AUDIOVISUEL : LE POUVOIR D’INFLUENCE DE LA TÉLÉVISION [1]

par | BLE, MARS 2016, Technologies

La télévision, en Belgique francophone, domine l’ensemble des moyens de diffusion de masse. 96,8 % des ménages possèdent un téléviseur, 40 % en possèdent deux ou plus et un adulte consacre en moyenne 3h50 par jour – soit la moitié de son temps de loisir – à regarder la télévision. Plus de 90 % de la population de plus de quinze ans regarde la télévision au moins dix minutes par jour. Le tirage des quotidiens imprimés stagne voire régresse, et deux citoyens sur trois reconnaissent s’informer exclusivement grâce à la télévision.

En raison de son succès, les méthodes et les formes de la télévision influencent celles des autres médias. La presse quotidienne, par exemple, subit les effets de la “tabloïdisation” qui se caractérise par des titres accrocheurs, des photos de grand format et en grand nombre, une multiplication des interviews qui se substituent aux analyses émanant de la rédaction et un contenu rédactionnel ouvrant davantage d’espace aux “faits divers”, à la vie privée des personnes publiques (rubriques “people”) et à des récits émotionnels : ce sont là des traits empruntés à la télévision.

L’influence dominante de la télévision se manifeste également dans les secteurs du sport ou du spectacle. Toute notre consommation culturelle subit les effets de la domination de la télévision. Cette influence se fait sentir jusque dans l’école. Tous les enseignants constatent que la télécommande a modifié le comportement en classe : l’élève, dont le regard a été façonné par la consommation de télévision, recherche des séquences de plus en plus courtes et rejette tout sentiment de lassitude.

LA TV INFLUENCE LA VIE POLITIQUE

La télévision a un impact déterminant sur l’exercice du pouvoir. C’est la télévision qui sélectionne, en fin de compte, les acteurs du jeu politique : ne sont “populaires”, donc considérés comme leaders ou voués à le devenir, que les mandataires qui   apparaissent régulièrement à l’écran (voir le baromètre de La Libre Belgique). La télégénie, le charisme sont aujourd’hui des qualités essentielles pour les détenteurs du pouvoir. Les différentes sortes de dirigeants entretiennent avec la télévision des rapports irrationnels d’amour/haine : ils aspirent à y apparaître le plus souvent possible, mais redoutent d’y donner une mauvaise image d’eux-mêmes. De même, on remarque que les partis font appel à des stars du petit écran ou à des personnalités qui doivent leur notoriété à la télévision (des sportifs, par exemple) pour figurer sur leurs listes de candidats.

La télévision constitue également la première source de l’agenda-setting (mise à l’agenda) de la vie publique. Les sujets sur lesquels elle met l’accent deviennent des thèmes de débats parlementaires, de campagne électorale ou de communication politique. Dans l’espoir de conquérir davantage de visibilité télévisuelle, les mandataires adaptent la forme et le contenu de leurs décisions ou de leur discours à l’évolution d’une opinion publique puissamment influencée par le petit écran, moins dans ses convictions que dans ses préoccupations. C’est une sorte de cercle vicieux : le discours politique s’aligne sur les résultats des sondages d’opinion, et ces résultats eux-mêmes évoluent en fonction de la fréquence de certains thèmes dans les médias, principalement à la télévision.

Exemples : “Entre le 7 janvier et le 5 mai 2002, la télévision française, toutes chaînes confondues, a consacré 18 766 sujets aux crimes, petits et grands, aux jets de pierre et aux vols de voiture, aux braquages et aux interventions policières, soit une moyenne de 987 sujets par semaine et une croissance de 126 % de ces matières, et cela alors que les crimes et délits n’ont nullement progressé durant cette période”.[2] Selon l’indice UBM[3], le thème largement dominant, dans les médias français, de mars 2001 à mars 2002, a été l’insécurité, loin devant le chômage ou les retraites. En mars 2002, l’insécurité atteignait un sommet : un indice UBM de 3 700, contre 530 pour le chômage. À la suite de ce véritable matraquage, Jacques Chirac a fait de l’insécurité son leitmotiv de campagne électorale et d’autres candidats lui ont emboîté le pas. Le 21 avril, le candidat d’extrême droite Jean-Marie Le Pen franchissait l’étape du premier tour en recueillant 17,5 % des suffrages exprimés. Plusieurs personnalités ont, à cette occasion, accusé les médias d’avoir “fait le lit de l’extrême droite”. On notera qu’entre les deux tours de l’élection présidentielle, l’indice UBM de l’insécurité a diminué de 67 % sur les chaînes françaises de télévision.

