CHANGEMENTS DE VITESSE

par | BLE, Démocratie, SEPT 2016

L’état d’urgence sécuritaire surplombe l’actualité. Nous ne pouvions demeurer sans le remettre en question, mais une telle critique implique d’interroger la temporalité du monde et de sa transformation. Il y a aujourd’hui un enjeu décisif à mette en tension, à confronter l’urgence et la vision d’avenir, l’accélération et le ralentissement.

L’ÉTAT D’URGENCE

L’état d’urgence est une mesure exceptionnelle qui permet au gouvernement de suspendre temporairement des principes de l’État de droit et des libertés fondamentales afin de faire face à un péril imminent qui menace l’existence de la nation.

La suspension de certaines libertés ou procédures démocratiques, justifiée par la gravité et l’urgence de la situation, crée des brèches dans l’État de droit qu’il sera difficile de colmater une fois l’urgence retombée. Bien souvent ces mesures exceptionnelles s’inscrivent dans la durée, se banalisent et finalement se normalisent sans qu’on s’en aperçoive : les autorités publiques s’habituent vite à l’extension de leurs pouvoirs et les citoyens à la limitation de leurs libertés. Sous l’emprise de la menace et des mesures d’exception, les citoyens, réduits à une population inquiète, ne sont plus des sujets pensants, titulaires de la souveraineté politique, mais les objets passifs et paralysés des politiques de protection. Ils n’existent plus qu’à travers leurs émotions et les sondages d’opinion. Ils sont ainsi dépolitisés et conditionnés à avaler toutes les couleuvres.

En démocratie, toute remise en question des droits fondamentaux doit n’être autorisée que dans des circonstances exceptionnelles et faire l’objet d’une justification circonspecte. Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques de l’ONU stipule que l’état d’urgence ne peut déroger à certaines interdictions absolues portant sur les traitements inhumains ou dégradants, sur le droit à la vie et à la liberté de pensée, de conscience et de religion.

Les mesures décrétées en son nom ne peuvent entraîner de discrimination fondée uniquement sur la race, la couleur, le sexe, la langue, la religion ou l’origine sociale. Ces exigences sont-elles respectées dans la situation que nous connaissons actuellement en Belgique et en France ?

Il y a lieu de s’interroger également sur la proportionnalité des restrictions de libertés eu égard à la protection qu’elles garantissent et aux dangers qu’elles parent. Les moyens déployés pour prévenir le terrorisme n’ouvrent-ils pas le champ à une surveillance plus élargie des populations, avec des effets de dissuasion voire de répression d’actes qui relèvent de la liberté d’expression et d’association ? Dès lors que des moyens de surveillance s’implantent et que des données sur les citoyens sont recueillies, existe le risque que ces outils soient utilisés à des fins non démocratiques même si les responsables qui les ont créés en font dans un premier temps bon usage.

On questionnera aussi l’efficacité de ces mesures. N’entretiennent-elles pas un climat anxiogène qui attise le sentiment d’insécurité ? Ne participent-elles pas à un processus de surenchère qui va pousser d’autres individus à se radicaliser, à passer à l’acte et à développer d’autres modalités d’attaques – plus graves et moins ciblées – qui contournent les mesures sécuritaires ? Il faudra alors instaurer d’autres mesures encore plus liberticides et totalitaires pour y faire face, et ainsi de suite… Ne faudrait-il pas reconnaître que le risque zéro n’existe pas et que les mesures destinées à le réduire doivent être soumises à un examen méticuleux, demeurer proportionnelles au mieux-vivre qu’elles apportent et être encadrées par de solides garanties démocratiques ? Ne faudrait-il pas surtout entamer un travail politique et social bien plus en profondeur et à long terme afin d’agir sur les causes de ces attaques, dont on sait combien elles sont complexes.

