Une journaliste fine connaisseuse de la politique européenne écrivait récemment dans Politico (journal anglophone libéral) que le mois de mars s’apparentait à Noël pour les lobbies et Halloween pour les ONGs. Elle faisait référence au paquet législatif Omnibus. Cette nouvelle initiative européenne reflète la puissante influence des lobbies sur la nouvelle Commission Européenne qui a pris ses fonctions au mois de novembre.[1]
Un cocktail, des petits fours, un commissaire européen (équivalent d’un ministre belge), et de nombreux représentants et représentantes du secteur industriel (ou lobbyistes). Une soirée comme les autres dans le quartier européen de Bruxelles. En ce début d’année 2025, on fêtait l’inauguration du bureau bruxellois du MEDEF, représentant les plus grosses multinationales françaises. Le MEDEF est déjà présent à Bruxelles car il est membre de Business Europe, un des plus influents lobbys européens.[2] Mais le MEDEF veut doubler sa force de frappe. D’où le nouveau bureau, d’où le cocktail. Et influence il y a. Le lobby français de l’industrie a pu compter sur la présence à sa soirée non seulement du vice-président exécutif pour la prospérité et la stratégie industrielle de la Commission européenne, M. Séjourné, mais également bon nombre de députés européens et d’alliés lobbyistes.[3]
L’influence du MEDEF ne se calcule pas-seulement au nombre et à l’importance des invités à l’inauguration de son bureau bruxellois. Le MEDEF est influent car il a réussi à convaincre la Commission Européenne que le Green Deal, le programme européen pour la protection de l’environnement et la réduction des émissions de gaz à effet de serre de ces cinq dernières années, était à jeter aux oubliettes.
En effet, la précédente Commission Européenne (avec la même Présidente, mais des commissaires différents) a élaboré des lois cherchant à protéger le climat et les droits humains. Avec le Conseil (États Membres) et le Parlement européen, la Commission a légiféré dans différents domaines (énergie, commerce, finance, etc.), afin de verdir l’économie européenne. Le Green Deal devait être une réponse non seulement à l’urgence climatique mais aussi aux manifestations des jeunes pour le climat.
Ce que le MEDEF a réussi, avec ses alliés tels que Business Europe et les plus grandes entreprises d’énergies fossiles, c’est de saisir l’opportunité du changement de Commission, et le virage à droite/extrême droite du Parlement européen, pour détruire le Green Deal.
Les lobbyistes se présentent souvent comme des experts neutres, nécessaires à la démocratie. En tant que représentants et représentantes du secteur industriel, ils et elles seraient utiles à la décision politique car spécialistes d’un certain marché. Certes, mais c’est oublier qu’ils et elles représentent l’intérêt privé et qu’il n’est pas aligné avec la protection de l’environnement et la lutte contre le changement climatique, surtout pour les multinationales des énergies fossiles (pétrole, gaz).
Les lobbies mènent aujourd’hui cette bataille idéologique pour « simplifier » (euphémisme utilisé par les lobbies) le peu de protections environnementales et sociales acquises les cinq dernières années. Ainsi, on ne peut considérer la parole du MEDEF comme experte et neutre. Par exemple, le lobby français demande la révision d’une loi européenne qui impose aux entreprises de calculer leur impact environnemental et leurs risques au changement climatique (loi CSRD pour ses acronymes en anglais). La justification : elle nuirait aux petites et moyennes entreprises. La réalité : elle ne couvre que 0,003% des entreprises françaises.[4]
L’influence d’un lobby industriel européen est donc calculable à la pénétration de son idéologie dans les arcanes du pouvoir. Et aujourd’hui, la Commission a écouté non seulement certains États Membres, la droite et l‘extrême droite au Parlement européen, mais aussi le MEDEF, les lobbies industriels allemands, et Business Europe.
La Commission a publié plusieurs propositions législatives qui détricoteraient plusieurs lois du Green Deal, élaborées pour plus de protections environnementales et sociales (dont CSRD) après des années de négociations dans les trois institutions européennes. La loi qui est le plus « simplifiée » est celle qui ennuie le plus les multinationales. En 2024, l’Union Européenne se dote d’une directive (CSDDD) qui demande aux multinationales un devoir de vigilance dans toute leur chaine d’approvisionnement et de mettre en place des plans de transition climatique. Une multinationale ne peut plus continuer à ignorer le changement climatique. Elle ne peut plus regarder ailleurs sur les exploitations de femmes, d’enfants et travailleurs dans sa chaine de fabrication, notamment dans le textile. Or, avec le paquet Omnibus, cette loi à peine adoptée perd de sa portée. Sept mois après son adoption, la Commission ne veut plus de CSDDD, elle ne veut plus demander de plans de transition climatique aux multinationales ni de devoir de vigilance sur leur chaine de production, seulement sur leur fournisseur direct (et pas ses sous-traitants).
