CE QUE LA RADICALISATION FAIT À LA PRISON

par | BLE, JUIN 2022, Justice

Nous sommes en train de créer des monstres !”. Ce constat est posé par un psychologue, membre du personnel de l’administration pénitentiaire, en charge de l’évaluation des détenus radicalisés. Il évoque la prise en charge des détenus poursuivis pour faits de terrorisme ou suspectés de radicalisation dans les prisons françaises, au sein d’unité spécifiquement dédiées à leur évaluation. Si c’est cette simple phrase – entre cri d’alerte et marque de désespoir – fait vivre l’adage selon lequel la prison serait une école du crime, elle permet surtout d’interroger les évolutions contemporaines de l’institution pénitentiaire dans les manières de traiter une part des détenus dont elle a la charge.

Le point de départ de cette réflexion prend place dans un contexte d’urgence politique où l’administration peine à penser ses bonnes pratiques. Suite aux attentats sur les sols français (janvier 2015) et belge (mars 2016), la prisons est rapidement mise en débat, à la fois comme école de la radicalisation – certains commanditaires ou exécutants se seraient radicalisés en détention –, et comme outil de traitement pénal du terrorisme – comment l’administration va-t-elle s’adapter à cette (supposée) nouvelle vague de détenus terroristes ou radicalisés ? La question centrale qui se pose aux pouvoirs publics réside dans le choix du regroupement des détenus radicalisés, ou au contraire de leur dispersion au sein des établissements pénitentiaires. La Belgique opte pour un triple système de répartition[1] : les détenus dont la radicalisation est “maîtrisable” sont laissés en détention ordinaire – celle-ci facilite les échanges et stimule le désengagement idéologique – ; des sections spéciales sont mises en service pour accueillir les détenus qui présentent un “risque sérieux sur le plan de la radicalisation et/ou qui s’engagent sur la voie de la lutte armée” – et permettent de limiter les risque de prosélytisme ; l’isolement permet de contrôler les détenus les plus dangereux. Trois modèles coexistent, donc : réinsertion, prophylaxie et neutralisation.[2] L’administration pénitentiaire française, après plusieurs tentatives de regroupement, opte pour un régime en plusieurs temps : les détenus sont dispersés en détention ordinaire (ou placés à l’isolement) avant d’être transférés dans des “quartiers d’évaluation de la radicalisation” dont l’issue déterminera leur prise en charge future. À ce stade, il importe de souligner que les politiques de gestion de l’extrémisme violent et de la radicalisation en prison ne sont pas uniquement le résultat d’une réflexion pénologique, mais sont tout autant le produit de démonstration de force du politique dans un contexte d’urgence. Dans une histoire courte, les différents corps professionnels, qu’ils soient anciens dans l’administration pénitentiaire ou nouvellement recrutés, n’ont souvent pas eu le temps de construire un cadre d’action stabilisé et cohérent. En France, dès 2015, le recrutement progressif et parfois chaotique d’éducateurs et de psychologues dans le cadre des missions de lutte contre la radicalisation violente, leurs conditions statutaires précaires, leur turn-over massif, le flou de leurs fiches de poste, leurs difficultés à se positionner ou à défendre leur identité et leur ethos professionnels, illustrent un dispositif d’urgence – voire de panique – qui peine à penser sereinement ses bonnes pratiques.

La suite de cette contribution veut analyser les “quartiers d’évaluation de la radicalisation” (QER)[3] comme une illustration symptomatique des évolutions contemporaines de la prison, rendues visibles dans et par la prise en charge des détenus “radicalisés”.

Au sein de ces QER, une douzaine de détenus “terroristes islamistes” ou “suspectés de radicalisation” sont rassemblés – bien qu’isolés en cellule – pour être évalués pendant une période de quatre mois. Surveillants, éducateurs, psychologues et conseillers d’insertion et de probation rédigent un rapport d’évaluation sur chaque détenu. Ce document, après analyse par la direction et par les services de renseignement pénitentiaire, orientera la prise en charge pénitentiaire future et l’affectation de chaque détenu à l’issue de l’évaluation : ils seront transférés en détention ordinaire, à l’isolement, en quartiers pour détenus violents ou en quartiers de prise en charge de la radicalisation. Ainsi, les QER sont, en quelque sorte, des gares de triage et d’orientation des détenus “radicalisés”.