Une étude du politologue Stefaan Walgrave, de l’Université d’Anvers, a mis en lumière la manière dont les médias flamands influencent la popularité, donc le score électoral, du Vlaams Blok–Vlaams Belang : ce parti dispose en général d’une couverture médiatique moins abondante que les autres partis flamands, en tout cas très inférieure proportionnellement à sa représentativité électorale ; les journalistes abordent ses représentants de manière généralement peu favorable, et leurs interviews sont plus agressives que celles des autres leaders. Mais le choix des sujets mis en évidence par les médias flamands correspond aux thèmes dominants des campagnes du VB : l’immigration, la violence, l’antipolitisme et le nationalisme flamand. Il y a donc une relation (de cause à effet ?) entre les deux.

REPRÉSENTATIONS COLLECTIVES

L’“effet de loupe” de la couverture télévisuelle sur certains aspects, plus spectaculaires, de la réalité sociale n’influence pas seulement la décision politique. Il a également des effets notables sur la perception qu’a la société d’elle-même. La métaphore caricaturale du monde diffusée par la télévision prend, aux yeux d’un public individualisé, passif et sédentaire, la place du monde réel. Ainsi, par exemple, notre époque est perçue par beaucoup comme nettement plus violente qu’elle ne l’est en réalité. Aux États-Unis, la couverture médiatique des crimes de sang et de la violence domestique a augmenté de 700 % en dix ans, alors que la criminalité diminuait de 20 % dans le même temps.

Un autre effet, concomitant, de la télévision sur la vie publique est de donner une dimension émotionnelle aux enjeux de la société. Les problèmes, les conflits sont représentés, dans la télévision de relation, par les réactions émotionnelles des acteurs et non par un exposé analysant les enjeux et le contexte.

Cette “émocratie” médiatique installe une confusion croissante entre espace public et espace privé : la vie privée et les avis personnels “sur tout et sur rien” des mandataires ou des dirigeants prennent au moins autant de place que l’exposé impartial de leur action publique, car celle-ci est moins aisément représentable dans les médias que ceux-là. D’autre part, de simples citoyens sont érigés en hérauts populaires en raison d’événements purement privés, mais largement popularisés par la télévision. Pour reprendre le terme de Régis Debray, la vidéosphère consacre la prééminence croissante – dans le discours social – de l’affectif/individuel sur le rationnel/relationnel. Exemple : les parents des jeunes filles séquestrées en 1996 par Marc Dutroux et ses complices sont passés de la position de victimes d’un sinistre “fait divers” à celle de porte-parole – au demeurant éloquents et dignes – de la “société civile”. Si personne, pas même les représentants élus de la Nation, ne leur a contesté ce rôle et n’a dénoncé cette usurpation de représentativité démocratique, c’est parce que la publicité donnée à leur calvaire personnel par la télévision et la compassion suscitée par cette publicité (ainsi que leur télégénie naturelle) leur ont conféré auprès du public une légitimité supérieure à celle du suffrage universel.

En privilégiant la résonance émotionnelle de l’information au détriment de l’explication des enjeux et de la description du fonctionnement des institutions, en installant la confusion entre espace public et espace privé et en “grossissant” certains aspects spectaculaires de la réalité, la télévision influence la perception de la démocratie par les citoyens, voire leur comportement politique. Laurence Hauttekeete, de l’Université de Gand, a constaté que les grands consommateurs de télévision semblent plus indifférents voire hostiles envers les institutions politiques. Selon la sociologue gantoise, “plus les gens font confiance au journal télévisé pour leur information, plus leur aversion pour la politique, leur frustration et leur cynisme deviennent grands. Cela serait notamment dû au caractère négatif, anti-institutionnel et conflictuel des sujets télévisés”.[4] Si l’on en croit une étude française[5], la vision du journal télévisé de 20 heures serait, pour une majorité de Français, vécue comme “une souffrance”. Dans le même sens, une étude du sociologue Marc Hooghe, de la VUB, fait émerger une corrélation entre le sentiment d’insécurité et trois attitudes : une consommation abondante de télévision, la préférence pour les chaînes commerciales et le fait de privilégier les programmes de divertissement, principalement les fictions. Ce type de consommation télévisuelle “s’apparente aux attitudes individualistes, à l’ethnocentrisme, au sentiment d’insécurité et d’impuissance politique”. L’intérêt exclusif pour les programmes de divertissement serait ainsi une sorte de fuite du réel, “le reflet d’une négation du monde extérieur, […] perçu comme un environnement étrange et menaçant[6], sentiment qui pousserait notamment un certain nombre de personnes à voter pour des partis extrémistes.

