Un peu partout, les démocraties sont inquiètes. En Belgique francophone, fascinée comme on le sait par la situation française, sans doute avons-nous prêté une attention insuffisante à ce qui se passe chez nous. Ce thème pourrait faire l’objet de différents éclairages[1] : il va d’abord s’agir ici d’exposer la singularité du point de vue, en l’occurrence l’approche cognitive du langage, pour identifier ensuite ce que cette grille permet de mettre en lumière, quant aux acteurs, aux méthodes et aux moyens mobilisés, au service de ce façonnage des esprits. On veillera aussi à dégager quelques pistes de réflexion et d’action.
QUAND LES HÉROS NOUS LIBÉRENT
Cet exemple qui pourrait passer inaperçu, tant il est répété et dès lors devenu une banale évidence : le vocabulaire par lequel on parle de l’impôt. On ne compte plus en effet le nombre de circonstances dans lesquelles l’image de l’impôt est associée à celle d’un poids, d’une charge. Ce vocabulaire a été savamment choisi pour sa capacité à activer un schéma de compréhension qui concerne le corps.[2] Analysons-le. Porter une charge est une expérience physique désagréable, voire douloureuse. Dans sa force d’évidence, acquise par une incessante répétition, cette formule n’est donc pas une « punchline ». Son efficacité tient pour l’essentiel dans le fait qu’elle raconte une histoire, qui a la structure du triangle dramatique, chère à l’analyse transactionnelle. Une personne est accablée par un poids insupportable : la victime. Se présente quelqu’un qui propose de soulager cette souffrance, c’est le sauveteur. En revanche, celles et ceux qui insistent sur la nécessité, pour les pouvoirs publics, de disposer de moyens suffisants, endossent le rôle de bourreau.
Identifions les ingrédients de cette efficacité : l’activation d’une expérience physique (le poids), l’évocation de protagonistes et des rapports entre eux, ainsi que la mise en évidence d’une solution simple et expéditive : alléger l’impôt. On va le voir, la capacité évocatrice de cette formulation tire sa force d’un appui sur les sciences cognitives et singulièrement d’un courant de recherche appelé la cognition incarnée et de ses usages en communication. Qu’entendre alors par communication ?
COMMUNICATION POLYSÉMIQUE
Dans « Penser la communication »[3], Dominique Wolton propose de distinguer trois possibles acceptions de ce terme. Tout d’abord, sa dimension anthropologique : les êtres humains sont des êtres sociaux et donc de communication (Champ d’études et d’action des psychologues et des sociologues). Il identifie ensuite la dimension technique, lorsque l’on met en avant les Mass Media traditionnels (radio-télévision…) ou aujourd’hui les réseaux sociaux… (Figure centrale ici : journaliste). Enfin, Wolton souligne la nécessité fonctionnelle qu’est devenue aujourd’hui la communication, dans nos sociétés ouvertes et hyper-complexes. (Personnage-clé : conseiller en communication). C’est davantage dans cette troisième acception que l’on va se situer ici, en parlant des sciences cognitives.
Trois objets possibles, donc, pour la communication : et trois approches théoriques également.[4] Une première insiste sur la « transmission » (la fameuse expression : « Faire passer le message »). Une deuxième approche privilégie l’interaction (une affirmation typique de cette conception : « On ne communique pas : on prend part à une communication »). Une troisième, quant à elle, se focalise sur le/la destinataire.
Cette activité du destinataire peut à son tour être conçue de deux manières bien différentes. Soit à partir d’une métaphore informatique, on tente de modéliser cette activité comme un système de traitement de l’information (des datas, des procédures…), soit on insiste sur le fait que notre cerveau est un organe de notre corps. Dans son fonctionnement, il est informé par nos états internes et par nos sens. Plus encore, il est structuré par notre corps, situé dans ses environnements physiques, sociaux et culturels. C’est ce que soutient la cognition incarnée, (embodied cognition), un courant auquel se rattache George Lakoff et dont il est une figure de proue.
COGNITION : C’EST-À-DIRE ?
Etudier les phénomènes cognitifs se définit comme un projet de compréhension des processus mentaux. On peut certes entendre par là ce qui a trait à la connaissance (résolution de problèmes, mémoire, prise de décision…). Mais on y inclut également la perception, la motricité ainsi que les émotions.[5]
C’est en ce sens qu’il faut bien saisir que Lakoff est un cognitivo-linguiste. Son objet n’est donc pas le langage, en tant que système de signes, régi par un ensemble de règles, mais spécifiquement les processus cognitifs à l’œuvre à l’occasion du langage, entendu alors comme une activité sociale, biologiquement, physiquement et culturellement située, grâce à laquelle les êtres humains donnent sens à ce qui les entoure et se coordonnent. Certes, les mots sont importants. Mais ainsi abordés, ils se présentent comme la manifestation de surface de processus plus profonds, c’est-à-dire les soubassements neuro-structuraux nécessaires à la génération, la compréhension et les usages du langage.
