MÉDIAPRENEURE ENGAGÉE SUR LES QUESTIONS SOCIO-ÉCONOMIQUES DES DIASPORAS AFRO-SUBSAHARIENNES À BRUXELLES ET FONDATRICE DES MEDIAS «LA DIASPORA CHUCHOTE» ET «DIASMECOM».
“Gramsci nous rappelle que l’hégémonie se joue d’abord dans la société civile, via les médias, la culture, l’éducation, bien avant les urnes. En ce sens, le fait d’avoir investi la radio, les formations, les interventions publiques, avec une perspective antiraciste et féministe, relevait déjà d’une stratégie culturelle : déplacer le regard, complexifier les récits, rendre audible ce qui était invisibilisé.” (Extrait)
Adam GIGAN (AG) : À quel moment avez-vous compris que votre travail n’était pas seulement « culturel » ou « communautaire », mais profondément politique ?
Achaïso Ambali (AA) : J’ai toujours été politisée, parce que les espaces dans lesquels j’ai évolué l’étaient déjà. J’ai compris très tôt que mon engagement dépassait largement le registre « culturel » ou « communautaire », parce qu’il est né au sein d’un projet qui était déjà profondément politique : « Sous l’Arbre à Palabre » sur Radio Campus. Ce n’est pas qu’une émission panafricaine de plus : c’est une émission pionnière, l’une des premières à Bruxelles à offrir un espace radiophonique structuré aux trajectoires, aux luttes et aux imaginaires des diasporas africaines, mais aussi à ce qu’il se passe sur le continent. C’est là que j’ai fait mes armes, dans un cadre où le politique était présent partout.
Quand j’ai pris mon envol avec « La Diaspora Chuchote », je n’ai pas changé de registre : j’ai prolongé et amplifié cette intuition politique, en abordant les questions de violences policières comme celle de Dieumerci Kanda ou en relayant des faits médiatiques comme le cas de Best Kurtis. Ces positionnements ne sont pas simplement de « l’animation communautaire », c’est une manière de se situer clairement dans un rapport de force, du côté de celles et ceux qui subissent les injustices. De la même manière, informer sur les candidats africains pendant les campagnes électorales, donner des clés de compréhension aux auditeurs, c’est participer à la construction d’un regard politique sur la ville et sur les institutions.
Le moment où cette dimension m’est apparue de façon incontestable, c’est lorsque j’ai vu que ce travail commençait à transformer concrètement les choses : des jeunes qui osaient prendre la parole, des associations qui changeaient leur manière de parler des diasporas, des institutions qui ajustaient leur discours après nos émissions ou nos formations. J’ai compris à ce moment que nous ne faisions pas « que » raconter des histoires, mais que nous intervenions dans le champ des représentations et donc dans la bataille pour l’hégémonie culturelle comme l’a théorisé le philosophe italien Antonio Gramsci.
A. G. : Quand vous entendez certains discours politiques ou médiatiques, qu’est-ce que vous identifiez comme le plus dangereux : les mots, ou ce qu’ils rendent possible ou encore bien leur électorat grandissant ?
A. A. : Ce qui me paraît le plus dangereux, ce ne sont pas seulement les mots, mais ce qu’ils rendent possible. Un discours politique ou médiatique n’est jamais neutre : il prépare le terrain à des politiques publiques, à des coupes budgétaires, à des contrôles accrus, à des violences banalisées, comme on le voit avec la stigmatisation récurrente des personnes précarisées ou racisées. Lorsque Pierre-Yves Jeholet, alors candidat MR, se permet de déclarer à une heure de grande écoute : « Si ça ne vous plaît pas, vous n’êtes pas obligé de rester en Belgique » à l’adresse de Nabil Boukili, ou quand, plus récemment, un conseiller affirme dans un article de la RTBF lors d’un conseil communal à Molenbeek : « Ici, on est en Belgique, pas en Afrique » on normalise des catégories implicites entre celles et ceux qui auraient une pleine légitimité à être ici et les autres. Ces glissements s’accompagnent de réformes très concrètes comme la chasse aux chômeurs, le contrôle renforcé des malades de longue durée, la remise en cause progressive de droits fondamentaux et le détricotage de l’État social. Mais ces mots n’auraient pas autant d’impact s’ils ne rencontraient pas un électorat déjà travaillé par une bataille culturelle réactionnaire, qui oriente le « sens commun » vers la peur, la méfiance et l’acceptation de l’injustice.
A. G. : Aujourd’hui, on parle beaucoup de « bataille culturelle ». Est-ce que vous avez le sentiment d’avoir mené ce combat bien avant qu’il ne soit théorisé ou popularisé ?
