LA BATAILLE DES NARRATIFS EST UNE LUTTE MATÉRIALISTE

par | BLE, Démocratie, RÉCITS

Face à la montée des pouvoirs conservateurs et d’extrême droite, les milieux progressistes tentent de trouver des solutions. La nécessité de revoir nos narratifs est une de celles qui ressort le plus. Ce chantier est nécessaire et utile mais peut aussi s’avérer dangereux s’il occulte d’autres champs de bataille de la guerre culturelle. Qui contrôle la production et la diffusion des narratifs est un enjeu tout aussi capital, voire prioritaire.  

Nous avons perdu la bataille des narratifs !  

Face à la montée en puissance des droites extrêmes en tout genre, l’auteur George Lakoff, linguiste cognitiviste américain, est ardemment mobilisé pour expliquer les raisons de leurs succès ou plutôt de notre échec. Dans son célèbre ouvrage Don’t Think of an Elephant, Lakoff s’appuie sur des études cognitives pour démontrer que notre pensée, ainsi que nos positions politiques, est influencée par le fonctionnement de notre cerveau. Il en retire des conseils sur la manière de formuler nos discours en vue de pouvoir contrer les discours « conservateurs » et de faire avancer les idées progressistes.

Il démontre que certaines formulations sont trop difficiles à traiter par notre cerveau alors que d’autres seront faciles à adopter. À titre d’exemple, notre cerveau a des difficultés à traiter la négation, mais apprécie la répétition. Dès lors, préférez des messages politiques affirmatifs et tapez sur le clou. Ses études ont également démontré que les chiffres sont moins importants pour convaincre une audience que le fait de s’appuyer sur des valeurs communes, sur des récits chauds (récits de vie) – et surtout sur des métaphores – sont les clés pour pouvoir faire adhérer votre audience à votre discours.[1] 

Le diagnostic posé par Lakoff attribue le succès du camp « conservateurs » à la qualité de leur narratif… ou plus exactement aux défauts des narratifs progressistes. Le remède consisterait alors à adapter nos narratifs à ce que la neuroscience enseigne pour pouvoir convaincre davantage. Ce diagnostic-remède est repris tant par des partis politiques que par les milieux associatifs.[2]  

Je ne suis ni linguiste cognitif ni spécialiste de Lakoff. Cependant, la lecture de ses textes et des réflexions collectives autour de ce courant m’a convaincu que le choix de nos mots et le cadrage(framing) de nos narratifs sont des éléments incontournables de la guerre culturelle. Et, qu’une remise en question de nos manières d’engager le dialogue en vue de partager nos idéaux est effectivement nécessaire.

Cependant, ce chantier ne devrait pas occulter celle de l’analyse matérialiste des conditions de production et de diffusion des narratifs dans l’espace public. Car à quoi sert d’améliorer nos narratifs si nous n’avons plus les conditions matérielles de leur diffusion au plus grand nombre ? 

Des milliardaires dans les tranchées d’une guerre de position

En France, dix milliardaires détiennent 90% des ventes de quotidiens nationaux, 55% de l’audience des télévisions et 40% de celle des radios. Aucun de ces milliardaires n’a fait fortune dans les médias. Au contraire, leurs investissements dans ce secteur leur font même perdre de l’argent pour la plupart.[3] 

L’objectif n’est pas le profit immédiat mais bien la construction d’une hégémonie culturelle. Cette dernière, entendue comme l’imposition de sa propre vision du monde, de ses valeurs et de sa culture est une des conditions de la prise et du maintien au pouvoir, selon le philosophe Antonio Gramsci. Chaque camp politique tente d’obtenir le soutien de l’opinion publique au travers d’une guerre de position que livrentles institutions, leurs structures de propagande et leurs intellectuels.

Alors que pour Lakoff, l’enjeu principal de la bataille culturelle est cognitif, pour Gramsci, l’enjeu principal est socio-économique. Le langage, les récits et les symboles sont présents dans la théorie de Gramsci, mais l’hégémonie culturelle se construit davantage selon lui au travers des batailles économiques et politiques. L’hégémonie culturelle est nécessaire pour prendre le pouvoir politique mais en retour, le pouvoir politique permet de maintenir et d’affermir cette hégémonie culturelle au travers des arcanes du pouvoir. Et « la dimension économique est une partie intégrante de tout dispositif hégémonique » écrit le théoricien marxiste.[4] Car contrôler financièrement les espaces culturels, la presse ou encore les usines sont aussi des canaux de diffusion. Et ça, le camp d’en face l’a bien compris. 