DES TAS D’URGENCES

L’état d’urgence sécuritaire détourne l’attention voire occulte, sciemment ou non, un tas d’autres questions tout aussi importantes que la sécurité des citoyens : des urgences sociales, environnementales, humanitaires, sanitaires, alimentaires…

Nous avons à nous préoccuper autant de ce que permet l’état d’urgence que de ce qui le justifie. Quelle sont les instances habilitées à mesurer la gravité de la situation ? Selon quels critères et sous quel contrôle démocratique ? Pourquoi le décrète-t-on suite à des attaques terroristes ou des émeutes et pas, par exemple, eu égard au dérèglement climatique qui menace l’avenir, la santé et la vie de millions d’êtres humains ? Pourquoi ne l’instaure-t-on pas face aux urgences humanitaires tel que le drame des milliers de migrants qui meurent en traversant la Méditerranée ? Pourquoi le financement des mesures sécuritaires autorise-t-il à creuser la dette publique et à ne plus respecter les impératifs budgétaires imposés par l’UE ? Alors qu’en matière de financement de la sécurité sociale et des pensions, d’accueil des migrants ou de plan d’urgence pour la grande précarité, l’austérité européenne fait argument d’autorité. Lorsqu’il y a urgence en ces matières, c’est uniquement l’urgence des sacrifices et lorsque des fonds spéciaux sont alloués, c’est en général pour la répression (Frontex, chasse aux fraudeurs…).

Comment se hiérarchisent les questions qui demandent une réponse immédiate et celles qui demandent une prise de recul, celles qui nécessitent des fonds spéciaux et celles qui attendent leur plan de financement ? Ces questions que nous adressons aux autorités publiques, nous devons nous les poser à nous-mêmes. Pourquoi sommes-nous prêts à donner de notre temps pour aider telle personne, pour aller à telle manifestation, pour rédiger tel communiqué de presse, pour entretenir tel potager urbain alors que pour d’autres causes nous n’avons pas le temps ou pas l’argent ? La réponse à ces questions requiert de sortir de la pensée binaire. Pour chaque enjeu de société, il s’agit de faire intelligemment la part du feu et la part du fond, d’articuler la réaction rapide et la recherche de solutions durables sans que l’une se fasse au détriment de l’autre.

Les mêmes questions doivent se poser à l’égard de toutes les urgences. Il en va de notre exercice du libre examen qui n’a jamais fait bon ménage avec la panique, la précipitation et l’emballement. Des réponses expéditives aux urgences sociales ou environnementales, ne risquent-elles pas de se réduire à des cataplasmes sur une jambe de bois, d’apaiser nos inquiétudes un moment tout en déplaçant voire décuplant le problème pour l’avenir, d’être disproportionnées, d’occulter d’autres enjeux tout aussi importants ? L’alarmisme et le catastrophisme écologiques ne sont-ils pas tout aussi aveuglants qu’en matière sécuritaire ?

LE CHANGEMENT DE TEMPS

Toutes ces urgences, toutes ces crises, toutes ces violences, toutes ces impuissances à y répondre ne sont-elles pas des symptômes ? Ne composent-elles pas le diagnostic d’une organisation du monde qui ne tourne plus rond et s’essouffle ? La radicalisation des problèmes – et pas uniquement de l’islam – serait en quelque sorte un vumètre passant au rouge pour nous indiquer que le monde a besoin de réformes radicales, globales et cohérentes. Un diagnostic qui nous invite – de manière plus ou moins pressante – à inventer de nouvelles perspectives, de nouveaux paradigmes, de nouvelles pratiques, de nouvelles institutions… Il s’agit d’élaborer une économie plus réelle que virtuelle, davantage au service des besoins de l’ensemble de la population et respectueuse de l’environnement. Il s’agit de renouveler la démocratie et d’expérimenter des modalités de délibération collective en phase avec les coordonnées de la mondialisation. Il s’agit de concevoir une fiscalité adaptée à la démographie et la production des richesses actuelles. Il s’agit de redéfinir les rapports à la culture, aux religions et aux identités qui permettent la coexistence et l’épanouissement de tous…

Rome ne s’est pas faite en un jour…. Des réponses d’une telle ampleur ne se réaliseront pas sans remise en question de certaines habitudes, de certains pouvoirs, de certains privilèges. Elles exigeront des transformations structurelles et des changements de mentalités sur un temps long. Ce qui implique un patient travail de pédagogie et une construction stratégique de rapports de force. Mais avant tout cela, elles nécessitent de lever la tête du guidon pour prendre le temps de la réflexion, de l’exploration, de la discussion et de la confrontation.