Le repli identitaire, la sédentarité, l’isolement, la négation du monde extérieur, la montée de l’anxiété, la perception émotionnelle des enjeux, la méfiance envers les institutions, la stigmatisation des différences, tous ces traits préoccupants de la société occidentale du début du XXIe siècle ne sont sans doute pas attribuables exclusivement à l’influence qu’exerce la télévision sur les représentations collectives. Mais elle y a, sans aucun doute, puissamment contribué. Non pas pour des motifs idéologiques, ou sous les ordres d’une conspiration occulte, mais par l’effet induit d’une politique de programmes et de contenus exclusivement fondée sur le rassemblement de l’auditoire maximum. Dans la poursuite de cet objectif économique (la plus grande part de marché possible), la télévision a mobilisé des stratégies redoutables : homogénéisation, émotion, identification, fusion. Ces stratégies ont modifié, chez de nombreuses personnes, la perception de la réalité. Le résultat n’était pas sciemment souhaité par les stratèges du marketing médiatique. Mais, d’une certaine façon, il les arrange. Pareil état d’esprit serait en effet favorable à l’éclatement du lien social. Or, cet éclatement est la condition même du triomphe total de l’idéologie du marché. Honoré de Balzac écrivait déjà : “Pour empêcher les peuples de raisonner, il faut leur imposer des sentiments.

CONCLUSION

Aujourd’hui, cette pensée consensuelle favorise le populisme politique en “brossant le public dans le sens du poil”. Un public de plus en plus confiné dans son univers intime. Privé d’information utile par la politique des chaînes de télévision et abreuvé de divertissement, y compris dans l’information. L’information de masse à l’usage du citoyen, c’est fini. La véritable information, ce sera pour l’élite. L’information de masse a pour but de divertir, de faire oublier la dureté de la vie et de faire consommer (cf. la célèbre phrase de Patrick Le Lay). Le “fait divers” l’emporte dans l’information parce que : 1° c’est consensuel, ça rassemble, parce que ça facilite l’identification (“ça arrive à des gens comme nous”) ; 2° ça ne demande aucune connaissance préalable, c’est immédiatement consommable ; 3° ça suscite des émotions ; 4° c’est bon marché et ça peut être fait en peu de temps; 5° ça ne demande pas de main-d’œuvre qualifiée, ni de longue préparation, ni de bibliothèque de documentation. L’évolution de l’information est donc aussi liée à la restructuration générale de l’économie et à une politique de rendement maximal du capital investi, favorisée par l’industrialisation et la commercialisation croissante du secteur des médias.


[1] Extrait d’un article publié en juillet 2012 sur le site http://www. revue-democratie.be/index.php/culture/9-culture/46-audio- visuel-le-pouvoir-dinfluence-de-la-television

[2] Chronique radiophonique “Pensée multiple” de Hugues Le Paige, La Première, 30 mai 2002.

[3] Unité de bruit médiatique, indice composite qui intègre la surface consacrée par un média à un sujet et le nombre de personnes de plus de quinze ans susceptibles d’avoir été exposées à cette information. La mesure de l’UBM est effectuée quotidiennement par TNS Secodip sur plus de 80 médias imprimés, radiophoniques et télévisuels français..

[4] Laurence Hauttekeete, citée dans Olivier Mouton : “La lutte des journaux de qualité”, La Libre Belgique, 29 avril 2002, p. 21.

[5] Étude “Insécurité, l’image et le réel” de l’Observatoire du débat public (ODP).

[6] Le Soir, 3 mai 2002, p. 18.

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