainsi que du savoir et de la solidarité qu’elles engendrent. Ces projets interrogent et affinent les postures et, ainsi, favorisent un environnement de travail où chacun trouve sa place. Ils contribuent à intégrer les savoirs expérientiels dans les pratiques professionnelles et à faire de la participation des pairs une réalité institutionnelle reconnue par tous.

Les expériences participatives apportent un regard complémentaire à l’offre existante, un regard qui vient étoffer la pluridisciplinarité propre au secteur social-santé. La culture de la participation enrichit le terreau favorable à l’émergence de l’innovation sociale. Elle ouvre des perspectives intéressantes pour des fonctions singulières telles que la pair-aidance.

Pour le Réseau Nomade, il y a un souffle rafraichissant ressenti au contact de ses nombreuses initiatives et de celles et ceux qui les portent : c’est un réel privilège que de contribuer à notre échelle à les mettre en lumière.


[1] www.reseaunomade.be/ Le Réseau Nomade regroupe 16 organisations bruxelloises : Alias, L’Autre « lieu », Bruss’Help, Bruxelles-Laïque, Diogenes, En Route, Espace P, FEANTSA, le Forum – Bruxelles contre les inégalités, le Funambule, Modus Vivendi, Periferia, Radio Panik, Réseau Hépatite C et UTSOPI. L’asbl DUNE en est le promoteur.

[2] www.reseaunomade.be/repertoire

[3] www.autrelieu.be/activites/groupe-medoc

[4www.dune-asbl.be

[5] www.radiopanik.org/emissions/clip-radio

[6] www.bipolarite.org

[7] www.utsopi.be

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