VIVRE BEAUCOUP PLUS LONGTEMPS EN BONNE SANTÉ

par | BLE, DEC 2015, Social

Dans quel monde vivons-nous ?

Nous vivons dans une période de l’histoire complexe, passionnante, incertaine, pleine d’espoirs et de risques.

Jamais dans l’histoire de l’humanité, nous n’avons vécu aussi longtemps. Depuis plus d’un siècle, nous gagnons deux à trois mois d’espérance de vie par année et, n’en déplaise aux pessimistes qui annoncent périodiquement que “nos enfants vivront moins longtemps”, l’évolution se poursuit aujourd’hui.

Mais jamais non plus dans l’histoire de l’humanité, nous n’avons eu autant de moyens de nous mettre en péril et même de nous détruire les uns les autres, que ce soit involontairement, suite au réchauffement climatique et aux pollutions, ou volontairement par l’utilisation d’armes de plus en plus performantes, rapides et destructrices.

Ces évolutions simultanées nous mettent devant des choix vertigineux. Une des propositions de ceux qui se définissent comme technoprogressistes ou comme transhumanistes est de permettre d’améliorer les êtres humains pour les rendre capables de vivre beaucoup plus longtemps en bonne santé.

Chaque jour,  dans  le  monde,  environ 150 000 personnes décèdent. Parmi ces drames si nombreux, environ 110 000, c’est-à-dire l’immense majorité, sont consécutifs aux maladies liées au vieillissement. Les accidents, la faim, les guerres, les catastrophes, les maladies infectieuses, les suicides… toutes les causes de décès mises ensemble provoquent moins d’un décès sur trois dans le monde. Si nous considérons que toute mort non voulue d’un être humain est injuste, il n’y a pas de cause plus massivement utile que de permettre des vies plus longues et en bonne santé, en luttant contre les maladies qui sont la conséquence de la sénescence.

Le fait que le vieillissement soit la cause principale de décès au niveau  mondial  est encore largement méconnu. Il provient d’une très bonne nouvelle. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la majorité des femmes et des hommes de la planète échappe à tout ce qui a causé la plupart des décès jusqu’ici, des maladies infectieuses aux violences en passant par la malnutrition et les attaques de parasites. Cette évolution ne concerne pas seulement les pays riches. Au contraire, à l’exception de certains pays de l’Afrique subsaharienne, l’espérance de vie progresse plus vite dans les pays du Sud que dans les pays du Nord. Ainsi, dans le grand pays le plus pauvre du monde en dehors du continent africain, à savoir le Bangladesh, l’espérance de vie   a progressé de 18 ans durant ces 40 dernières années et frôle aujourd’hui les 70 ans.

Dans beaucoup de pays riches, comme  la France et la Belgique, la durée de vie moyenne dépasse désormais les 80 ans et continue de progresser, en moyenne de deux à trois mois par année.

Par contre, ce qui aujourd’hui ne progresse plus, c’est la durée maximale de vie. La personne qui a vécu le plus longtemps dans l’histoire de l’humanité était Jeanne Calment, décédée en 1997 à 122 ans. Une petite vingtaine d’années plus tard, la personne la plus âgée au monde n’a “que” 116 ans.

COMMENT VIVRE BEAUCOUP PLUS LONGTEMPS ?

En Europe, comme dans le monde, il y a cependant moyen d’aller plus loin, beaucoup plus loin. Mais pour vivre beaucoup plus longtemps en bonne santé, il ne suffira pas d’appliquer les meilleures normes de santé disponibles aujourd’hui. Une bonne alimentation, un environnement plus sain, une vie harmonieuse, de l’exercice en suffisance et d’autres mesures “d’hygiène de vie” sont utiles, mais ces mesures ne permettront pas de dépasser une centaine d’années d’existence.

Pour vivre encore mieux, il faut des progrès médicaux considérables pour lutter contre les maladies cardio-vasculaires, les cancers et les maladies neuro-dégénératives.

En ce qui concerne les maladies cardio-vasculaires, nous  progressons  déjà  de manière considérable. En trente ans, à âge égal, la mortalité suite à ces maladies a diminué d’environ 50 %.

Pour ce qui est des cancers, les avancées sont également considérables pour certains types d’affections (notamment les cancers du sein), mais elles restent lentes dans d’autres domaines (par exemple, les cancers du poumon).