Appliqué à notre sujet, l’art de communiquer ne consiste pas tant à utiliser des mots précis et respectueux de leur définition académique, mais davantage en l’usage de mots à même d’activer, dans le chef des destinataires, des schémas de compréhension, des univers de sens, des champs d’expérience à partir desquels ils et elles pourront générer de la signification.
PRENDRE LES MOTS AU PIED DE LA LETTRE… QUE NENNI !
Si nous ne cherchons pas seulement à nous exprimer, mais bien davantage à être compris par les personnes auxquelles nous nous adressons, comprendre et tenir compte des processus mentaux à l’œuvre dans toute compréhension revêt donc une importance considérable. Prenons un exemple. Justifiant sa mesure de limitation dans le temps des allocations de chômage, le Premier Ministre belge, Bart De Wever, a notamment déclaré : « Le système de chômage doit être un tremplin. Cela ne peut jamais être un hamac pour la vie. » On le voit immédiatement : l’efficacité communicationnelle de cette phrase ne tient pas dans le sens que le dictionnaire attribue aux mots « tremplin » et « hamac ». Elle tient en sa capacité à activer l’image d’un plongeur ou d’une skieuse sur son tremplin, ainsi que d’un dormeur couché dans son hamac, suspendu entre deux arbres. Elle tient en sa capacité à faire éprouver les sensations physiques et l’exaltation attachées à la pratique de tels sports, autant que les sensations de détente, quand ce n’est pas de voluptueuse paresse, attachées à cette position couchée. Elle tient en sa capacité à activer un jugement moral, construit sur l’opposition effort-mérite VERSUS paresse-faiblesse, une opposition structurante pour le modèle moral du « père strict », tel que George Lakoff l’a conceptualisé.[6]
Ce message n’est pas seulement le fait d’un communicant particulièrement doué ou inspiré : en réalité, il a été façonné en mobilisant les résultats de recherches en psychologie et en linguistique cognitives[7]. Des « think tanks » et des agences-conseils en communication ont dégagé de ces travaux des repères généraux et des méthodes opérationnelles, permettant de construire des stratégies, des campagnes et des outils de communication. Des messages ont été testés puis validés, grâce à des techniques auxquelles ont recours les professionnels de la communication persuasive et notamment les « focus groups[8] », couramment utilisés par les agences-conseil en marketing. Cet ensemble permet de découvrir « les mots qui marchent »[9] et de les diffuser. On va le voir, cela constitue des moyens de choix, nécessaires pour mener la guerre culturelle.
GUERRE CULTURELLE : NOS CERVEAUX, NOUVEAUX CHAMPS DE BATAILLE
Ces considérations éclairent alors sous un nouveau jour ce qui est assez souvent désigné aujourd’hui par guerre culturelle. Au départ concept sociologique, sous la plume du sociologue des religions, James Hunter[10], la notion est rapidement devenue une stratégie politique, revendiquée en tant que telle[11], avec une reprise assumée de la notion gramscienne d’hégémonie culturelle. Par culture, il faut entendre ici, non un secteur d’activités déterminé comme les arts du spectacle ou la littérature, mais dans un sens quasi anthropologique : celui de vision du monde, c’est-à-dire le socle de valeurs partagées et tenues pour des évidences dans une communauté politique donnée.
Mesurons bien alors l’important glissement que cela représente. Les acteurs politiques voyaient traditionnellement leurs énergies accaparées sur deux terrains : celui de l’élaboration de leurs propositions politiques, fondées sur des études, des expertises, puis leur défense sur la scène électorale, et celui de l’habileté politique, nécessaire pour élaborer des alliances et des compromis au sein des lieux institués, afin de les traduire en dispositions légales. La revendication performative de la guerre culturelle par certains acteurs comme stratégie politique, fait désormais apparaître un troisième terrain d’affrontement : nos cerveaux. Gagner « les esprits et les cœurs », avant de ramasser la mise dans les urnes, telle est la stratégie, au service d’une vision du monde où les problèmes sont clivés et les solutions autoritaires privilégiées. Ces usages des sciences du langage, couplés aux possibilités des outils numériques[12], avec l’appui de capitaux considérables, fournissent l’avantage technologique, le support logistique et les ressources nécessaires pour mener cette guerre, dont le façonnage de nos cerveaux est l’enjeu.
QUE FAIRE ?
