VOCABULAIRE MIGRATOIRE: ASSIGNATION D’UNE IDENTITÉ FANTASMÉE

par | BLE, DEC 21, Migration

“Étranger”, “enfant d’immigré” ou “réfugié”, les mots liés à la migration sont aujourd’hui monnaie courante dans nos discours politiques, médiatiques et quotidiens. Comment se sont-ils normalisés ? De quelle manière leur sens et leur usage ont-ils évolué ? Et surtout, comment affectent-ils les personnes concernées  dans la construction de leur identité, leur vision d’elles-mêmes, leurs parcours professionnel et personnel ? Éléments de réponse.

“C’est sérieux, les mots qu’on emploie, soutient la romancière québécoise Marguerite Beaudry dans son ouvrage Tout un été l’hiver. Il faut chercher le mot juste afin d’être bien sûr de penser selon une vérité profonde”. Sans forcément partir à la recherche d’une vérité profonde à chaque mot prononcé, il n’est pas vain d’ouvrir de temps à autres la réflexion sur le sens et les implications de ceux que l’on emploie régulièrement. Parmi tant d’autres, le lexique lié à la migration s’est imposé dans de nombreux domaines ces dernières décennies. Des champs scientifique, juridique et politique, il s’est ainsi peu à peu développé dans le langage courant. Il n’est ainsi pas rare d’entendre des personnes, proches ou éloignées, désignées comme étant “étrangères”, “réfugiées” ou “immigrées”. Des termes à comprendre dans un contexte spécifique, celui d’un État qui distingue sur son territoire et à un moment donné des individus nationaux et d’autres extérieurs au pays. Selon la région du monde et la période, l’usage de ces termes évolue, en même temps que la société. “Ils changent au fil du temps et parfois, quand ils restent, ils prennent un sens différent, explique le sociologue Marco Martiniello, directeur de recherches au FNRS et directeur du Centre d’études de l’ethnicité et des migrations à l’université de Liège. L’expression “travailleurs immigrés” revenait surtout dans les années 1970 et quasi plus aujourd’hui. Le terme “deuxième génération” n’est, lui, presque plus utilisé dans l’espace francophone alors qu’aux États-Unis, il est accepté dans les discours académiques, politiques et revendiqué par les personnes concernées elles-mêmes”.

Sofia, elle, réfute l’appellation “troisième génération”. “Ça fait sens en sociologie mais pas au niveau interpersonnel. Pourquoi la société ne me considère que sous le prisme de la migration, alors que je suis née à Bruxelles, que j’y ai grandi et que j’y vis et j’y travaille ? Ça fait mal et c’est frustrant de ne pas être considérée comme vraiment Belge alors que je suis un produit de nulle part ailleurs”. Pas vraiment Belge mais alors quoi ? “Les gens m’assignent une identité marocaine sur base de mon nom ou de ma tête, sans même me connaître ou me poser la question. Longtemps, j’y ai cru, pensant que je n’avais accès qu’à cette catégorie à part qui ne sert qu’à me limiter”. Ce malaise est partagé par Abdel, dont le père est arrivé du Maroc il y a une cinquantaine d’années. “Je pensais être Belge mais on m’a toujours fait comprendre que je n’étais qu’un étranger. Je pense qu’on ne sera jamais perçus comme Belges, on aura toujours un handicap : même quand tu te présentes en tant que Belge, on te dit “oui mais de quelle origine ?” Un fils d’Italien immigré n’entend pas ce genre de remarque”. La question des origines est également mal vécue par Sofia, qui y voit une curiosité mal placée. “L’intention des gens qui posent cette question est peut-être bonne, mais les conséquences de leurs mots sont clairement négatives. Me demander de préciser mes origines, c’est me dire qu’on ne me considère pas comme Belge, tout ça pour me réduire à du couscous et du thé à la menthe. Pourtant, ils ne résument pas les Français à la baguette et au fromage !”.