A. A. : Oui, j’ai le sentiment d’avoir mené ce combat bien avant qu’il ne soit théorisé sous l’étiquette de « bataille culturelle ». Quand on crée un média comme La Diaspora Chuchote ou qu’on anime des espaces de discussion sur les diasporas, le racisme, le sexisme, on travaille déjà sur les imaginaires, sur les récits légitimes et sur ce qui peut être entendu dans l’espace public. Gramsci nous rappelle que l’hégémonie se joue d’abord dans la société civile, via les médias, la culture, l’éducation, bien avant les urnes. En ce sens, le fait d’avoir investi la radio, les formations, les interventions publiques, avec une perspective antiraciste et féministe, relevait déjà d’une stratégie culturelle : déplacer le regard, complexifier les récits, rendre audible ce qui était invisibilisé. Ce n’est qu’en rencontrant certains textes sur Gramsci ou Blanche Sabbah entre autres, que cela m’a permis de théoriser une pratique que j’exerçais jusque-là de manière intuitive.
A. G. : Est-ce que votre travail est une manière de reprendre le contrôle sur la manière dont on raconte les diasporas ?
A. A.: « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront à glorifier le chasseur » (citation apocryphe attribuée à Chinua Achebe). Trop souvent, les récits dominants réduisent les diasporas africaines à trois registres : la misère, la menace ou l’« exotisme sympathique », ce qui participe à une hiérarchisation implicite des vies et des histoires. Donc oui, le travail que j’effectue entre autres à travers ma structure, Diaspora Media Communication, est clairement une manière de reprendre du contrôle sur la façon dont on raconte les diasporas. En construisant nos propres récits via la radio, les formations, les évènements, nous refusons d’être uniquement des objets de discours pour devenir des sujets qui se racontent, se définissent et se projettent politiquement. Cela ne veut pas dire produire une image lisse ou idéalisée des diasporas, mais rendre visible ses contradictions, ses luttes internes, ses formes de solidarité et ses innovations. Reprendre la main sur le récit, c’est aussi une manière de contester la domination symbolique : si d’autres racontent à notre place qui nous sommes, ce sont aussi eux qui fixent les contours de ce qui nous serait « permis » – ou non – dans l’espace public.
A. G. : Peut-on dire que vous faites de l’éducation populaire ou permanente sans l’appeler comme ça ?
A. A. : Oui, on peut dire que je fais de l’éducation populaire ou de l’éducation permanente, même si je ne le nomme pas ainsi. L’enjeu est de partir des réalités vécues, le racisme, le sexisme, la précarité, l’expérience diasporique pour construire, collectivement, une compréhension plus large des structures qui les produisent et des leviers pour les transformer. C’est ce que j’essaie de faire avec la radio, les ateliers, les interventions, les événements : offrir une tribune, proposer des espaces, donner des outils d’analyse critique à des personnes qui sont expertes de leur propre vie et trajectoire.
A. G. : Comment conjuguer la lutte contre le racisme avec une société civile et des institutions qui voient leurs budgets diminués ou supprimés ? (lorsqu’on est dans un cadre institutionnel ou professionnel, autre que les mobilisations citoyennes, somme toute l’importance du financement.)
A. A. : Conjuguer la lutte contre le racisme avec une société civile et des institutions sous-financées est l’un des défis majeurs que nous vivons à Bruxelles aujourd’hui, dans un récent contexte de blocages institutionnels et de budgets sous tension. Les coupes budgétaires dans les associations, les dispositifs de cohésion sociale ou les structures d’éducation permanente fragilisent précisément les acteurs qui produisent des contre-récits, documentent les discriminations et accompagnent les personnes concernées.
Ici, il y a plusieurs niveaux de réponse : défendre politiquement le financement de ces secteurs comme un investissement démocratique indispensable, mutualiser les ressources entre associations et inventer des formes de coopération qui réduisent la concurrence et la précarité des organisations. Pour les associations afros en particulier, cela implique aussi de diversifier nos sources de financement et de collaboration pour survivre et préserver une autonomie de parole. Je veux malgré tout y voir une opportunité : celle de nous réinventer, de renforcer nos alliances et de porter nos luttes à partir d’un agenda propre, sans renoncer à l’exigence de moyens publics.
A. G. : Quand on est une femme noire engagée dans l’espace public, le racisme et le sexisme sont souvent banalisés. Comment les vivez-vous, et comment choisissez-vous d’y répondre ?