Enfin, malheureusement, pour les maladies neurodégénératives et particulièrement la maladie d’Alzheimer, nous progressons extrêmement peu. Ceci signifie, vu l’augmentation de l’espérance de vie, que, sans accélération du progrès médical, une fille qui naît aujourd’hui a probablement une chance sur deux de devenir centenaire, mais elle a aussi vraisemblablement une chance sur deux d’être atteinte en fin de vie par la maladie d’Alzheimer.

QUELS SONT LES MOYENS MÉDICAUX POUR PROGRESSER ?

Il y a d’abord les produits. Un nombre considérable de substances a été testé, souvent sur des souris, afin de déterminer si elles prolongent la durée de vie. La rapamycine, la metformine, les statines, mais aussi la très classique aspirine ont une efficacité non négligeable mesurée. Cependant, il s’agit surtout de progression pour la durée moyenne de vie, non pas pour les durées extrêmes. Autrement dit, pour les femmes et les hommes, cela pourra peut-être un jour permettre de vivre 90 ans plutôt que 85, mais pas 120 ans au lieu de 100.

Ce qui est plus prometteur, ce sont les thérapies géniques. Aujourd’hui, pour une somme qui devient négligeable, il est possible de déterminer le patrimoine génétique de chaque personne. Nous avons également la capacité de modifier, de plus en plus rapidement et de plus en plus précisément, nos cellules par thérapie génique. Nous savons que des espèces animales, génétiquement très proches, ont des durées de vie normales très différentes. Enfin, nous serons bientôt capables, grâce à des cellules-souches, à des imprimantes 3-D et des connaissances médicales, de réaliser des tissus et des organes pouvant être transplantés dans notre corps. Ce qui manque par contre actuellement, malgré des recherches, c’est la découverte, pour l’être humain, de gènes de longévité. Mais des milliers de scientifiques sont sur la brèche.

A plus long terme, les nanotechnologies, technologies à l’échelle du  milliardième  de mètre, pourraient être utilisées pour la création de robots de toute petite taille, capables entre autres d’exercer les fonctions actuelles de cellules et de globules blancs, détruisant les bactéries, désagrégeant les substances qui s’accumulent dans notre corps.

De manière beaucoup  plus  vertigineuse et interpellante, certains transhumanistes imaginent aussi, un jour, une existence sans limitation de durée, sur un support informatique. C’est l’idée du “téléchargement du cerveau”, du “brain in a vat” (cerveau dans une boîte). Le concept, très abordé en science-fiction (par exemple dans le célèbre film “Matrix”), est aujourd’hui totalement hypothétique. Ce n’est certainement pas l’objectif premier que se sont assignés la plupart des “longévitistes” et cela ne sera pas examiné plus avant dans ce court article..

L’ACCÉLÉRATION TECHNOLOGIQUE INFORMATIQUE AU SERVICE DE LA LONGÉVITÉ

Les recherches concernant la longévité sont extrêmement complexes, car les phénomènes de vieillissement sont lents chez l’homme et parce que les animaux de laboratoire qui, eux, vivent moins longtemps, vieillissent de manière très différente de nous. La fiabilité des  expérimentations  est souvent insuffisante, car elles ne sont pas encore toujours réalisées en “double aveugle”, c’est-à-dire sans que l’expérimentateur sache, durant l’expérience elle-même, si le sujet reçoit une thérapie ou  un placebo. En effet, même de manière inconsciente, un expérimentateur traitera différemment des personnes ou des animaux selon qu’il pense qu’il utilise une thérapie active ou un placebo. Par ailleurs, de très nombreuses recherches relatives au vieillissement humain sont plus descriptives que prospectives. Elles examinent les données statistiques relatives à la durée de vie selon l’alimentation, l’origine sociale, le comportement,… C’est certainement pratique pour déterminer quels comportements permettent une vie un peu plus longue en bonne santé, mais c’est peu utile pour des avancées importantes.

Heureusement, les progrès informatiques permettent des modélisations toujours plus performantes des évolutions du vieillissement. Les géants de l’informatique, Google, Apple, Facebook, Microsoft mais aussi IBM investissent massivement dans les développements de l’intelligence artificielle. Selon de nombreux spécialistes mondiaux de ces questions (Nick Bostrom, Stephen Hawking, Elon Musk, Bill Gates,…), une intelligence artificielle dite forte (ou globale) pourrait devenir un danger pour l’humanité. C’est une des raisons pour lesquelles il est hautement souhaitable que les utilisations des moyens informatiques les plus remarquables servent autant que possible prioritairement à la santé et à tout ce qui protège l’être humain, plutôt qu’à ce qui peut le détruire (par exemple, la longévité plutôt que les armes).

