FUCK DYSTOPIA : ET SI C’ÉTAIT MIEUX DEMAIN !?

par | BLE, Laïcité, RÉCITS

« Nous sommes cette génération qui n’a rien connu d’autre
Que l’odeur et le bruit d’une salle des machines en surchauffe
Nous sommes ces enfants nés dans le désert de l’intellect
Du sable dans les yeux, dans la bouche et du sang plein les lèvres
Nous sommes ceux qui essayons de devenir des hommes
Dans un monde marchand qui infantilise les masses
Pendant qu’une clepsydre géante remplie d’pétrole s’écoule
Et qu’en même temps nos chances de survie s’effacent 
».
Etincelle, Zippo

« Il est plus facile de penser la fin du monde que de penser la fin du capitalisme. »

Cette phrase frappe juste et fort. Elle témoigne de l’hégémonie culturelle du capitalisme qui, au long d’un travail idéologique minutieux, a fini par s’imposer comme une sorte d’horizon indépassable. Margaret Thatcher avait prévenu : « there is no alternative » (TINA). On aurait dû être plus attentifs. Mais cette phrase qui frappe témoigne aussi d’un effroyable appauvrissement de l’imaginaire politique, d’une incapacité à penser les alternatives ou à proposer un projet de société cohérent qui puisse faire cause commune comme naguère le communisme ou l’anarchie. Elle témoigne enfin d’un pessimisme généralisé ou l’effondrement est devenu plus réaliste que l’émancipation. Comme si on avait perdu une bataille culturelle, mais en toute complicité. On le conçoit bien en songeant à tous les petits plaisirs narcissiques et inavouables qu’on a pu ressentir en lisant un récit dystopique ou en s’abrutissant devant The walking dead ou Squid game.[1]

Et pourtant les conséquences de cette accoutumance à « la fin du monde » a des conséquences palpables et dramatiques. Quand l’humanité reste passive, comme en état de sidération devant l’extinction des espèces, la destruction des écosystèmes, l’effondrement de notre capacité à nous loger et nous nourrir sainement ou même à avoir accès à une source d’eau potable. Quand on ne réagit pas de toute notre énergie face aux génocides et aux destructions de l’humanité en Palestine, au Soudan, dans l’Est de la RDC, au Yémen, au Liban, en Iran…  quand l’énumération des noms des dizaines de milliers d’enfants assassinés résonne comme dans une caverne bruyante de vacuité ; quand la perspective d’une apocalypse suivie d’une reconstruction en mode « Riviera », d’une mauvaise dystopie devient un projet et que ça passe crème

Dans les années 1990 Slavoj Žižek a prononcé cette phrase « il est plus facile de penser la fin du monde que de penser la fin du capitalisme ». Ce n’était pas un constat. C’était un reproche ! Et ce reproche était manifestement fondé. La dystopie a longtemps été conçue comme un moyen de critiquer la marche du monde, comme une alerte. Désormais, elle a pris des airs de description. Mark Judge, le réalisateur du film Idiocracy[2] (2006) a d’ailleurs très adroitement déclaré en 2021 : « I never expected Idiocracy to become a documentary ».[3] Bien vu.

Il est même probable que l’habitude dystopique participe à rendre confortable de penser en termes de chute plutôt qu’en termes de libération. Du moins pour celles et ceux qui ont l’illusion qu’ils et elles vont pouvoir se sortir d’affaire parce qu’ils et elles seraient mieux préparés ou organisés que les autres. Pour celles et ceux qui ont cédé à la logique individualiste droitarde du « moi d’abord » et du « nous avant les autres ».[4]

Eh bien, ça suffit. Basta ! Fuck dystopia !

Il est temps de passer à autre chose et de tourner la page de la préférence dystopique. Oui ce sera un effort. Nous ne sommes plus habitués à penser le monde avec joie. Mais il va bien falloir qu’on s’y colle !

Sortir du fatalisme et penser de nouveau avec joie.

Il s’agit maintenant de se souvenir. Se souvenir des récits prometteurs et des histoires victorieuses. Comment étaient pensés les lendemains qui chantent ? Se souvenir qu’une des étapes qui mène à la dystopie réalisée, c’est la ridiculisation des utopies du passé, c’est une entreprise culturelle de remplacement de l’espoir par la défaite. Et ce souvenir invite à reprendre langue avec ce qu’on entendait par « progrès » avant qu’il ne devienne désastre. À s’affranchir du cynisme qui semble être devenu un mode de communication. Stop, on a dit !