L’ouverture des QER succède à un évènement particulier. Le 4 septembre 2016, un détenu agresse un surveillant à l’aide d’une arme blanche artisanale au sein d’une unité de regroupement de détenus “radicalisés” d’une maison d’arrêt en région parisienne. Cette agressions est requalifiée pénalement en attentat et entraîne la fermeture brutale de ces unités, qui sont aussitôt remplacées par les QER. Partant, ce nouveau dispositif se traduit tout d’abord par un durcissement massif des conditions de sécurité : multiplication des sas de sécurité et du nombre de surveillants en présence, installation de caméras, réduction drastique des temps d’activités collectives, accroissement du nombre de fouilles, soutien régulier des équipes d’intervention, etc. Plus fondamentalement, ce drame constitue un événement fondateur dans la relation entre détenus et surveillants dans ce type d’unités. “Même ceux qui semblent les plus sages peuvent être des machines à combattre et à tuer” devient un leitmotiv partagé par de nombreux surveillants. Certains surveillants appelés à travailler au sein des QER sont invités à visionner les images de l’agression. Selon nombre d’entre eux, le métier de surveillance évolue face à ce “nouveau” public[4] : si les détenus de droit commun sont considérés comme des “petits voyous”, les détenus radicalisés sont des “ennemis”. À ce titre, le QER constitue une incarnation paroxystique d’une prison sous-tendue par une rationalité guerrière et conçue comme un dispositif de neutralisation des menaces. Dans ce climat de défiance permanente, un extraordinaire système de contrôle et de surveillance des faits et gestes des détenus se met progressivement en place.

Les surveillants observent quotidiennement les détenus et rédigent des notes sur leur comportement ou sur les liens qu’ils tissent entre eux ; les conseillers d’insertion et de probation s’entretiennent avec les détenus à propos de leur rapport aux faits à l’origine de l’incarcération ou de leurs antécédents judiciaires ; les psychologues évaluent leurs compétences cognitives et intellectuelles et analysent leur fonctionnement psychique ; les éducateurs étudient leurs relations familiales, conjugales et sociales ainsi que leurs parcours socio-professionnels. L’ensemble des observations consignées est partagé, lors de réunions régulières, afin de caractériser le degré et la nature de la radicalisation de chaque détenu. Malgré un souci partagé du travail bien fait, l’évaluation des détenus est surdéterminée par une logique d’absence totale de prise de risques. La stratégie globale qui semble s’imposer aux professionnels est celle de “continuer à chercher pour trouver” afin de combler un manque d’objectivation d’éléments constitutifs d’une potentielle dangerosité, d’une dissimulation de l’ancrage idéologique ou de stratégies de contournements de l’institution. “Si on ne trouve rien, c’est comme si on n’avait pas fait le boulot”, commente un membre du personnel. Dans cette construction progressive, l’omniprésence de la lutte contre la dissimulation des détenus risque toujours de prendre l’évaluateur à son propre piège, n’étant plus capable de discerner ceux qui ne représentent pas de danger : celui qui se présente comme radicalisé est radicalisé, celui qui se comporte bien est un dissimulateur. Ce processus se double d’un autre biais : une logique de protection professionnelle se met en place. Il s’agit, pour chaque membre du personnel en charge de l’évaluation, de ne pas se tromper ; ou plutôt de ne pas sous-estimer un signe de radicalisation. L’idée dominante se résume simplement : au stade de l’évaluation finale, un faux- positif vaut mieux qu’un faux-négatif.

Dans ces unités, où l’ultra-sécurisation pèse sur les relations et où l’évaluation se concentre sur la détection des signes de radicalisation et de dangerosité, la participation aux missions de renseignement est régulièrement présentée et vantée comme un “effort de guerre” par les professionnels.[5] Ils expliquent leur volonté à participer à une mission d’utilité publique : la prévention des actes violents et des projets terroristes par la récolte d’informations détenues et partagées au sein d’un groupe dissident et dissimulateur. À la lumière de cette nouvelle modalité qu’est le renseignement, un cercle vicieux associe la sélection des détenus, leur évaluation et les préconisations relatives à leur prise en charge. D’abord, les détenus sont sélectionnés sur la base de leur profil pénal, complété par un faisceau d’informations provenant notamment du renseignement pénitentiaire. Ensuite, le faisceau conjoint d’observations menées par les professionnels, en lien, ou pas, avec le renseignement et la logique d’absence de prise de risque qui préside aux préconisations finales, menacent toujours de performer l’individu dangereux, en ne retenant dans ce qui est observé que ce qui peut être interprété comme un élément confirmant l’hypothèse principale.[6]