Alors que certaines critiques estiment secondaires voire inutiles les luttes visant à repenser le langage, pour d’autres, ces combats sont cruciaux en ce que notre vocabulaire influence nos représentations du monde. “Il n’y a pas de terme neutre, argue Marco Martinielli. Les termes utilisés ont un impact sur les constructions politiques qui sont faites. Quand on définit certaines personnes migrantes comme étant illégales, on considère que ces personnes sont des criminelles et on favorise une approche sécuritaire plutôt que basée sur la solidarité. Je préfère parler de personnes sans document valide ou au statut irrégulier”. Cette préférence pour l’usage du terme “irrégulier” plutôt que pour “illégal” fait d’ailleurs l’objet d’une recommandation de l’assemblée générale de l’ONU dès 1975.1 Il s’agit de déplacer le curseur en rappelant que seuls les actes sont illégaux, et non les êtres humains. Un détail qui n’en est pas un selon la consultante indépendante Kristi Severance et cheffe de projet pour l’Organisation internationale pour les migrations Paola Pace : “les efforts actuels pour débattre de la “crise migratoire” et y réagir en Europe sont de nature polémique, une polémique alimentée en partie par la terminologie imprécise et parfois incendiaire utilisée pour décrire les migrants. Cette situation risque également de contribuer à l’érosion des droits des migrants”.2

Ne pas utiliser les mots justes, ce serait donc en partie réduire le droit de tout être humain à un traitement juste. “Je vois la façon dont les gens considèrent tous les Syriens comme de pauvres réfugiés en situation de faiblesse alors que certains sont multi-diplômés, parlent anglais et ont donc d’autres besoins que de trouver un logement social et un travail en coiffure ou en mécanique. Mettre les gens dans des cases, c’est leur imposer un certain parcours qui ne correspond pas à la réalité”, estime Majdoulyne. Syrienne venue étudier en Belgique, elle s’y est finalement installée, par amour pour le plat pays et pour son mari. “Je suis arrivée avant la guerre. Depuis, je suis assimilée d’office au statut de réfugiée. Les yeux des gens deviennent tout tristes, plein de questions, alors que ce n’est pas mon vécu. J’ai une amie qui déteste qu’on l’appelle réfugiée, pour elle, c’est péjoratif. Moi, ça me rend triste par rapport à l’image qu’ont les gens de la Syrie et ça m’oblige à systématiquement expliquer mon parcours”.

Après les réfugiés de guerre, ce sont les réfugiés climatiques qui ont récemment été sous le feu des projecteurs. Un nouveau concept lié au contexte environnemental que nous connaissons ces dernières années. Tout comme le reste du lexique migratoire, il tend toutefois à mettre une myriade de réalités différentes dans le même panier, souligne Marco Martiniello. “Quand on y regarde bien, plusieurs raisons se conjuguent pour expliquer la migration de ces personnes, pas uniquement l’aspect climatique. Par ailleurs, toutes les personnes qui se trouvent confrontées à des problèmes liés à l’environnement n’ont pas les moyens de partir. Cette catégorie met à jour la notion de réfugié mais n’est pas neutre puisqu’il y a un choix de se concentrer uniquement sur l’aspect climatique”.

INTRÉGRATION ET ILLÉGAL, DES TRANSFERTS DANS LES DEUX SENS

L’utilisation de ces mots de la migration tend notamment à se normaliser quand les discours politiques et médiatiques s’approprient le vocabulaire des sciences sociales. Ce fut le cas pour le concept d’intégration. “La façon dont on l’utilise en politique n’a rien à voir avec la façon dont les fondateurs de la sociologie l’utilisent. Au départ, on parle d’intégration sociale. On regarde la société dans son ensemble, en quoi elle parvient à avoir une certaine cohérence en étant composée de personnes très différentes. C’est donc un regard sur la société, rappelle Marco Martiniello. En politique, quand on parle d’intégration des immigrés, c’est un poids qu’on met sur leur dos. On considère de facto que ces personnes ne sont pas intégrées. C’est stigmatisant et ça a un potentiel discriminatoire puisqu’on convoque un répertoire répressif”. Il importe ainsi de replacer les discours dans leur contexte idéologique. “Par exemple, le Vlaams Belang ne parle jamais de l’apport des personnes qui viennent de l’étranger. Il se concentre uniquement sur la criminalité, le danger et l’extinction de la race blanche”