Souvenirs. Au19e les anciens ont inventé les Phalanstères, attribués à Charles Fourier, ces communautés organisées selon des principes coopératifs. Aux États-Unis, Icaria était une tentative de faire société de manière égalitaire en partageant la propriété des moyens de production en démocratie directe. Les cités Icariennes ont fonctionné durant des décennies. Dans le monde les milliers de coopératives de production voient le jour, particulièrement en France et en Grande-Bretagne. Les Maroon societies en Amérique et aux caraïbes, ce sont des communautés d’esclaves fugitifs qui se sont affranchis de leurs maîtres. Elles sont autonomes politiquement, militairement et économiquement. Ujamaa, est une société socialiste en Tanzanie… Au siècle passé, les utopies grandissent et promettent une société sans classes sociales, sans exploitation humaine, sans propriété. Ce sont notamment les tentatives du communisme soviétique qui fait suite aux insurrections anarchistes qui ont embrasé le monde.[5] Elles trouvent des prolongements qui s’enracinent partout, depuis le Centre Shongaï de Porto-Novo[6] jusqu’à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et aux villages dans les arbres d’Allemagne (Hambacher Forst et ZEGG).[7] Elles avaient trouvé une transcription dans « Les jours heureux »[8] qui est le programme du Conseil National de la Résistance (France). Et ce n’est pas pour rien si les expériences utopiques ont très généralement été fondées à l’occasion de mouvements de résistance.

Toutes ces tentatives ont laissé des empreintes durables dans nos sociétés. D’elles sont issues les droits sociaux, les services publics, l’écologie politique, l’option coopérative, l’autonomie dans les luttes, une volonté constante de démocratie directe…

Penser de nouveau avec joie implique de réapprendre à imaginer des institutions qui ne sont pas construites sur la rareté organisée et sur la spéculation, mais sur une repossession collective de ce que nous produisons. Sortir des enclosures[9] pour mettre en commun. On voit déjà dans les interstices de notre civilisation qu’on pense effondrée, des formes d’organisation qui esquissent un avenir désirable. Les réseaux de communs numériques qui font la nique à la privatisation de la connaissance ; les assemblées populaires qui expérimentent une souveraineté autoproduite ; les réseaux d’entraide qui mettent un terme à la charité verticale et lui substituent une solidarité égalitaire, horizontale. Et ces expériences ne sont ni des parenthèses ni des anomalies, elles sont des prototypes politiques, elles sont des utopies en train de se réaliser. Il existe aujourd’hui, concrètement, des initiatives discrètes qui, si on y regarde, déplacent le curseur des possibles. Ici, mais aussi ailleurs. Des réseaux alimentaires autogérés qui reconstruisent une autonomie nourricière et court-circuitent les schèmes extractivistes et productivistes de l’agro-industrie. Même la question du pouvoir est contestée. Dans les ZAD victorieuses, sur les terres zapatistes, dans les assemblées féministes internationales, dans les assemblées de Gilets jaunes se déploient des formes de pouvoir non étatiques, non marchandes et non patriarcales qui montrent que la politique peut être autre chose qu’une machine de gestion de la catastrophe. À ces occasions, on résiste mais on ne fait pas que résister. On cultive, on enseigne, on prend soin, on organise, on guérit, on pense le monde. On montre que l’émancipation n’est pas un slogan mais un acte libératoire.

Rêver l’avenir avec joie ce n’est pas se réfugier dans une abstraction consolatrice. Au contraire, c’est prendre acte que l’imagination (au pouvoir[10]) est une force matérielle concrète. C’est montrer qu’on peut concevoir des fonctionnements dans lesquels la valeur n’est pas indexée sur l’accumulation mais sur la contribution et le partage. Dans lesquels la richesse se mesure à la capacité collective d’accroître les libertés réelles, le bien-être partagé et la paix.

Il faut se souvenir que les victoires existent. Nos luttes ont stoppé des projets destructeurs, arraché des droits fondamentaux, mis en lumière les structures de domination séculaire et commencé à les fissurer. Et chaque victoire a été rendue possible par des actions matérielles concrètes. Bloquer un chantier. Occuper une place, une usine, une école, une institution. Tenir une grève reconductible. Bloquer des raffineries, des ports, des routes. Mener des séquences insurrectionnelles spontanées ou concertées. C’est ainsi que nous avons pu et que nous pouvons encore construire une conscience insurrectionnelle. Nos luttes constituent un patrimoine politique. Elles sont des preuves que l’Histoire n’est pas un flot fou qui nous emporte, mais un espace lent où l’on peut bifurquer, faire autrement.

