Avec La bataille culturelle, paru aux éditions Casterman (Bruxelles) en 2025, Blanche Sabbah publie un objet hybride, à mi‑chemin de l’essai politique, du manifeste militant et du livre illustré.
L’ouvrage entend répondre à une question devenue centrale dans le débat public contemporain : comment résister à la progression des idées réactionnaires lorsque celles‑ci semblent gagner moins par la force de leurs arguments que par leur capacité à occuper les imaginaires collectifs ?
L’autrice part d’un constat simple : la lutte politique ne se joue pas seulement dans les institutions ou dans les urnes, mais aussi dans les récits qui structurent notre perception du monde social. De ce point de vue, La bataille culturelle apparaît comme un livre profondément inscrit dans son époque et aborde des questions qui nous taraudent toutes et tous : que faire et comment ? Cet ouvrage prend au sérieux le rôle des représentations, des récits et des émotions dans la formation de l’opinion publique. L’ouvrage assume par ailleurs clairement son point de vue politique : féministe, antifasciste et écologiste. Il s’inscrit sans ambiguïté dans une perspective progressiste.
Une autrice entre bande dessinée et critique culturelle
Blanche Sabbah est autrice de bande dessinée et militante féministe. Née en 1995 à Paris, elle s’est fait connaître d’abord sur les réseaux sociaux, où elle publiait des contenus mêlant pédagogie politique et analyse critique de la culture populaire. Elle a depuis publié plusieurs ouvrages qui interrogent les représentations culturelles et les rapports de pouvoir qu’elles contribuent à reproduire.
Parmi ses livres les plus connus figurent notamment Nos Mutineries (2022)[1], coécrit avec Eve Cambreleng, ainsi que les deux tomes de Mythes & Meufs[2], dans lesquels elle analyse la manière dont les récits mythologiques et les œuvres de fiction participent à construire des représentations genrées du monde social. Elle a également illustré Histoire de France au féminin, écrit par l’historienne Sandrine Mirza.[3]
Dans l’ensemble de son travail, l’autrice s’intéresse à la dimension politique des récits culturels. Les mythes, les contes ou les récits historiques ne sont jamais neutres : ils contribuent à produire des visions du monde et à naturaliser certains rapports de domination. La bataille culturelle s’inscrit ainsi dans la continuité de ses ouvrages précédents, mais en propose une formulation plus explicitement stratégique.
Le concept gramscien de bataille culturelle
Le titre de l’ouvrage renvoie explicitement à la notion d’« hégémonie culturelle » développée par le penseur marxiste italien Antonio Gramsci. Dans les Cahiers de prison[4], Gramsci explique que la domination d’une classe sociale ne repose pas uniquement sur la coercition ou sur l’appareil d’État. Elle dépend aussi de sa capacité à faire accepter sa vision du monde comme une évidence.
Autrement dit, une classe dominante exerce ce que Gramsci appelle un « leadership intellectuel et moral ». Les valeurs qu’elle défend finissent par devenir du sens commun, c’est‑à‑dire des idées largement partagées et rarement remises en question. Dans ce cadre, les institutions culturelles (école, médias, littérature, religion ou université) jouent un rôle central dans la diffusion de ces représentations.
Pour Gramsci, transformer la société suppose donc de mener une « guerre de position » dans la sphère culturelle. Les forces politiques opposées à l’ordre dominant doivent être capables de produire leurs propres analyses, leurs propres récits et leurs propres imaginaires.
Blanche Sabbah reprend cette idée en l’actualisant. Elle rappelle notamment que certaines droites contemporaines ont compris l’importance de cette dimension culturelle et ont cherché à investir ce terrain. L’autrice invite donc les mouvements progressistes à ne pas abandonner cet espace de lutte.
Un livre construit comme une boîte à outils
L’ouvrage se présente moins comme un traité théorique que comme un essai accessible, ponctué d’exemples tirés de la culture populaire et de l’actualité politique. Blanche Sabbah insiste notamment sur l’importance des récits dans la formation des opinions politiques.