A. A. : Être une femme noire engagée dans l’espace public, c’est vivre une double exposition : au racisme et au sexisme, mais aussi, parfois, au sexisme au sein même des espaces antiracistes. Ces violences peuvent être frontales, insultes, attaques en ligne, disqualification explicite mais elles sont souvent plus diffuses : infantilisation, mise en doute de la compétence, accusations d’« émotionnalité » dès qu’on nomme une injustice, un féminicide ou un traitement médiatique biaisé par exemple. Je les ai vécues et je les vis toujours mais, désormais avec une forme de lucidité. « Ces violences ne relèvent pas d’erreurs individuelles, mais de systèmes de pouvoir qui se rejouent y compris dans nos milieux militants » comme l’a si bien écrit Esther Kouablan, directrice du MRAX (Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, dans sa tribune du 25 novembre 2025, que je vous invite à lire).
Pendant longtemps, j’ai répondu à ces violences en restant en première ligne, en m’exposant, en tenant bon coûte que coûte. Aujourd’hui, ma réponse est différente : j’ai choisi de me recentrer sur moi. J’ai pris du recul, consciemment, et je fais le choix de ne plus m’exposer. La lutte épuise : elle entame la santé mentale, le corps, la vie professionnelle, mais aussi la joie, les relations, l’entourage de celles et ceux qui s’engagent. Je refuse que cet engagement se fasse au prix de ma dignité ou de mon équilibre. Je ne crois plus à la pureté militante, nous sommes des êtres complexes et ainsi sont nos vies. Disposer d’un ordinateur portable et d’un smartphone ne devrait pas nous rendre illégitime dans la dénonciation de la guerre et ses enjeux à l’est de la RDC. Chercher la perfection dans son engagement militant, c’est ajouter à la charge mentale et prendre le risque de déserter les rangs.
Il faut pouvoir se le permettre, sinon on ajoute à la charge mentale. Nous restons des êtres humains, traversés par nos limites, nos blessures, nos besoins. Parfois, la forme la plus honnête de résistance, c’est justement de prendre du recul, de poser des frontières claires, de choisir où et comment on veut encore se battre. C’est ce que je fais, et je peux dire aujourd’hui que j’en suis vraiment heureuse : ce recul m’a permis de me retrouver, de me protéger, et de continuer à penser la lutte avec plus de lucidité et de douceur envers moi-même et envers les autres.
A. G. : Vous collaborez avec des associations, des écoles, des collectifs. Qu’est-ce que ce travail en réseau permet que l’action individuelle ne permet pas ?
A. A. : Le travail en réseau permet des choses que l’action individuelle ne pourrait jamais assumer seule. D’abord, il permet de croiser les expériences et les expertises : une association de terrain, une école, un collectif militant, une institution comme ULB Coopération n’ont ni les mêmes contraintes ni les mêmes ressources, et c’est précisément cette diversité qui enrichit l’action. Ensuite, le réseau offre une protection politique et symbolique : lorsqu’une personne ou une structure est attaquée pour ses positions antiracistes ou féministes, le fait de pouvoir s’appuyer sur un tissu de partenaires rend la solidarité plus concrète.
Travailler en réseau permet aussi de limiter les effets pervers de la concurrence entre associations, que les logiques de financement tendent à encourager, en mutualisant des projets, des outils et des espaces de parole. Cela ne supprime pas toutes les tensions, mais cela crée des lieux où l’on peut élaborer des stratégies communes plutôt que de se contenter de survivre chacun dans son coin.
A. G. : Je sais que vous travaillez quelques fois avec ULB Coopération. Est-ce que Bruxelles est un terrain favorable à ce type de lutte culturelle ?
A. A. : Avec ses 34 000 associations sans but lucratif et plus de 2 400 associations internationales, Bruxelles est un véritable hub associatif et oui, un terrain favorable à la lutte culturelle, mais de manière ambivalente. Ambivalente parce que, en théorie, Bruxelles semble être un terrain propice et favorable au multiculturalisme, mais dans les faits le racisme structurel y est plus ancré/prégnant que dans d’autres villes européennes qui ne labellisent pas ou moins leur diversité, comme Amsterdam et Rotterdam, classées comme villes les plus inclusives d’Europe. En tant que capitale européenne et deuxième ville la plus cosmopolite au monde, Bruxelles offre une densité des rencontres et d’expérimentations politiques et culturelles qui seraient plus difficiles ailleurs. Mais, la Belgique reste un pays structuré par des logiques communautaires, et cela se ressent dans la manière dont la société se construit : les espaces semblent se côtoyer plus que réellement se mélanger. Ainsi, le multiculturalisme bruxellois se traduirait davantage comme une juxtaposition de mondes qu’un véritable brassage. Sur le plan politique, on n’est pas encore arrivé à un modèle assumé de multiculturalisme à la canadienne : le cadre institutionnel tendrait plutôt vers une forme de colorblindness qui ne dit pas son nom, combinée à un discours méritocratique très fort. On nous répète que « tout le monde a sa chance », sans prendre en compte les réalités structurelles qui frappent les minorités ethniques, les classes populaires, les personnes racisées.