Regardons-les. Inspirons-nous-en. Donnons-nous le temps et le droit de rêver. Stimulons, affûtons nos capacités créatives. Formulons des utopies. Rêvons ensemble.

Rêver ensemble c’est se figurer le réel autrement, le reconfigurer, décider que la joie est une stratégie politique et que l’émancipation est un horizon concret, atteignable. La puissance de l’imagination empêche de se contenter de survivre à la catastrophe et à la barbarie qui vient.[11] Elle permet de mettre les oligarchies face à leurs impuissances et de les faire tomber.[12] Elle permet de mettre un terme au capitalisme et à ses politiques nécrophages. Elle nous permet d’inventer des mondes vivables, souhaitables, joyeux.

Réinventons des récits de transformation et fomentons des idées de Révolution. Parce que la Révolution est matérialiste et qu’elle permet de ne pas attendre l’apocalypse ou quelconque messie pour tracer des perspectives qui font envie.

Maintenant qu’on a dit ça…

…il va falloir veiller à ne laisser personne sur le bord de la route. Et c’est là que les Romains s’empoignent. Parce qu’il ne s’agit pas seulement de réapprendre à rêver et à prendre les utopies au sérieux, il s’agit aussi de prendre conscience qu’un travail de fond a été réalisé pour nous diviser. Pour susciter la peur de l’autre, la détestation de tout ce qui est différent. Et que c’est là le premier obstacle à toute démarche révolutionnaire.

On voit désormais, comme si c’était un sujet, des influenceurs et des chroniqueurs mondains s’inquiéter de ce que les enfants sont bruyants. On a même vu se multiplier des polémiques sur la place des enfants dans l’espace public. Au point que la SNCF délimite désormais des espaces « No Kids ». C’est quoi la suite ?

On a appris à mépriser tout ce qui nous est étranger en même temps qu’on nous a inculqué l’éthique (si tant est qu’on puisse parler d’éthique) de la responsabilité individuelle. La perspective individuelle est prescrite par le contrôle social et les institutions. Toute perspective collective est proscrite et réprimée par le contrôle social et les institutions. À tel point que les droits humains n’ont plus voix au chapitre. Quand un enfant est assassiné par un flic ou qu’une jeune femme est violée par son coach sportif, on interroge immédiatement la moralité de l’enfant ou de la jeune femme, le contexte, ce qu’il et elle ont fait pour qu’on en arrive là. « Le gosse n’avait qu’à pas fuir s’il n’avait rien à se reprocher ». Il est mort et quelqu’un se demande s’il avait quelque-chose à se reprocher. Mais comment peut-on avoir tant de haine pour un enfant, pour les enfants ? « La fille n’a pas dit non ». Elle est mineure. C’est son coach. « Oui mais elle n’a pas dit non… »

« La faiblesse fondamentale de la société occidentale c’est l’empathie ». Cette flatulence de l’esprit, on la doit à Elon Musk. Le gars qui voudrait ériger ses insuffisances morales en mot d’ordre civilisationnel. Mais elle illustre parfaitement le monde auquel cette engeance voudrait nous confiner. Un monde où l’autre est un ennemi. Un monde dans lequel plus aucune union ne peut se faire.

Ce dont nous avons besoin, c’est très exactement l’inverse d’un monde sans empathie. C’est un monde où chacun et chacune voit en chaque autre un ou une alter ego. Que toutes et tous nous nous reconnaissions dans les cris de cet enfant, qu’il soit joyeux, geignard ou furieux. Que toutes et tous nous nous reconnaissions dans le visage de cet adolescent, avec le souvenir affectueux de ce début d’adulte qui pousse pour sortir de cette extrémité d’enfant qu’on a sous les yeux. Qu’on se reconnaisse dans le visage de chaque étranger, chaque étrangère qui croise notre route. Qu’on s’émancipe de la haine de l’autre pour adopter un état d’être propre à aimer, à co-construire, à trouver les connivences. Qu’on éclate le mépris et le cynisme comme on perce un furoncle.

Certes ceci ne sera pas non plus une mince affaire. Mais il faut désormais s’y astreindre avec détermination. Ne laisser personne sur le bord de la route c’est dans un premier temps aller vers chacune et chacun avec une invitation à nous rejoindre dans quelque-chose à fabriquer ensemble. Pour nous, une invitation à sortir du confort paresseux qui consiste à préférer s’adresser à qui ne fait que nous ressembler. Maintenant, il est temps de trouver ce qui nous est communs avec celles et ceux qui nous semblent étranges et d’utiliser cette découverte comme le socle de toute initiative future.


