Fin décembre 2025, lors du Chaos Communication Congress à Hambourg, une scène spectaculaire a fait le tour des réseaux : une hackeuse connue sous le pseudonyme Martha Root, vêtue d’un costume de Power Ranger rose, a supprimé en direct les serveurs de plusieurs plateformes suprémacistes blanches.
Cette opération — l’aboutissement de mois d’infiltration, d’analyse technique et d’extraction de données — a révélé l’architecture mondiale, idéologique et logistique de ces réseaux racistes.
Selon les médias, Martha Root a effacé en temps réel WhiteDate, WhiteChild et WhiteDeal, trois sites de rencontres néonazis, collectant plus de 100 Go de données sensibles.
Son intervention, largement applaudie par le public et massivement relayée sur les réseaux sociaux, est au cœur des discussions techno-politiques contemporaines et résonne fortement avec les enjeux explorés dans cet article d’Anaïs Córdova,[1] traduit par nos soins.
Lorsqu’il est question d’une réflexion sur l’« autodéfense digitale », un mouvement immédiat de recul s’opère. Celui-ci pousse à se demander : « contre quoi faut-il se défendre dans le monde virtuel ? ». Actuellement, une série de bots[2] incels[3], harceleurs digitaux, groupes organisés d’extrême droite, groupements de fanatiques religieux, les dispositifs de surveillance étatiques et corporatifs répliquent dans l’espace digital à des violences issues de la sphère physique. Les entreprises investissent l’espace en ligne en y apposant leur marque et leurs « solutions », présentées comme les options « actuelles, modernes et uniques » pour utiliser le cyberespace.
Le techno-solutionnisme[4] prend force dans un monde où les relations sont rendues possibles par la technologie sous le drapeau de la neutralité idéologique. Selon Paz Peña (2023° :«[…] ce solutionnisme, fondé sur des outils technologiques ou sur la personnification de la technologie, constitue l’importation de modèles simplistes issus de l’économie capitaliste ».[5] L’espace d’Internet fut jadis une « utopie », c’est‑à‑dire un lieu de pure possibilité : imaginer, créer, communiquer, ou rencontrer d’autres — et dans une certaine mesure, il l’est encore. Il existe un internet alternatif où des personnes et des collectifs continuent de donner vie à la résistance digitale, à ce que nous appelons aujourd’hui les « soins numériques », en pratiquant l’autodéfense digitale féministe.
Ce texte retrace une lutte constante contre cette idée d’un internet réduit à un centre commercial virtuel, tandis qu’émerge une proposition qui prend forme dans le tissu communautaire. Quelles sont nos alternatives face au techno-solutionnisme, et d’où tirent-elles leur force ? Comment nous défendons-nous ?
L’INTERNET DES GENS
Durant les années ‘80, dans les territoires de la majorité mondiale[6], a commencé à s’organiser un mouvement social dédié à la défense de la Terre et de la vie et, par conséquent, des droits humains. Des communautés autochtones andines, des communautés afrodescendantes caribéennes, féministes, ainsi que des jeunes des villes se sont tournés vers l’usage de la radio communautaire, où se menait alors une lutte autour d’une distribution équitable du spectre radiophonique.
La diffusion et la transmission radiophonique ont été partiellement facilitées par l’usage d’Internet comme moyen d’accès : en s’y connectant, ces groupes ont trouvé un canal commun de communication qui est rapidement devenu un espace révolutionnaire et démocratique.
Les radios communautaires ont joué un rôle fondamental dans la circulation de l’information en réseau et c’est par leur intermédiaire que beaucoup se sont rapprochés de la technologie. Ainsi, le rapport à l’Internet s’est construit à partir de ce commun : avec un fort apprentissage collectif, l’usage de logiciels libres et l’organisation autour de connexions partagées.
Le mouvement cyberféministe et cyberactiviste a trouvé sa place dans cet espace, où il se confrontait déjà à des discours de haine et, souvent, à la persécution, la diffamation et à d’autres formes de violences qui surgissaient dans la lutte pour les droits.
Si les réseaux sociaux et les technologies de communication fonctionnent aujourd’hui, c’est en grande partie grâce aux radios communautaires. L’histoire d’Internet présente ainsi de multiples facettes. L’une d’entre elles consiste à rappeler qu’Internet est fait par des personnes, tout comme les entreprises – elles aussi composées de personnes, avec un nom et un prénom -.
La technologie ne peut pas être neutre : elle est conçue par des êtres humains en chair et en os, qui prennent chaque jour des décisions quant à la direction à donner à ces outils.