Selon elle, une partie de la gauche continue parfois de croire que la diffusion d’informations factuelles suffira à convaincre l’opinion publique. Or, la politique ne fonctionne pas uniquement à travers des arguments rationnels. Les récits, les images et les émotions jouent un rôle central dans la manière dont les individus interprètent le monde social.
La fiction occupe ainsi une place importante dans l’analyse proposée par l’autrice. Les films, les séries ou les romans contribuent à façonner nos imaginaires collectifs. Ils participent à produire certaines représentations de la société, qui peuvent renforcer ou au contraire contester des rapports de domination.
Sabbah souligne également l’importance des affects dans les mobilisations politiques. Les mouvements progressistes ne peuvent pas se contenter de dénoncer les injustices ou de produire des analyses critiques. Ils doivent aussi être capables de proposer des récits porteurs d’espoir et de solidarité.
Les points forts
L’un des principaux atouts du livre réside dans sa capacité à rendre accessibles des concepts issus de la théorie politique. La notion d’hégémonie culturelle, souvent discutée dans les travaux universitaires, est ici présentée de manière claire et pédagogique.
Le regard porté sur la culture populaire constitue également une force importante de l’ouvrage. En tant qu’autrice de bande dessinée, l’écrivaine possède une sensibilité particulière aux formes narratives et aux imaginaires collectifs. Cette perspective lui permet d’aborder la politique sous un angle original.
Enfin, le livre assume pleinement sa dimension engagée. L’autrice ne cherche pas à dissimuler son point de vue derrière une prétendue neutralité. Au contraire, elle revendique une posture située, féministe et antifasciste.
Les limites
Malgré ses qualités, La bataille culturelle présente également les défauts de ses qualités. Le recours à la théorie de Gramsci reste relativement rapide et ne s’accompagne pas toujours d’une discussion approfondie des débats académiques autour de l’hégémonie culturelle.
On peut également regretter que l’ouvrage aborde relativement peu la question des structures économiques et médiatiques qui organisent la circulation des idées. Les plateformes numériques, les grands groupes médiatiques ou les industries culturelles jouent pourtant un rôle majeur dans la formation de l’opinion publique.
Enfin, l’accent mis sur la culture pourrait parfois donner l’impression que les transformations symboliques suffiraient à transformer la société. Or, les rapports de force économiques et sociaux restent évidemment déterminants.
Une invitation à repenser les stratégies progressistes
Malgré ces réserves, La bataille culturelle constitue une contribution stimulante aux réflexions stratégiques de la gauche contemporaine. L’ouvrage rappelle que la politique ne se réduit pas aux institutions ou aux programmes électoraux. Elle se joue aussi dans les imaginaires collectifs et dans les récits qui façonnent notre perception du monde.
En invitant les mouvements progressistes à investir davantage le terrain culturel, Blanche Sabbah propose une réflexion accessible sur les conditions d’une riposte face aux offensives réactionnaires. Le livre rappelle finalement une idée essentielle : les idées dominantes ne sont jamais naturelles. Elles sont toujours le produit d’un travail politique et culturel et peuvent donc être contestées et transformées.
Le livre dans le contexte contemporain
Pour mesurer la portée du livre de Blanche Sabbah, il faut également replacer la notion de « bataille culturelle » dans le contexte politique actuel. Depuis plusieurs années, l’expression est devenue un mot d’ordre récurrent dans certains milieux politiques et médiatiques. Des responsables politiques affirment mener une bataille culturelle contre ce qu’ils appellent les idéologies progressistes ou le « wokisme ». L’usage de cette expression témoigne d’une prise de conscience : les conflits politiques se jouent aussi dans la définition des normes culturelles et dans l’interprétation des événements sociaux.
Dans ce contexte, les sciences sociales, les mouvements féministes ou les mobilisations antiracistes sont souvent accusés de transformer la culture et l’université. Plusieurs chercheurs ont montré que ces accusations participent d’une stratégie politique visant à délégitimer certaines formes de critique sociale. Le sociologue Éric Fassin souligne notamment que l’invocation permanente d’une « guerre culturelle » permet de présenter les revendications d’égalité comme des menaces pour l’ordre social.[5]
Le livre de Blanche Sabbah intervient précisément dans ce débat. Plutôt que de rejeter la notion de bataille culturelle, l’autrice propose de la reprendre dans une perspective progressiste. Elle invite les mouvements de gauche à ne pas abandonner le terrain des représentations et des imaginaires aux forces conservatrices.