Mais les transferts de mots peuvent se faire dans les deux sens. “Certaines catégories, comme “illégal”, viennent du politique et ont été utilisées par des chercheurs”. Dans tous les cas, les personnes concernées ne sont pas condamnées à rester éternellement passives face à l’usage de ces termes et des préjugés qu’ils sous-tendent. “Le mot intégration a un moment été rejeté par de jeunes Belges dont les parents ont migré ici parce qu’il est lié à tout un discours qui les considère comme pas intégrés et non intégrables. Ne pas accepter les labels qui sont donnés par les institutions, avoir le droit de s’auto-nommer est très important car c’est une manière d’exister politiquement“. Or, selon Abdelmalek Sayad, sociologue français spécialiste de l’immigration, “exister, c’est exister politiquement“.

Tout le monde ne dispose cependant pas du même pouvoir de s’auto-définir et de rejeter les labels attribués à un groupe. “La génération de mes grands-parents ne parlait pas ou pas bien français et vivait dans l’urgence : ce qui comptait, c’était garder un toit au-dessus de sa tête et avoir de la nourriture dans l’assiette, pointe Sofia. Pour nous, c’est différent. Grâce au courage de celles et ceux qui nous ont précédé, on est instruit. On a accès aux mêmes codes et au même vocabulaire que ceux qui veulent nous assigner donc on a les moyens de redéfinir les termes. Certains mots, comme “racisé”, très utilisé par les mouvements anti-racistes, commencent ainsi à avoir une certaine reconnaissance et à s’imposer dans d’autres champs.

Les groupes militants ne sont toutefois pas les seuls à mener une réflexion sur l’usage du lexique migratoire. Certaines personnes concernées le font aussi de leur côté. “Plus jeune, ça me faisait un truc quand on m’appelait enfant d’immigré. Au début, j’étais perplexe, je ne savais pas ce que ça signifiait. Je me demandais pourquoi est-ce qu’on ne m’appelle pas par mon prénom, pourquoi on ne dit pas “française de 27 ans”. Pourquoi ajouter enfant d’immigré derrière ?“, se demande Marthe, qui constate qu’elle n’est considérée comme réellement chez elle ni en France ni au Congo ou en Angola. “Pour moi, c’était un moyen de m’exclure, de me faire comprendre que je ne viens pas vraiment d’ici alors que je suis Française. Avec le temps, la jeune femme s’est réapproprié cette notion afin d’en garder le positif. “Ça me permet d’être fière de mes racines. De ne pas oublier l’histoire de mon père qui est parti de rien, a tout quitté pour construire une vie ailleurs et permettre à ses enfants d’avoir des opportunités. C’est ça l’immigré, pas la version négative et raciste véhiculée dans les médias“.

“JE ME SUIS FAIT APPELÉ ENZO”