Le rêve du MEDEF devenu réalité. Et cette loi, appelée Omnibus, a été présentée par Séjourné, présent à la soirée du MEDEF. D’ailleurs, Séjourné est commissaire européen depuis novembre 2024. À ce jour, son agenda officiel ne mentionne aucune réunion avec la société civile. Ses réunions, uniquement avec des lobbyistes, se sont notamment tenues à Davos avec Rio Tinto (multinationale minière très polluante), ArcellorMittal (2ème réunion depuis le début de son mandat) ou Engie.[5]
Durant le rendez-vous entre Séjourné et Rio Tinto le 22 janvier 2025 à Davos, la multinationale indiquera qu’elle est prête à ouvrir des mines dans l’Union Européenne mais elle a besoin entre autres d’un agenda politique « focalisée sur l’industrie ». Même lieu, même date, même discours d’Engie auprès de Séjourné : « La voix de l’industrie européenne doit être entendue ».[6] Dans les conclusions de ces deux réunions, Séjourné mentionne le nouveau paquet Omnibus.[7]
Mais la Commission européenne n’a pas seulement intégré l’Idéologie des lobbies. Elle a aussi décidé de penser la loi Omnibus avec eux. Avant d’écrire la première version du paquet législatif Omnibus (la mission de la Commission ; les autres versions seront écrites par le Parlement et le Conseil), elle a consulté la société civile européenne deux jours. Le premier jour, elle a rencontré des industriels. Le second jour, des industriels aussi, avec des syndicats et des ONGs. Mais lors de cette deuxième rencontre, elle a placé au premier rang des invités Engie, Airbus (aéronautique et armement), Eni, TotalEnergies (membre du MEDEF), Repsol, Deutsche Bank, etc…
Comment élaborer une loi qui protège réellement le climat en invitant les entreprises les plus climaticides à deux reprises et la seconde fois au premier rang ?
La bataille de l’idéologie a été gagnée par les lobbies aujourd’hui. Leur narratif simple et simpliste « compétitivité = le moins de règles possibles » est devenu celui de la Commission. Voici le meilleur exemple d’influence.
Mais la loi Omnibus n’en est qu’à sa première version. Il est encore possible de rêver, de rappeler que le changement climatique tue déjà aujourd’hui et encore plus demain, déjà dans le Sud et encore plus en Europe prochainement. D’ailleurs, un pays, l’Espagne, s’oppose à l’Omnibus. Le gouvernement espagnol n’a peut-être pas laissé passer la vague d’images des inondations de Valence.
À l’heure de l’urgence climatique, il est important de rappeler que l’on ne pourra pas élaborer de lois environnementales sous influence des lobbies. Aux niveaux belge et européen. Si les énergies fossiles contribuent à tuer les sols, l’air, la biodiversité et la vie humaine, alors on se doit de limiter l’influence politique des géants du pétrole.
À l’heure de l’extrême droite et de Trump, il est important de continuer à espérer. Une convention onusienne limite l’influence des géants du tabac. Un amendement ou une nouvelle convention pourrait limiter l’influence des industries fossiles. Lors du premier anniversaire du bureau du MEDEF, on pourrait rêver d’un cocktail sans TotalEnergies, sans Engie, un cocktail non explosif car alors que leurs profits explosent, ils brûlent non seulement notre planète mais aussi le peu de lois en place pour affronter l’urgence climatique.
[1] Politico EU Influence https://www.politico.eu/newsletter/politico-eu-influence/christmas-for-lobbyists-halloween-for-ngos/
[2] Corporate Europe Observatory, “BusinessEurope: the death star of corporate lobbying” https://corporateeurope.org/en/2023/09/businesseurope-death-star-corporate-lobbying
[3] Politico EU Influence https://www.politico.eu/newsletter/politico-eu-influence/save-your-tears-for-another-day/
[4] Politico EU Influence https://www.politico.eu/newsletter/politico-eu-influence/save-your-tears-for-another-day/
[5] https://ec.europa.eu/transparencyinitiative/meetings/meeting.do?host=d8fba42d-8cc3-42c8-b1f1-e07d9b2ee8ea&page=1
[6] Minutes of the meeting between Séjourné and Engie on 22nd January 2025 in Davos, Switzerland https://ec.europa.eu/transparencyinitiative/meetings/exportmeetings.do?doc=58db9fb7-f0d3-4952-b553-a42e473a487f&host=no
[7] Minutes of the meeting between Séjourné and Rio Tinto on 22nd January 2025 in Davos, Switzerland https://ec.europa.eu/transparencyinitiative/meetings/exportmeetings.do?doc=829bbe0a-5962-435f-91e8-7e3a665ec618&host=no