Récits et imaginaires politiques
L’un des aspects les plus intéressants de l’ouvrage concerne l’importance accordée aux récits. Les sociétés modernes se structurent autour d’histoires collectives qui donnent du sens au passé et orientent les attentes envers l’avenir. Les récits nationaux, par exemple, jouent un rôle important dans la formation des identités politiques.
Les mouvements conservateurs mobilisent souvent des récits nostalgiques qui idéalisent un passé supposé stable et homogène. Ces récits reposent sur une vision simplifiée de l’histoire et sur la peur du changement social. Face à ces narrations, les mouvements qui se revendiquent progressistes doivent être capables de proposer d’autres histoires, capables de rendre visibles les luttes sociales et les processus d’émancipation.
La culture populaire constitue ici un terrain privilégié. Les séries télévisées, les romans ou les bandes dessinées contribuent à diffuser certaines visions du monde. En analysant ces productions culturelles, Blanche Sabbah montre qu’elles peuvent soit renforcer les normes dominantes, soit ouvrir des perspectives critiques.
La question de la joie militante
Un autre thème abordé par l’autrice concerne la place de la joie dans l’engagement politique. Les discours militants sont parfois dominés par un sentiment de catastrophe ou par une accumulation de diagnostics pessimistes. Or, si la dénonciation des injustices est nécessaire, elle ne suffit pas toujours à mobiliser durablement.
L’autrice insiste donc sur l’importance de construire des espaces collectifs capables de produire des expériences positives. Les mobilisations politiques peuvent aussi être des moments de solidarité, de créativité et d’expérimentation sociale. Cette dimension affective de l’engagement joue un rôle important dans la durée des mouvements sociaux.
Perspectives stratégiques
Au‑delà de l’analyse culturelle, La bataille culturelle propose finalement une réflexion stratégique pour les mouvements progressistes. L’ouvrage invite à repenser la manière dont les idées circulent dans l’espace public et à accorder davantage d’importance aux imaginaires partagés.
Cette perspective ne signifie pas que les questions économiques seraient secondaires. Au contraire, Blanche Sabbah rappelle que les récits dominants contribuent souvent à légitimer des inégalités sociales. Comprendre ces mécanismes culturels peut donc aider à renforcer les luttes politiques et sociales.
En ce sens, le livre rappelle une idée centrale héritée de la tradition gramscienne : transformer la société suppose de transformer aussi le sens commun, de se baser sur ces récits et, surtout, de s’en emparer concrètement pour nourrir des pratiques militantes capables d’agir sur le réel.
Culture, médias et production du sens
La réflexion de Blanche Sabbah rejoint également des travaux issus des cultural studies. Des auteurs comme Stuart Hall ont montré que les médias et les productions culturelles participent activement à la construction du sens social. Les images, les récits et les discours médiatiques ne se contentent pas de refléter la réalité : ils contribuent à organiser la manière dont les événements sont interprétés.
Aujourd’hui, cette dimension est renforcée par l’importance des médias numériques. Les réseaux sociaux constituent aujourd’hui un espace central de circulation des idées politiques. Les récits simplifiés, les images virales et les slogans y circulent rapidement et peuvent influencer la perception collective des enjeux politiques.
Ces transformations modifient les conditions de la bataille culturelle. Les acteurs politiques doivent désormais composer avec des espaces de communication fragmentés, dans lesquels la production d’images et de récits joue un rôle décisif.
Vers une politique des imaginaires
L’un des apports les plus stimulants du livre consiste à rappeler que les transformations sociales passent aussi par la production d’imaginaires collectifs. Les mouvements politiques doivent être capables de proposer des visions du futur qui donnent envie de s’engager.
L’histoire des mouvements d’émancipation montre que les grandes transformations politiques ont souvent été portées par des imaginaires puissants : l’idée d’égalité, la promesse d’une société plus juste ou la perspective d’une démocratie plus profonde.