On entend fréquemment des affirmations telles que : « Internet est une technologie inventée pour la guerre », « Internet a été créé par les militaires » ou encore « Internet est un espace violent ». Ces déclarations invitent à interroger l’existence d’une autre histoire possible.
Internet doit-il sa popularité uniquement aux corporations qui en contrôlent aujourd’hui les infrastructures ?
Les technologies numériques et de communication ont, en réalité, des origines multiples. Les rappeler permet de souligner que les communautés — et pas seulement les institutions ou les entreprises — ont joué un rôle fondamental dans leur développement et leur fonctionnement.
Tout comme la radio et les radios communautaires ont marqué les débuts de la communication moderne, l’histoire radiophonique des territoires de la majorité mondiale éclaire à la fois l’appropriation technologique par certains acteurs et les formes de résistance créatives imaginées par des communautés pour habiter les espaces de connexion.
ANCIENNES D’INTERNET
De nombreuses « anciennes d’Internet »[7], ainsi que des personnes en dissidence avec le genre assigné, se sont emparées des identités cybernétiques, expérimentant et jouant avec ces technologies. Leurs trajectoires diverses proviennent d’espaces liés à l’art, à l’activisme, au hacktivisme, aux radios communautaires, à la traduction, aux féminismes urbains ou communautaires, entre autres.
Certains de ces espaces ont permis de fédérer des forces à l’échelle globale – et depuis des contextes souvent précaires –, de constituer des communautés de hackers, réduisant ainsi la fracture de genre dans l’usage des technologies.
Autrement dit, l’autodéfense constitue un droit à l’existence organisée collectivement. Des radios communautaires aux rencontres TransHackFéministes (THF), les communautés ont fait valoir, par l’organisation collective — y compris au sein d’espaces institutionnels — le droit à l’accès à l’information et la possibilité de créer des réseaux. Ces pratiques ont été des constantes du mouvement d’autodéfense digitale féministe.
Un événement majeur a marqué l’entrée dans ce siècle : la IVᵉ Conférence mondiale sur les femmes, organisée par l’ONU à Beijing en septembre 1995, où a été adopté l’agenda le plus progressiste en matière de droits des femmes. Celui-ci a constitué un tournant décisif dans l’histoire du féminisme global.
Lors de cet événement, certaines “anciennes d’Internet” ont mesuré l’importance de partager leur privilège d’accès en assurant la couverture et la transmission en direct (ainsi que l’enregistrement) de la conférence, de ses assemblées et de ses séances plénières, et ce dans de multiples langues.
Cette démarche visait à rendre ces espaces accessibles et représentatifs pour des communautés historiquement marginalisées de ce type de discours ou d’événements : voir, et se voir, collectivement.
Ce geste de diffusion et de traduction a permis qu’une conférence centrée sur des discours et des accords devienne un moment historique pour la mémoire féministe globale. Sa transmission a en effet rendu possible des formes de réappropriation collective des décisions et des revendications, à plusieurs niveaux et dans une diversité de territoires.
Les anciennes d’Internet ont assuré une véritable autogestion de l’information et de son accès. Elles se sont réunies avec leurs ordinateurs, ont organisé la couverture en ligne de l’événement, produisant ce qui s’apparentait à l’époque à un streaming : une transmission cyberféministe diffusée à travers des revues, des radios communautaires, des espaces artistiques, des assemblées autochtones et des collectifs féministes à l’échelle mondiale.
Il s’agit de la première transmission en temps réel réalisée au sein des Nations unies. Mais plus encore, ce moment fut rendu possible parce qu’elles ont, grâce à leur organisation, transformé l’action en acte politique concret, mettant l’Internet à disposition de toutes au-delà des seules revendications.
À partir de ce moment, il est devenu évident qu’un outil approprié par nos communautés, combiné à une capacité d’organisation, pouvait acquérir une puissance considérable.
Beaucoup se sont alors tournés vers l’usage des technologies ; le cyberféminisme s’est étendu, tout comme les revendications liées aux besoins émergents face aux violences de genre.
TRANSHACKFEMINISME EN MARCHE
Le transféminisme rencontre la culture hacker : une tentative très caractéristique des années ‘2000 de contrer les discours apocalyptiques en cherchant d’autres référents pour nourrir l’espoir et l’action. De cette convergence émerge le transhackféminisme.
Cette philosophie a ouvert un espace de pensée, et surtout de pratiques, où « pirater le système » est devenu une urgence.