Sur le plan intellectuel, il peut être assez rassurant de produire des analyses de ce type, qui viennent s’ajouter à d’autres analyses, adoptant des points de vue différents, plus ou moins complémentaires, construites à partir d’appareillages théoriques ou de points de vue différents. Appréhender et prendre la mesure de ce à quoi les démocraties font face est crucial. Comprendre, ce n’est déjà pas si mal. Mais sans doute s’agit-il de ne pas s’arrêter là et de déterminer les conduites à tenir, si nous voulons rassembler, plutôt que diviser et faire en sorte que les valeurs d’ouverture, de protection, d’accueil, de tolérance… redeviennent légitimes dans l’espace public, quand l’inquiétude et la peur des différences semblent aujourd’hui remplir les esprits.
Il importe alors de distinguer les niveaux d’intervention[13], chacune et chacun d’entre nous ayant spontanément tendance à privilégier le ou les niveaux où l’on se sent compétent et légitime, c’est-à-dire où l’on se sent une capacité d’agir. Les niveaux individuel et groupal sont importants. Rechercher un dialogue ouvert et une écoute respectueuse[14], au cours de laquelle on installe une rencontre authentique avec la ou les personnes, par-delà les opinions qu’elles affichent, permet d’ouvrir un espace de considération, à distance du manque de reconnaissance et du ressentiment[15] que cela engendre.
Les niveaux collectifs sont tout aussi déterminants. Dans les associations dont nous sommes membres et dans lesquelles nous exerçons des responsabilités, la vigilance aux mots et aux valeurs qu’elles expriment peut devenir une part intégrante de la stratégie de présence et de développement qu’elles se donnent. À un niveau plus élevé encore et par-delà leurs silos respectifs, les responsables des organisations soucieuses par exemple, de la défense de nos démocraties et de leur approfondissement, du respect de l’égalité et des diversités, des droits humains, de justice et de dignité humaine ou encore de la possibilité même de poursuivre une vie humaine digne sur cette Terre, ont tout intérêt à se rencontrer et se parler, pour partager de telles grilles d’analyse et se concerter entre eux sur les conduites à tenir.
Gérard PIROTTON
Gérard Pirotton est docteur en sciences sociales, spécialiste de George Lakoff, membre du réseau des chercheurs-Associés d’Etopia et co-animateur du FrameLab.
Pour en SAVOIR +
George LAKOFF :
« La guerre des mots. Ou comment contrer le discours des conservateurs », Les petits Matins, Paris, 2026. (Rééd 2015).
« Moral Politics. How Liberals and Conservatives Think », (2nd ed.), University of Chicago Press, Chicago and London, 2002.
Baptiste ERKES, Gérard PIROTTON :
« Faire front. Contrer la trumpisation des esprits », Altura/Luc Pire – Etopia, Liège, Namur, 2025.
Giuliano da EMPOLI :
« Les ingénieurs du chaos », Jean-Claude Lattès, Paris, 2019.
[1] Voir notamment cet interview de Benjamin VIARD (CRSIP) dans les colonnes du Bruxlles Laïque Echos, #130, 3ème trim 2025. Pages 27-30.
[2] Christ’l De LANDTSHEER, (2022), « De psychologie van de politiek. Een inleiding », ASP.
[3] Dominique WOLTON, (1997), « Penser la communication », Flammarion.
[4] Voir : Gérard PIROTTON, « Modèles théoriques de la communication » – https://gerardpirotton.be/communication-theories/
[5] Antonio DAMASIO, (2001), « L’erreur de Descartes. La raison des émotions », Odile Jacob (1994 pour l’édition originale en anglais)
[6] Pour une présentation schématique de ce modèle, on consultera particulièrement :
Baptiste ERKES, Gérard PIROTTON, (2025) « Faire front. Contrer la trumpisation des esprits », Altura/LucPire – Etopia, Liège, Namur. Pages 33 à 38.
[7] Luc BARBÉ, (2019), « La N-VA expliquée aux francophones », Ed. Étopia, Namur. Voir pages 258-280.
[8]. Franck LUNTZ, (2007), « Words that Works. It’s not What You Say, It’s What People Hear » Hyperion, New York.
[9] Ibid.
[10] James D., HUNTER, (1991), « Culture Wars, the Struggle to Define America », Basics Books.
[11] Baptiste ERKES, Gérard PIROTTON, (2025) « Faire front. (Op. Cit.). Pages 20-30.
[12] Giuliano da EMPOLI, (2019), « Les ingénieurs du chaos », Jean-Claude Lattès, Paris.
[13] Niveaux d’intelligibilité des réalités sociales. Voir : https://gerardpirotton.be/organisations-theories/niveaux-d-ardoino/
[14] Lumir LAPRAY, « Ces gens-là. Plongée dans cette France qui pourrait tout faire basculer », Payot, Paris. 2026.
[15] Cynthia FLEURY, « Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment », NRF/Gallimard, Paris, ANNÉE ?