En insistant sur l’importance des récits et des imaginaires, La bataille culturelle invite ainsi à repenser les formes de mobilisation politique. L’enjeu n’est pas seulement de critiquer l’ordre existant, mais aussi de rendre pensables d’autres formes d’organisation sociale, en lien avec des luttes telles que la réduction des inégalités sociales, la lutte contre les inégalités de genre, les combats antiracistes ou encore les mobilisations écologiques.
Discussion critique
Si l’ouvrage se distingue par sa clarté et son accessibilité, il soulève également plusieurs questions. La première concerne la place de la théorie dans l’analyse proposée. Le livre mobilise la notion d’hégémonie culturelle de manière efficace, mais il ne discute pas toujours les débats théoriques qui entourent cette notion dans la littérature académique contemporaine.
Par exemple, plusieurs auteurs ont prolongé ou transformé la réflexion gramscienne en analysant les formes contemporaines de l’hégémonie dans les sociétés médiatisées. Ces débats pourraient enrichir la réflexion stratégique proposée par l’autrice.
Une seconde limite tient à la relative brièveté des analyses consacrées aux structures économiques et médiatiques. Les industries culturelles et les plateformes numériques jouent aujourd’hui un rôle déterminant dans la production et la circulation des récits. Une analyse plus approfondie de ces dispositifs permettrait sans doute de compléter la perspective proposée.
Selon nous, les réserves n’enlèvent toutefois rien à l’intérêt de l’ouvrage. Elles témoignent plutôt de la difficulté à traiter un sujet aussi vaste dans un format relativement court et destiné à un large public.
Apports pour la réflexion politique contemporaine
Malgré ces limites, La bataille culturelle constitue une contribution importante aux débats stratégiques de la gauche contemporaine de par son accessibilité. Le livre rappelle que les luttes politiques ne se jouent pas uniquement dans les institutions ou dans les programmes économiques. En parlant à la première personne, l’autrice se met dans un rapport de proximité pour que le lecteur comprenne bien que les luttes progressistes se jouent également dans les représentations collectives et dans les récits qui façonnent sa compréhension du monde.
En mettant l’accent sur la dimension culturelle des conflits politiques, Blanche Sabbah propose une grille de lecture utile pour comprendre les transformations du débat public. Dans un contexte marqué par la montée des discours réactionnaires et par la circulation rapide des images et des slogans politiques, la question des imaginaires devient centrale.
Un « antidote contre le désespoir ambiant »
La bataille culturelle apparaît ainsi comme un essai à la fois pédagogique et engagé. L’ouvrage propose une introduction accessible à la notion d’hégémonie culturelle et invite les lecteurs et lectrices à réfléchir au rôle politique des récits et des représentations.
Plus largement, le livre rappelle que la culture constitue un terrain de lutte à part entière. Les idées dominantes ne s’imposent pas naturellement : elles sont produites et diffusées à travers des institutions, des discours et des pratiques culturelles.
En invitant les mouvements progressistes à investir davantage ce terrain, Blanche Sabbah propose finalement une réflexion stimulante sur les conditions d’une transformation sociale durable.
Cette perspective souligne finalement l’importance de prendre au sérieux les dimensions symboliques de la vie politique. Les débats autour de l’histoire, des identités ou des valeurs ne sont pas de simples querelles culturelles : ils participent directement à la définition du monde social. Comprendre ces conflits et y intervenir constitue donc un enjeu majeur pour toute stratégie politique cherchant à transformer la société.
Dans cette perspective, l’ouvrage de Blanche Sabbah peut être lu comme une invitation à penser la politique autrement.
[1] Blanche Sabbah et Eve Cambreleng, Nos Mutineries : riposter au sexisme ordinaire, Paris, Les Insolentes, 2022.
[2] Blanche Sabbah, Mythes & Meufs, Paris, Mâtin Quel Journal, 2023‑2024.
[3] Sandrine Mirza et Blanche Sabbah, Histoire de France au féminin, Paris, Casterman, 2023.
[4] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Paris, Gallimard, 1996.
[5] Éric Fassin, Misère de l’anti‑intellectualisme : du procès en wokisme au chantage de l’antisémitisme, Paris, Textuel, 2024.