L’approche hacker — telle que la formulent McKenzie Wark (2004) et Anamhoo (2022) — désigne celles et ceux qui produisent de nouvelles abstractions, élargissent les possibles culturels, techniques ou créatifs, afin de « rompre avec l’ordre établi ».[8] Il s’agit d’une forme de désobéissance à l’idée d’universalité, qui rend possible la coexistence du pluriel.
La perspective transféministe s’appuie sur la proposition d’Audre Lorde – les outils du maître ne démantèleront jamais la maison du maître[9] – pour montrer que les pratiques féministes doivent chercher d’autres modes d’action, qui ne reproduisent pas les modèles dominants. Cette démarche se conjugue avec la critique antiraciste issue des féminismes noirs et décoloniaux.
Une grande partie des ancêtres qui ont façonné et fondé ce mouvement sont des personnes migrantes, racisées, ainsi que des artistes créatives qui se sont approprié les outils technologiques pour les transformer. Ces personnes ont, à leur époque, remis en question l’idée préétablie de l’humain ainsi que la hiérarchie des savoirs :
[…. La nature et la technologie ne constituent pas des entités distinctes.
La nature fut pour les sorcières ce que la technoscience est pour nous, les cyborg witches.
Nous nous infiltrons dans la machine avec nos mains, notre sueur et notre attention dispersée,
nous nous préparons à une vérification inexacte où l’erreur apparente devient désirée…]
(Manifeste TransHackFeminista (2013) [10]
L’importance accordée à l’erreur rend possible la créativité inhérente à tout processus de création. C’est ainsi que surgissent des propositions et des besoins, notamment ceux liés à l’organisation nécessaire pour faire face aux violences machistes numériques et à la fracture de genre dans les technologies, une pratique que l’on désigne sous le nom d’autodéfense digitale féministe.
LES CÂBLES SOUS-MARINS ET LA DÉFENSE DE LA COMMUNAUTÉ
Des câbles sous-marins, des milliers de câbles traversant les mers, détruisant les fonds marins, des câbles de fibre optique anciens et récents, des tunnels de béton fixés aux plaques océaniques, et ensuite des déchets électroniques : cela aussi fait partie d’Internet.
Des ports où arrivent les câbles se connectent, en consommant des watts d’énergie, aux antennes et à d’autres câbles encore. Le tout s’opère en microsecondes pour pénétrer nos ordinateurs.
Voici l’infrastructure de l’internet corporatif : une mobilisation d’énergie et de matière qui consomme et produit une empreinte écologique immense.
Ce n’est ni poétique ni naturel, contrairement à ce que suggère le terme « nuage ».
Il s’agit d’une infrastructure située géopolitiquement, qui nous donne l’illusion d’une connectivité infinie, l’omniprésence propre au 21ᵉ siècle.
L’explosion de l’usage des réseaux sociaux dès 2010, combinée aux espaces de discussion – chats, forums – et à l’immédiateté de la communication, a ouvert un nouveau moment pour les capacités des personnes à faire communauté : la possibilité de se réinventer en ligne, de se dissocier, ou même de s’organiser. Les violences machistes n’ont pas tardé à suivre cette évolution.
La violence basée sur le genre, que les mouvements féministes ont permis de reconnaître et de nommer, s’amplifie à travers la technologie : elle se reproduit par l’usage même de ces outils technologiques.
Les Nations unies estiment que jusqu’à 95 % des comportements agressifs et du harcèlement en ligne sont dirigés contre des femmes[11], révélant un profond déséquilibre de genre dans l’usage des technologies et dans l’exposition aux violences numériques.
L’impact de ces violences de genre digitales sur la vie quotidienne des femmes, des filles et des personnes LGBTQIA+ réduit leur participation à la vie publique et affecte leur santé, tant mentale que physique.
Les réponses à ces violences se sont développées à travers l’organisation, dès 2016 au Pakistan, de la première ligne d’assistance dédiée aux violences machistes numériques – une initiative de la société civile qui a marqué un précédent. Elle a été suivie par la création d’autres lignes d’assistance féministe issues de la société civile en Équateur, au Mexique, au Chili, en Espagne, en Inde, entre autres.
En 2020, la formation d’une communauté internationale de lignes d’assistance féministe[12] contre les violences de genre, facilitée par la technologie, regroupait 18 services d’aide à travers le monde. Ces lignes offrent un soutien technique, psychologique et juridique en réponse, non seulement aux réalités globales, mais aussi à des contextes situés. Elles contribuent ainsi à réduire la fracture de genre numérique et, patiemment, à lutter contre les discours de haine et la bataille culturelle alimentée par la montée des discours d’extrême droite.
SE DÉFENRE (AU PLURIEL !)