Une telle posture est-elle possible dans la course folle du monde actuel ? Nous vivons à l’ère de la vitesse et celle-ci emporte l’adhésion majoritaire. Elle est devenue le critère principal de notre rapport au monde et la qualité majeure des véhicules, des processeurs, des travailleurs, des transactions financières, des opérations militaires, des mesures politiques, des méthodes d’apprentissage… Le rythme médiatique, l’information permanente des réseaux sociaux virtuels, la profusion d’émissions et de séries qui jouent sur la course contre le chrono, etc. contribuent décisivement à informer notre rapport liquide à l’existence. Sous le concept de “vie liquide”, Zygmunt Bauman analyse le culte de l’instant, de l’immédiateté, de l’éphémère, de la flexibilité et de la mobilité… Cet instantanéisme domine également la scène politique dont les acteurs ne voient pas souvent plus loin que la prochaine échéance électorale. De plus en plus soumise aux injonctions médiatiques, la politique devient sans cesse plus réactive, émotive et inquiète, alors que sa mission est au contraire d’organiser la vie collective sur le long terme. Ne prenant plus le temps de la délibération démocratique, la politique de l’urgence donne naissance à des lois de circonstance et de courte-vue sans commune mesure avec l’envergure des enjeux. Paradoxalement, cette politique de l’immédiateté et du court terme s’allie à une impassible inertie sur le long terme. Le culte du présent provoque la perte du passé autant que de l’avenir : le monde a cessé de croire au progrès historique.

LE TEMPS DU CHANGEMENT

Il importe d’interroger ce règne de la vitesse, de le critiquer mais aussi de comprendre d’où il vient, les progrès qu’il a engendrés eu égard aux lenteurs de jadis et de prendre en compte l’engouement que suscitent les rythmes haletants auprès d’une large part de la population. Il y a lieu de se demander s’il fait partie des symptômes de notre diagnostic global d’un monde en crise ou s’il n’est qu’un véhicule qui, bien conduit, pourrait transporter le changement et se transformer en remède. S’agit-il de refuser la vitesse et de freiner des quatre fers ou de l’apprivoiser, la penser et la canaliser ?

Il y a, certes, un enjeu décisif à résister à ce rythme effréné, une “urgence de ralentir” pour sortir des impasses du présent, inventer d’autres solutions et reprendre le temps de l’humain. En atteste le succès de la décroissance, de la simplicité volontaire, des circuits courts, de la slow attitude. Si nous continuons à courir à ce rythme et à faire croître infiniment nos productions et consommations, c’est à notre perte que nous courons. Ce sont non seulement les ressources énergétiques, les matières premières, mais également la diversité biologique et culturelle, les valeurs morales que la course à la croissance épuise et liquide. Cette prétendue croissance vers l’abondance engendre en réalité la pénurie. Le modèle de développement occidental qui domine le monde n’est clairement pas généralisable à l’entièreté de la planète. À la fois parce que les ressources naturelles sont limitées, à la fois parce que ce modèle repose fonda- mentalement sur l’exploitation du différentiel de richesse, tant entre classes sociales qu’entre régions du monde. Dans un tel système, la richesse ne peut se généraliser puisqu’il faut exploiter les uns pour enrichir les autres.

La maîtrise de la nature et la raison instrumentale qui se voulaient au service de l’humanité se retournent contre elle pour l’instrumentaliser en retour. C’est la qualité et le sens de l’existence que nous perdons. Nous avons oublié les plaisirs de la lenteur. Le revers de la vitesse, c’est aussi, aux yeux de Paul Virilio, la catastrophe, l’accident. Chaque invention technologique entraîne un progrès – une facilitation des choses et un gain de temps – et génère une catastrophe possible. L’invention du bateau, c’est l’invention du Titanic. L’invention de l’énergie nucléaire, c’est l’invention de Tchernobyl.