[1] On ne va pas s’étendre plus avant sur le sujet, mais il est conseillé de lire « Amusing Ourselves to Death » de Neil Postman et « Politique de l’imaginaire » de Georges Balandier. Le premier montre, avec Orwell et Huxley comment le débat politique et les questions utiles sont systématiquement transmuées en divertissement. Le deuxième, comme la mise en scène et la spectacularisation du symbolique et de l’imaginaire est un outil de pouvoir fondé sur la maîtrise du récit.

[2] Le film Idiocracy sorti en 2006 est une sorte de farce dystopique et grinçante qui montre à voir un futur où la bêtise généralisée a transformé la société en caricature absurde de ses propres dérives. À le voir aujourd’hui, 20 ans plus tard, on a l’étrange impression d’avoir affaire à un reportage sur notre monde contemporain.

[3] « Je ne m’attendais pas à ce que #Idiocracy devienne un documentaire ».

[4] Durant les élections, la Flandre était tapissée de gigantesques affiches du Vlaams Belang sur lesquelles il était inscrit en grand « ONS ! » (Nous !).

[5] Voir à ce propos les documentaires historiques « Ni Dieu Ni Maître, une histoire de l’anarchie » de Tancrède Ramonet.

[6] Le centre Shongaï est un lieu d’expérimentation agroécologique fondé en 1985 au Bénin. Depuis lors il est passé de 1 à 22Ha et il a essaimé dans de nombreuses région du Bénin mais aussi en Sierra Léone, au Libéria, au Nigéria… Son fonctionnement est basé sur l’économie circulaire.

[7] Depuis 2012, des militants écologistes ont bâti un village dans les arbres pour lutter contre la déforestation de la forêt Hambacher. Ils y expérimentent des modes de vies alternatifs au fonctionnement capitaliste et extractiviste. ZEGG est un village auto-organisé à proximité de Berlin. Ses habitant sy explorent des options politiques strictement démocratiques fondée sur le partage et le dialogue authentique.

[8] https://www.fncc.fr/wp-content/uploads/2019/06/Les-jours-heureux.-Conseil-national-de-la-Résistance.pdf

[9] Isabelle Stengers, Philippe Pignarre, La sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement., La découverte 2005.

[10]En mai 68 l’école des beaux-arts de Paris devient un atelier populaire qui est à l’origine de la création de près de 500 affiches et slogans, dont un des plus connu est « l’imagination au pouvoir ! »

[11] Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient., La Découverte, 2009.

[12] Le pieu (L’Estaque)

Chanson de Marc Robine

Du temps où je n’étais qu’un gosse

Mon grand-père me disait souvent

Assis à l’ombre de son porche

En regardant passer le vent

“Petit, vois-tu ce pieu de bois

Auquel nous sommes tous enchaînés?

Tant qu’il sera planté comme ça

Nous n’aurons pas la liberté

(refrain) Mais si nous tirons tous, il tombera

Ça ne peut pas durer comme ça

Il faut qu’il tombe, tombe, tombe

Vois-tu, comme il penche déjà

Si je tire fort, il doit bouger

Et si tu tires à mes côtés

C’est sûr qu’il tombe, tombe, tombe

Et nous aurons la liberté

Petit, ça fait déjà longtemps

Que je m’y écorche les mains

Et je me dis de temps en temps

Que je me suis battu pour rien

Il est toujours si grand, si lourd

La force vient à me manquer

Je me demande si un jour

Nous aurons bien la liberté

(refrain)

Puis mon grand-père s’en est allé

Un vent mauvais l’a emporté

Et je reste seul sous le porche

À regarder jouer d’autres gosses

Dansant autour du vieux pieu noir

Où tant de mains se sont usées

Je chante des chansons d’espoir

Qui parlent de la liberté

Oh, si nous tirons tous, il tombera

Ça ne peut pas durer comme ça

Il faut qu’il tombe, tombe, tombe

Vois-tu, comme il penche déjà

Si je tire fort, il doit bouger

Et si tu tires à mes côtés

C’est sûr qu’il tombe, tombe, tombe

Et nous aurons la liberté

La la la la, lala, lala

La la lala, lala, lala

La la la la, la, lalala

La la la la, lala, lala

Si je tire fort, il doit bouger

Et si tu tires à mes côtés

C’est sûr qu’il tombe, tombe, tombe

Et nous aurons la liberté

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