Plus qu’un questionnement sur leur identité, le lexique migratoire et tout ce qu’il comprend de valeurs positives et négatives a aussi des conséquences sur les agissements des personnes concernées. Leslie, qui se présente comme une femme noire adoptée et socialisée par des personnes blanches, a, dès sa plus tendre enfance, été confrontée à des mots très durs : “sale étrangère, rentre dans ton pays“, “Tu n’es pas Belge, les Belges ne sont pas noirs“, “Tu as beaucoup de chance d’être en Belgique. En Afrique, vous habitiez dans la savane et les arbres et vous vous baladiez nus“, etc. “Ces termes suscitaient chez moi colère, énervement et épuisement moral car ils étaient répétés inlassablement comme des mantras. Je me suis développée dans une forme de vigilance constante dans les rapports aux autres pour que mon comportement ne corresponde pas aux préjugés en lien avec les Noirs (personnes en retard, pas sérieuses, femme en colère, etc.).  Il y a un vrai sentiment d’impuissance de mener notre vie de citoyenne sans être assignée à la place que d’autres ont choisi pour nous et nos enfants. Ce poids est très lourd à porter“. Outre les comportements, l’apparence des femmes noires fait aussi l’objet de nombreux jugements de valeurs. “Ça se fait subtilement, depuis petit. Quand on nous dit quelle coiffure est professionnelle ou pas, on nous dit de nous lisser les cheveux pour nous assimiler. On nous dit comment nous habiller, quels tissus sont corrects ou pas. C’est ça que je vis mal, plus qu’un vieux mec qui crie “étrangère”, confie Marthe. Je me suis longtemps assimilée : cheveux lisses, pas de wax, pas de tresses collées, un français très soutenu. Aujourd’hui, je m’en fiche un peu et je vois que les gens autour de moi s’en fichent aussi de me voir avec mes cheveux crépus ou ma veste en pagne, donc c’est cool“.

Abdel, lui, se souvient avoir tenté le tout pour le tout dans sa jeunesse. “J’ai fait une crise identitaire de 18 à 25 ans. Je me suis teins les cheveux et je me faisais appeler Enzo en vacances. Avec du recul, c’est fou d’en arriver là pour se faire accepter mais des histoires de discrimination, j’en ai à la pelle“. Fatigué, il espère pouvoir un jour quitter la Belgique. “Je pense aller dans un pays où le racisme structurel est moins présent, où le fait d’être musulman ne me met pas d’office dans la catégorie de suspect. Idéalement, en Asie du sud-est, en Malaisie. Je ne veux pas que mes enfants aient à subir ce que j’ai subi“. Une décision drastique qu’il est loin d’être le seul à poser. “On a vu à moment une émigration de jeunes, dont les parents ont immigré en Belgique, vers certains pays du Golfe ou au Canada. Ils expliquent cela par le fait que, bien qu’ils aient grandi en Belgique, ils sont considérés comme pas intégrés“, explique le sociologue Marco Martiniello. Medime, dont l’arrière-grand-mère est arrivée d’Albanie il y a 60 ans, témoigne également du rejet que peut entraîner l’assignation identitaire. “Comme moi, mon frère a subi cette constante appellation de “l’autre”. Pour lui, c’en est à un point où il a un désintérêt total pour la Belgique et ce qu’elle a à offrir. Il pense que les possibilités d’étude, d’emploi, d’avenir lui sont fermées“.

Medime, elle, vit désormais beaucoup mieux sa double identité belge et albanaise. Mamans toutes les deux, Leslie et Majdoulyne préparent de leur côté leurs enfants à mieux vivre ces réalités.”Ce qui est affligeant, c’est que les propos racistes que j’entendais dans mon enfance sont à peu près les mêmes que ceux que mes enfants entendent, déplore Leslie. Je veux leur donner les outils de réflexion pour être entendus et respectés en tant qu’individus. Et Majdoulyne de conclure : “je veux qu’ils se sentent bien en Europe et qu’ils sachent que la Belgique leur appartient.


1. Assemblée générale, Mesures pour garantir les droits humains et la dignité de tous les travailleurs migrants, 3449, 2433ème réunion plénière, 9 décembre 1975. www.worldlii.org/int/other/UNGARsn/1975/87.pdf

2.  Kristi Severance et Paola Pace, “L’importance de la terminologie migratoire”, Revue Migrations Forcées,  janvier 2016 (numéro 51), page 69.

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