Les penseurs de la décroissance assimilent clairement toute croissance, tout développement à la croissance économique et au développement du capitalisme. Ce mouvement remet en question toute une série de préceptes du capitalisme et plus généralement de la civilisation occidentale – en ce compris les Lumières et le progrès – qui ont conduit aux impasses économiques, sociales, écologiques et existentielles que nous connaissons aujourd’hui. À leurs yeux, un autre développement n’est pas possible et il ne s’agit pas seulement de ralentir la locomotive ni même de la stopper mais de descendre à la première gare et de prendre le train dans la direction opposée.

À l’inverse, peut-on passer à côté de la vitesse du monde ? Peut-on complètement rejeter tout le confort, toutes les facilités, tous les plaisirs que procurent la vitesse et le progrès technologique ? Ne nous ont-ils pas libérés de nombre d’entraves ? Se plaindra-t-on de perdre moins de temps à faire les courses, les lessives, les PV de réunion ou des recherches documentaires ? Toute la question est de savoir ce que nous faisons du temps libéré. Et le paradoxe du monde actuel est que, plus nous gagnons de temps grâce à tous nos équipements technologiques, moins nous avons de temps disponible, plus nous sommes pressés, plus nous souffrons au travail tandis que d’autres sont désœuvrés. Cela est-il inéluctable ? Ne pouvons-nous pas reprendre le contrôle de la machine ? C’est ici aussi une question de pédagogie et de rapports de forces…

Peut-on laisser courir le monde à sa perte tandis que nous nous réfugions dans nos oasis de farniente, de bien-être et de retour à la simplicité ? Peut-on se permettre de ralentir quand le monde va si vite et que ceux qui malmènent nos libertés, nos solidarités, l’égalité, l’environnement ont déjà plusieurs longueurs d’avance ? Ne faut-il pas les rattraper et les contrecarrer sur leur propre terrain ? N’est-ce pas un luxe de nanti que de pouvoir prendre du temps pour soi et pour sa qualité de vie ? Une démarche non prioritaire au regard des urgences dont nous parlons ou des nécessités de survie et des aliénations de la majorité de la population ?

Peut-être avons-nous autant besoin d’un temps de prise de recul que de passer la deuxième vitesse du changement, de donner plus d’ampleur, d’emprise et de célérité aux mouvements de transformation sociale. À l’antipode des objecteurs de croissance, le mouvement des accélérationnistes considère que seule une politique prométhéenne de maîtrise maximale sur la société serait en mesure de faire face aux problèmes globaux et d’atteindre une victoire sur le capitalisme. Le progrès n’est pas une tare du capitalisme ; au contraire, le capitalisme lui fait obstacle. Il faut donc l’en libérer. Il s’agit moins de freiner que de planifier le post-capitalisme et de s’approprier les moyens productifs, organisationnels et décisionnels d’une telle transformation. Le Manifeste accélérationniste propose donc de hâter la dynamique de la modernité, de pousser les contradictions du capitalisme jusque dans leurs derniers retranchements afin de récupérer son infrastructure technique au service d’une tout autre modernité et de la redistribution globale des richesses, des pouvoirs, des savoirs, du travail et du temps.

Entre ces deux écoles diamétralement opposées, il y a sans doute une position intermédiaire, non binaire et dialectique à élaborer. Elle exige du discernement – la capacité d’opérer un tri entre toutes les données et injonctions qui s’imposent à nous – et de la connexion – la faculté d’établir des liens et d’inscrire chaque élément dans un contexte ou un système global – les deux mamelles de la pensée complexe (Edgar Morin) plus nécessaire que jamais pour faire face aux urgences du présent et aux défis du futur. Pour construire une boîte de vitesses subtile, munie des bons leviers et à même d’articuler tous les engrenages, d’établir des rapports de réduction et de démultiplication des efforts, de s’adapter de manière dynamique aux variations du terrain et de conduire au changement social…

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