Ainsi, les QER – par l’exacerbation du contrôle et de la surveillance, par la récolte d’informations ciblées, par l’évaluation à charge, ou par l’approvisionnement des services de renseignement – alimentent au mieux un processus de stabilisation et de fixation de l’image négative des détenus, au pire construisent les conditions de leur culpabilité et de leur dangerosité. Ces critiques, aussi fortes et déstabilisantes soient-elles, sont finalement assez banales au regard de l’histoire de la prison, des fonctions, des effets et des échecs qu’on lui attribue ; elles ne forment peut-être pas autre chose qu’une version radicalisée de l’adage selon lequel la prison serait une école du crime et de la récidive.

La prise en charge des détenus radicalisés peut ainsi être analysée comme une caricature de la prison. D’abord, la question de la dispersion ou du regroupement ne peut se résumer à une question d’ordre strictement criminologique, sur la manière de “traiter au mieux” les individus. Elle relève avant tout de politiques pénales et d’une condition pénitentiaire qui réduisent fortement les marges de manœuvre institutionnelles. Le regroupement de quelques détenus dans des espaces dédiés ne fait que renforcer la surpopulation des autres sections d’une prison ; et la dispersion ne peut prendre forme que dans des détentions ordinaires déjà fragilisées et intensifie d’autant les risques de prosélytisme.

Ensuite, la prise en charge des détenus “radicalisés” renforce la tension qui caractérise les prisons contemporaines, entre le renforcement des droits des détenus et la mise en œuvre de dispositifs spécifiques, au nom de la gestion de la dangerosité et ici de la lutte contre le terrorisme, qui risquent toujours de renforcer l’arbitraire pénitentiaire. Pour le dire simplement, la volonté de prendre en charge spécifiquement et d’isoler les plus dangereux n’est qu’une forme accentuée de l’oscillation de la prison entre désir de corriger et impératif de neutralisation. Pour répondre au constat qui amorce cette contribution, “nous sommes en train de créer un monstre” : une prison qui ne cesse de se radicaliser.


[1] Service public fédéral Justice, Plan d’action contre la radicalisation dans les prisons, Belgique, 11 mars 2015.

[2] Pour une analyse du plan d’action en Belgique, voir : Fabienne Brion, “Qui sème le vent… Vers une évaluation du plan d’action contre la radicalisation dans les prisons”, in Fabienne Brion, Christian De Valkeneer, Vincent Francis (ed.), L’effet radicalisation et le terrorisme, Bruxelles, Politeia, 2019, pp. 57-81.

[3] Pour en savoir plus sur les coulisses d’une recherche sociologique dans et sur ces unités spécialisées, voir : David Scheer, Gilles Chantraine, “Surveillance, Radicalization and Prison change Self-Analysis of an Ethnographic Survey Under Tension”, Journal of Contemporary Ethnography, vol. 51, n°2, 2022, pp. 171-196.

[4] Pour une analyse des effets de la prise en charge de la radicalisation sur l’évolution du métier de surveillant, voir : Gilles Chantraine, David Scheer, “Ce que la lutte contre la radicalisation fait au métier de surveillant de prison”, Champ penal/Penal field, 2022, à paraître.

[5] Pour une étude spécifique du développement du renseignement pénitentiaire, voir : David Scheer, Gilles Chantraine, “Intelligence and Radicalization in French Prisons : Sociological analysis Bottom up”, Security Dialogue, vol. 53, n°2, 2021, pp. 112-129 ; ou David Scheer, “Prison Intelligence in France: An Empirical Investigation of the Emergence of Counter- Radicalisation Professionals”, in Hager Ben Jaffel, Sebastian Larsson, Problematising Intelligence Studies. Towards A New Research Agenda, London, Routledge, 2022.

[6] Sur l’effet performatif de la catégorisation “radicalisé” en prison, voir : Gilles Chantraine, David Scheer, “Performing the enemy ? No-risk logic and the assessment of prisoners in “radicalization assessment units” in French prisons”, Punishment & Society, vol. 23, n°2, 2021, pp. 260-280.

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