Cette orientation se traduit très concrètement dans les budgets : les coupes dans le secteur associatif et culturel ont mis en souffrance des acteurs qui étaient au cœur de la production de contre-récits, de l’accompagnement des publics et de la critique sociale. La volonté politique est assez claire et assumée : réduire l’espace des médiations collectives pour laisser davantage place à la responsabilité individuelle et au marché. Dans ce contexte, mener une lutte culturelle à Bruxelles, c’est travailler avec une matière première riche la diversité réelle de la ville mais dans un cadre institutionnel qui ne reconnaît pas pleinement cette diversité comme un levier politique légitime.
Maintenant qu’un nouveau gouvernement bruxellois est en place, il faudra voir si les choix budgétaires suivront, ou si l’on restera dans une rhétorique d’ouverture qui coexiste avec une fragilisation continue des espaces culturels et associatifs. C’est dans cet entre-deux que nous devons continuer à travailler.
A. G. : Pensez-vous qu’on peut réellement « gagner » cette bataille culturelle, ou est-ce un combat permanent ?
A. A. : Je ne pense pas qu’on puisse « gagner » cette bataille culturelle. Dans une démocratie, les rapports de force symboliques se renouvellent en permanence : les discours se transforment, mutent, s’adaptent aux peurs du moment, aux outils technologiques, aux contextes économiques. De notre côté, nous devons faire exactement la même chose : accepter que rien n’est acquis, que le terrain bouge, et adapter nos récits, nos stratégies, nos alliances.
Pour moi, c’est un combat permanent, mais certainement pas un combat vain. Dans une Europe qui se droitise, si l’on regarde les dernières élections portugaises, par exemple, on voit à la fois la montée d’une force d’extrême droite structurée et, en même temps, avec l’élection d’Antonio José Seguro avec 66,8% la capacité de pans entiers de la société à s’organiser pour lui résister. La bataille culturelle, c’est cela : une lutte sans fin pour rendre certaines idées moins dicibles, pour protéger des droits, pour transmettre des réflexes démocratiques qui rendent plus difficile le basculement autoritaire, même quand les résultats électoraux sont inquiétants. On ne « gagne » pas une fois pour toutes, mais chaque avancée, chaque génération outillée, chaque espace préservé compte et crée des appuis pour les combats qui viennent.
A. G. : Dans votre travail, on sent une volonté forte de faire collectif sans créer de concurrence entre les minorités. Comment arrivez-vous à faire de plusieurs voix une voix ? Ne faudrait-il pas davantage s’unir ?
A. A. : Dans mon travail, cette volonté de « faire collectif » sans mettre les minorités en concurrence vient d’une conviction très simple : nos oppressions ne sont pas identiques, mais elles sont liées, et les opposer entre elles ne profite qu’à celles et ceux qui veulent les maintenir. Je veux croire de manière peut-être un peu utopique qu’un jour les minorisés comprendront que leur salut viendra de l’unité. J’avais même imaginé, à un moment, créer un parti qui s’appellerait le Front des Diasporas Unies : un mouvement citoyen, organisé, qui aurait à cœur de répondre d’abord aux besoins basiques de la vie quotidienne (se loger, se nourrir, s’instruire) avant les grands discours.
Concrètement, je travaille à faire coexister plusieurs voix dans les espaces que j’anime, femmes noires, personnes racisées, personnes LGBTQIA+. L’enjeu n’est pas d’effacer les différences, mais de dégager des revendications communes contre le racisme, le sexisme, les inégalités sociales, capables de structurer un front large.
Je crois profondément que nous avons tendance à tout rendre élitiste, alors que la vraie puissance vient du peuple : de la force de travail, de la force créatrice, de la capacité à s’organiser au plus près du quotidien. On enlève trop souvent aux citoyens l’idée qu’ils peuvent se transformer eux-mêmes et transformer la société. Oui, il faudrait davantage s’unir, mais pas au prix du silence imposé aux plus vulnérables. Pour moi, une véritable union se construit en reconnaissant les asymétries de pouvoir, en redistribuant la parole, et en acceptant de se remettre collectivement en question. C’est ce chemin-là que j’essaie, modestement, de tracer.