Un contrôle sur toute la chaîne de production et diffusion

Les grands financiers ne sont plus seulement des actionnaires parmi d’autres, ils sont les propriétaires majoritaires de leurs médias et, ensemble, ils forment un oligopole sur le marché de l’information. Cependant, leur mainmise sur l’information ne s’arrête pas à la production médiatique. Ils contrôlent aussi la diffusion. Au niveau du livre, 50% du marché de l’édition dont près de 70 % du marché scolaire est entre les mains de Bolloré et Kretinsky.[5] Quant aux espaces physiques de diffusion, non contents de pouvoir déjà se reposer sur les hypermarchés, les groupes Bolloré et Lagardère ont mis la main sur les librairies RELAY, ce qui permet à ces derniers de bien choisir les livres qui seront en tête de gondole. 

Enfin, quoi de mieux pour contrôler l’information et sa diffusion que de produire soi-même les journalistes ? Pierre Edouard Stérin, fondateur de Smartbox, proche du clan Zemmour et se définissant comme patriote catholique, avec Vincent Bolloré – toujours lui – ont créé L’Institut libre du journalisme. Une enquête du journal Le Monde dépeint cet institut privé de journalisme comme un ersatz d’école tant la qualité des cours et des infrastructures sont pauvres mais de laquelle des journalistes sortent diplômés et trouvent une place au sein des médias détenus par les financeurs de l’école. Des écoles de journalisme à la diffusion en passant par la production papier et audiovisuelle, les milliardaires mettent la main sur toute la chaîne de l’information. 

La Belgique épargnée ? 

Relevons quatre tendances qui montrent que les Belges ne sont pas épargnés par le projet de contrôle de l’information par les forces néolibérales réactionnaires.  

Premièrement, les Belges ne regardent pas uniquement les médias nationaux. La grande majorité regarde autant les médias français que ceux du plat pays. Les librairies Relay ont asphyxié une grande partie des librairies indépendantes dans nos gares et les centres villes. La propagande des oligarques français n’épargne donc pas l’opinion publique belge. 

Deuxièmement, des médias privés, clairement financés par des forces de droite prennent place. Citons 21news, créé en 2024 et détenu majoritairement par Etienne Dujardin et Pierre Rion, respectivement élu communal MR et homme d’affaires wallon. A leurs côtés dans le capital du journal, on trouve le groupe Lagardère (lié à Vincent Bolloré) et Louis Sarkozy.   

Troisièmement, la stratégie de contrôle de l’information passe par la création de nouveaux médias mais aussi par des attaques systématiques contre l’audiovisuel public. Un audiovisuel public, ce sont des médias qui pourraient avoir la prétention de jouer leur rôle de quatrième pouvoir et ce, malgré toutes les faiblesses relevées par Chomsky (dans son célèbre ouvrage La fabrication du consentement). Georges-Louis Bouchez sollicite actuellement la mise en place d’une commission parlementaire sur l’audiovisuel du [CL1] service public[6]. Initiative inspirée certainement par le même type de commission mise en place en France à la demande d’Eric Ciotti, président de l’Union des droites pour la République (UDR), parti d’extrême droite. Les intentions du président du MR ne doivent laisser aucun doute lorsqu’il partage un tweet anonyme qui associe les journalistes de la RTBF à des « fonctionnaires-militants-gestapistes ».

Enfin, côté médias belges, le journal Médor consacrait récemment une enquête au groupe Rossel, en le surnommant « l’empire médiatique ». Avec l’absorption à venir du groupe IPM, Rossel concentrera 94% de l’audience de la presse écrite belge francophone[7]. Son actionnariat est avant tout familial et donc diffère du modèle de média français entre les mains de milliardaires notoires. Médor souligne que les groupes Rossel et IPM reposent autant sur des journaux de qualité de centre-droit ou centre-gauche que sur des médias populaires, voire populistes et de faits divers. Selon le journal indépendant, le risque pour la démocratie réside davantage dans la situation de monopole qu’obtiendra Rossel s’il absorbe IPM d’une part, et la qualité de l’information d’autre part lorsqu’il s’agira de poursuivre la tendance actuelle qui rime avec licenciements, copiés-collés d’un média à l’autre, titres accrocheurs pour attirer du clic. Or, l’appauvrissement de la qualité de l’information, c’est l’appauvrissement du débat public et des contre-pouvoirs. Enfin, Médor pose la question dérangeante de ce qui se passera si le groupe ne s’en sort pas financièrement et que 94% de l’audience de la presse belge tombe dans une seule main, « celle d’un idéologue français en plein guerre culturelle » ? 