Réhabiliter l’histoire alternative et féministe d’internet constitue la première étape pour faire place aux philosophies du cyberféminisme et du transhackféminisme.
Cette manière de lire l’histoire ne se concentre pas uniquement sur le Nord global[13], mais met en valeur les capacités de création de communauté développées par des personnes et des collectifs de la majorité globale, qui habitent différentes sphères – en l’occurrence la sphère technologique – afin de sortir du cadre belliqueux auquel est trop souvent associé le concept de défense.
C’est dans cette perspective que la proposition de penser l’acte de se défendre en dehors de toute idée de guerre positionne l’autodéfense comme une manière de s’organiser, d’apprendre et de désapprendre. Elle rend possible un faire‑en-pensant et ouvre la voie à une reconnexion en réseau.
L’autodéfense digitale féministe est plurielle : elle repose sur notre capacité à nous voir à distance et à faire de la technologie un terrain de lutte, une fissure dans le système.
Lorsqu’une personne migrante parvient à communiquer de manière sécurisée, lorsqu’une femme âgée apprend à ne plus craindre la technologie, lorsque nous nommons les violences machistes numériques et soulignons leur existence ainsi que leurs impacts sur la vie quotidienne des femmes, des enfants, et des personnes LGBTQIA+, c’est une victoire.
Lorsque qu’une grand-mère apprend à passer un appel vidéo, ou lorsqu’une personne se connecte, à l’autre bout du monde, à des communautés queers qui l’accueillent, les discours de haine reculent : leur portée est proportionnelle à l’attention que nous leur accordons.
La clé pour comprendre les effets du numérique dans nos vies réside dans l’intersectionnalité, qui permet d’approfondir la manière dont la violence structurelle – et les différentes strates qu’elle traverse – constitue la base d’une résistance et d’une lutte constantes pour une vie digne.
Elle permet également de rappeler que la technologie est un outil conçu, maintenu et légitimé par des personnes.
L’autodéfense digitale féministe, où la personne fait partie intégrante de l’équation, se transforme en permanence et s’inscrit durablement comme une pratique qui explore, aux côtés de la collectivité, d’autres méthodes de pensée.
[1] Anaís Córdova-Páez est chercheuse transhackféministe. Elle se consacre à réfléchir à la manière dont dialoguent la politique, l’écologie, le genre et les images en mouvement à l’ère d’Internet.
[2] Cet anglicisme désigne un agent logiciel (NDT).
[3] Anglicisme qui désigne les « célibataires involontaires » ; il s’agit d’une catégorie de masculinistes, actifs dans et en dehors d’internet, qui affirme que son statut marital est le résultat des supposés dégâts occasionnés par les féministes.
[4] Terme désignant une approche où les problèmes sociaux, politiques ou environnementaux sont susceptibles principalement au travers de solutions technologiques, réduisant les questions complexes à des défis techniques et déplaçant ainsi leurs dimensions structurelles ou politiques (Evgeny Morozov, 2013).
[5] Paz Peña Ochoa, Tecnologías para un planeta en llamas, Editorial Paidós («Estado y Sociedad»), 2023, p. 39.
[6] Le terme “majorité mondiale” a été proposé par des travailleuses sociales du Royaume Uni pour éviter de minoriser les communautés noires, asiatiques, amérindiennes et métisses du « Sud Global ». (NdT) Voir l’article Should we drop ethnic minority for global majority? Nicola Bryan, BBC News, 20 October 2024 https://www-bbc-co-uk.translate.goog/news/articles/c981g43vmmro?_x_tr_sl=en&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr&_x_tr_pto=rq
[7] En espagnol « señoras de internet », terme proposé par l’hackeuse amie Conie – https://amigashacker.club/
[8] McKenzie Wark, A Hacker Manifesto, Harvard University Press, 2004 (2004). Définition de la hacker féministe Anamhoo.
[9] Audre Lorde, “The Master’s Tools Will Never Dismantle the Master’s House”, in Sister Outsider, Crossing Press, 1984 (1984), s/t, p. 110–114.
[10] Pechblenda Lab, «Trans Hack Feminista!», en Pechblenda Lab (ed.), Manifiesto TransHackFeminista, Pechblenda Lab (internet), 2013 (2013).
[11] “La inteligencia artificial y el anonimato alimentan el aumento de la violencia digital contra las mujeres”, Noticias ONU, nº 113136, Naciones Unidas (ONU), 25 noviembre 2025, p. sin paginar.
[12] Comunidad de Líneas Feministas contra la violencias de género facilitada por la tecnología: https://feministhelplines.org/
[13] En référence à ”Sud global”, voir note n° 6