En utilisant l’intelligence à rendre l’homme plus résilient, nous ne contribuons pas seulement au bien-être des individus, mais aussi au bien-être de la société dans son ensemble. Ceci nous amène aux enjeux sociétaux de la longévité.

UNE VIE EN BONNE SANTÉ BEAUCOUP PLUS LONGUE, FACTEUR DE STABILITÉ, DE PAIX ET D’ÉCONOMIES

Une vie beaucoup plus longue ne crée pas un risque de surpopulation, mais est au contraire un facteur d’équilibre. Les pays  à croissance démographique non soutenable sont des pays où la vie est très courte. Les femmes qui vivent moins longtemps ont plus d’enfants. Si demain, des thérapies permettent de vivre et de rester fertiles beaucoup plus longtemps, à court et moyen terme, la natalité devrait diminuer encore fortement et le spectre de la surpopulation s’éloigner.

Une société où les citoyens vivent beaucoup plus longtemps est une société beaucoup plus pacifique. Ceci s’explique parce  que les crimes et délits sont moins commis par des personnes d’âge plus élevé, mais également parce que, dans une société où la mort devient de plus en plus exceptionnelle, la violence devient de plus en plus illégitime. Il a ainsi fallu par le passé que les décès d’enfants deviennent exceptionnels pour que l’infanticide devienne un délit inacceptable.

Plus largement, une société où la mort devient rare est une société où les femmes et les hommes pensent de plus en plus  au long terme. Nous devenons de plus en plus attachés à un environnement durable, vivable par tous à long terme puisque cet environnement lointain a de plus en plus de chance d’être le nôtre.

Enfin, une société qui investit dans la longévité est une société économe. Prévenir vaut mieux que guérir dans le domaine des soins de santé comme dans bien d’autres domaines. Un euro investi dans une recherche efficace contre la sénescence pourra un jour bénéficier à des milliards de personnes. A moyen et long terme, si nous parvenons à diminuer considérablement voire à mettre fin aux maladies liées au vieillissement, les citoyens pourront vivre avec des coûts de santé de plus en plus faibles quel que soit leur âge.

MAIS ALORS COMMENT AVONS-NOUS APPRIS À AIMER LA MORT ?

Le vieillissement est un mécanisme inéluctable et insoutenable de dégradation se terminant “dans le meilleur des cas” par l’agonie puis la mort. En fait, nous ne souhaiterions probablement pas cela à notre pire ennemi si nous pouvions le lui éviter. Mais nous ne pouvons l’éviter. Que fait alors l’esprit humain ? Il rationalise et se crée d’innombrables raisons de considérer la mort comme acceptable, voire souhaitable. Il ou elle parlera de “sens de la vie”, de “belle mort”, de “respect de la nature”, de “renouvellement souhaitable des générations” et, bien sûr, pour les pratiquants de la plupart des religions, de “vie après la mort”. Il rejettera la longévité exactement comme le renard dans une des fables de La Fontaine : Mourant presque de faim, Vit au haut d’une treille Des raisins mûrs apparemment, Et couverts d’une peau vermeille. Le Galand en eut fait volontiers un repas ; Mais comme il n’y pouvait point atteindre : Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.

Il est à souligner que ce mécanisme, profondément inconscient, d’acceptation de la vieillesse et de la mort, est utile. Il nous évite de sombrer dans la terreur permanente. Dans le même temps, pour le plus court terme, le désir de vivre, de faire reculer jour après jour le néant, reste aussi profondément implanté.

Mais aujourd’hui, l’acceptation des innombrables douleurs et décès suite au vieillissement est un frein aux recherches de longévité. Tout comme ont été un obstacle hier, les idées de ceux qui postulaient qu’il était normal voire souhaitable que les enfants meurent en masse en bas âge, que les femmes souffrent à l’accouchement, que les opérations se fassent sans anesthésie…

Il est à espérer que cette perspective nouvelle soit prise en compte largement et notamment par les plus progressistes. Cela permettra des investissements publics majeurs dans ce domaine et contribuera à ce que les bénéfices potentiels immenses servent dès le départ pour tous, à commencer par les plus pauvres qui ont en moyenne la vie la plus courte et la plus mauvaise santé. Si la recherche globale de longévité n’est plus le monopole de Google, IBM et de quelques autres acteurs privés, la longévité pourra continuer à s’étendre sans inégalités majeures, sans troubles sociaux et avec des thérapies nouvelles plus rapidement accessibles à de plus en plus de citoyens.

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