Les réseaux sociaux, territoire aux mains de l’extrême droite

Aujourd’hui, plus d’un jeune sur deux s’informe via les réseaux sociaux. C’est par cette fenêtre qu’une grande partie de l’opinion publique est formée. C’est donc un front important de la guerre culturelle. Or, sur ce terrain, la bataille ne fait même plus rage. Elle a été remportée par la galaxie de l’extrême droite qui occupe la quasi-totalité du territoire numérique. 

Cette victoire est l’œuvre de trois bataillons. Tout d’abord, le bataillon mené par les créateurs eux-mêmes de ces plateformes. Mark Zuckerberg, propriétaire de Facebook et Instagram, masculiniste fier de l’être et « anti-woke » assumé. Et Elon Musk, propriétaire de X (Twitter), adepte des salut nazis et soutien inconditionnel des partis d’extrême droite en Europe. Les algorithmes sont leurs armes de prédilection. Ils ont été codés pour hiérarchiser les publications en fonction de leur capacité à provoquer des réactions. De nombreux travaux de recherche ont montré que ces mécanismes favorisent souvent les contenus d’extrême droite au détriment de ceux de gauche, car ils génèrent davantage de polémiques et donc plus d’interactions.[8]

Ils comptent aussi dans leur arsenal, la décision de ne plus modérer les contenus, qu’ils soient racistes ou sexistes, peu importe, au nom de la liberté d’expression, tout passe. Ce qui compte, c’est bouleverser l’ordre établi. C’est ce qui amène l’auteur italien Guiliano da Empoli à surnommer ces milliardaires de la tech, les ingénieurs du chaos

Ces ingénieurs du chaos préparent ainsi le terrain à l’avantage des deux autres bataillons que sont les partis politiques d’extrême droite et les influenceurs du même bord. Ces derniers étaient même les premiers à investir les réseaux sociaux et des plateformes numériques comme YouTube. Fdesouche, TV Libertés, Papacito ou le Raptor sont des noms que vous n’avez peut-être jamais ou peu entendu mais il s’agit là d’influenceurs qui ont chacun des centaines de milliers d’abonnés et cumulent, ensemble, des millions de vues. Ils distillent des contenus islamophobes, antisémites et masculinistes déguisés en revues de presse, divertissements, vidéos d’histoires ou interviews. Pierre Plotu et Maxime Macé conceptualisent cette tendance de pop fascisme »[9]. Des millions de jeunes et moins jeunes tombent dans la fachosphère sans même sans rendre compte.   

Les partis politiques d’extrême droite ne sont pas en reste. Ils investissent davantage les réseaux sociaux que les autres partis. Cela se vérifie dans la quasi-totalité des pays européens. Fait intéressant, le Vlaams Belang est le plus gros investisseur européen sur META, alors que le RN en France – bien qu’il investisse beaucoup plus que ses concurrents –  est moins dépensier que beaucoup d’autres partis nationalistes européens[10]. Comme le dit François Debras : « Bien plus qu’une simple stratégie de communication, la présence de l’extrême droite sur le Web traduit leur volonté de s’adresser directement à l’électorat en proposant un contenu simple, percutant et exaltant les émotions ».[11]

Aucun terrain n’est à l’abri du contrôle des narratifs. 

Pour être complet sur l’analyse de la lutte matérialiste pour le contrôle de la production-diffusion des narratifs, il aurait aussi fallu couvrir la manière dont les esprit sont gangrenés quotidiennement par l’affichage publicitaire et son mythe consumériste, la répression des mouvements antifascistes, les procès baillons que les milliardaires provoquent contre des médias indépendants et des ONG (voir le cas Socfin, entreprise appartenant en partie à Bolloré, contre Médor et une série d’ONG belges ayant dénoncé les accaparements de terre de l’entreprise en Afrique), le pouvoir du secteur privé dans les universités qui orientent les recherches en fonction de leurs intérêts, les décisions de Trump en matière de soutien à la recherche qui vise non pas à remplacer des mots mais à les éliminer.[12] Ce paradigme rend impossible le financement d’études sur des thématiques comme la justice sociale ou encore la diversité. Ou encore la création d’institution parallèle (Board of Peace) à celle existantes (ONU) afin de pouvoir réécrire l’histoire du monde de façon univoque, entre dirigeants autoritaires.  

Alors quelle solution ? Je n’en ai pas. Et c’est probablement parce que cette alliance capitaliste, fasciste, masculiniste a réussi à conquérir la majorité des outils de production-diffusion des narratifs qu’inconsciemment, un repli se fait sur le terrain de la lutte idéologique des narratifs. Parce que leurs moyens financiers comparés aux nôtres nous font dire que c’est perdu d’avance. Cette asymétrie des pouvoirs dans les luttes n’est pas nouvelle. Ce qui est primordial pour se donner une chance de gagner du terrain, c’est de poser le bon diagnostic et tenter coûte que coûte d’appliquer des remèdes adéquats. 

Eviter de lutter à cloche-pied

Revoir nos narratifs est une partie du remède, car cela nous permettra d’avoir plus de réussite lorsque nous cherchons à mobiliser. Pour ne pas mener la contre-attaque à cloche-pied, notre démarche doit aussi reposer sur le terrain concret de la production et diffusion des narratifs.

Parmi les pistes sur lesquelles nous sommes déjà en action mais qu’il serait opportun de renforcer : s’émanciper des canaux entre les mains de fascistes notoires et dont les algorithmes rendent la bataille des idées impossible. Faire pression pour que ces réseaux sociaux soient régulés de façon contraignante par des lois. Pour les organisations et personnes qui en ont les moyens, soutenir la presse indépendante, en devenant collaboratrices ou collaborateurs, en s’abonnant et en faisant la promotion à ses proches. Et, comme tout le monde n’a pas ce privilège, défendre et bonifier l’audiovisuel public. Protéger la recherche de l’influence des multinationales et de l’ingérence du politique. Soutenir les espaces culturels qui s’engagent en traitant d’enjeux de société avec un objectif de transformation sociale, qui abordent et permettent des échanges autour des thématiques du classisme, du racisme ou du sexisme de façon subtile, poétique et accessible. Mais aussi, et plus que jamais, privilégier les canaux humains.

La guerre culturelle n’est pas qu’un concept gramscien détourné par l’extrême droite. C’est une réalité. Une guerre permanente que les forces politiques se livrent pour faire adopter leurs valeurs et leurs projets. Cependant, cette guerre pour l’hégémonie culturelle s’intensifie depuis quelques années. Une intensification rendue possible par une entente entre des forces réactionnaires beaucoup plus hétéroclites qu’il n’y parait. Des chefs d’entreprises s’allient à des religieux, des techno-fascistes, des nationalistes et des masculinistes. Et ce faisant, ils démontrent avoir mieux compris que quiconque l’intersectionnalité des rapports de domination et la convergence de leurs intérêts. À nous de réussir également des alliances ponctuelles et stratégiques entre réformistes et révolutionnaires, entre mouvements écologistes, féministes, gauchistes, autonomistes, progressistes et décoloniaux pour se donner une chance de reprendre du terrain sur la galaxie d’extrême droite.


[1] George Lakoff, Don’t think of an elephant. Know your values and frame the debate, Chelsea Green, 2014.

[2] Jérôme Van Ruychevelt Ebstein, Pourquoi les narratifs de gauche ne touchent plus les classes populaires ? 2025.

[3] Olivier Legrain, Sauver l’information de l’emprise des milliardaires, Payot, 2025.

[4] Antonio Gramsci, L’hégémonie culturelle, Payot, 2024, p.57.

[5] Olivier Legrain, op. cit.

[6] Georges-Louis Bouchez demande “une commission parlementaire sur l’audiovisuel de service public”, pour rééquilibrer les conditions de concurrence, RTBF actu, 3 février 2026.

[7] Médor, Rossel, L’empire médiatique, hiver 2025-2026.

[8] Pol Lecointe, Vote des jeunes : comment l’extrême droite s’est emparée des réseaux sociaux, Revue Politique, Juin 2024.

[9] Pierre Plotu et Maxime Macé, Pop fascisme, comment l’extrême droite a gagné la bataille culturelle sur internet, Edition Divergences, 2024.

[10] Ibid.

[11] François DEBRAS et. ali, Une victoire numérique ? Comment l’extrême droite domine le Web 2.0 ? L’esperluette, n°120, 2024,

[12] Nastasia Hadjadji, Olivier Tesquet, Apolcalypse Nerds, Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir, Edition Divergences, 2025.


 [CL1]à

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