EMMURER L’HUMAIN : UN ARCHAÏSME PRÉMÉDITÉ ? LA NÉCESSITÉ DE PENSER L’ABOLITION DE “L’IMPENSÉ” CARCÉRAL ET PÉNAL

par | BLE, Justice, SEPT 2019

“Il n’y a pas de peine juste mais juste des peines” [1]

“Si la prison crée un danger qui lui est spécifique, c’est la prison qu’il faut supprimer” [2].

A l’aube de 2020, la peine privative de liberté se maintient fermement au cœur de notre système pénal. Censée être “le remède ultime”, elle en reste la peine de référence sur et autour de laquelle ce système continue à se construire, à l’image de notre parc pénitentiaire qui s’étend. Une extension “irrationnelle” puisqu’elle ne répond nullement à une augmentation de la criminalité. En effet, contrairement à une idée très largement répandue, la délinquance est stable.[3] Les experts criminologues [4] et les observateurs consciencieux s’accordent pour affirmer que l’incarcération de toujours plus de personnes ne protège pas la société, au contraire. Beaucoup de nos voisins européens l’ont compris et proposent des réponses non carcérales, au point pour certains de fermer des prisons, tandis que la Belgique construit des prisons, dont le très controversé “village pénitentiaire” de Haren.[5]

Il est des certitudes tellement ancrées dans nos esprits que leur totale irrationalité n’y émerge même pas. Parmi celles-ci, l’idée que l’on ne peut se passer de la prison comme réaction à la “délinquance” et à “la criminalité”. La prison ne souffre quasi d’aucune contestation. Elle semble aller de soi et donc se donne comme universelle. Mais pour les analystes avertis : “peut-on encore tolérer un système qui opère dans l’irrationalité et qui s’avère totalement aberrant ?[6] Et si, au contraire, l’abolition de la prison, voire du système pénal, était la seule solution rationnelle et efficace ? Et si celles et ceux qui croient en la réforme possible de la prison sont “les naïfs, les angélistes”, critique habituellement réservée aux abolitionnistes ?

En termes d’inefficience du système, il est important de rappeler le fameux “chiffre noir” (la masse des comportements non pris en charge par le système, alors même qu’ils possèdent les critères de l’acte délinquant) qui questionne la pertinence et la capacité du système pénal. Système qui, in fine, n’absorbe que 1 à 2 % des situations problématiques.

Pourtant, alors que l’échec de la prison moderne est concomitant à son avènement, on n’a de cesse de tenter de l’améliorer à coup de tentatives de réformes successives de ces objectifs et de son architecture.[7] Or, face à ces fonctions de base (neutraliser, surveiller et punir), tout objectif présenté comme “plus humanisant” (soigner, réinsérer, réhabiliter, réadapter, réparer, etc.) se fracasse lamentablement contre ces murs opaques. Ces fonctions de bases et celles régulièrement renouvelées pour la légitimer sont incompatibles et la fonction sécuritaire de neutralisation primera toujours sur les autres desseins. C’est la distinction que fait Michel Foucault[8] entre les fonctions réelles (surveiller et punir), les fonctions discursives (comme réinsérer) visant à légitimer l’institution et les fonctions cachées (la prison comme outil de gestion de la pauvreté, par exemple).

La prison est non seulement un échec, mais elle renforce les problèmes qu’elle est censée traiter : elle ne dissuade pas, elle fabrique et renforce la récidive, elle n’améliore pas la sécurité publique. Non seulement elle n’est pas le lieu d’une réinsertion possible, elle est surtout le chaînon ultime des mécanismes d’exclusion et d’oppression. Et pour cause, comment pourrait-elle réinsérer en privant les personnes de leurs habiletés sociales par la réclusion ?

Elle viole les droits humains, pourtant socle de nos démocraties modernes, et opte pour un système de type guerrier, basé sur une vision hostile et négative qui cristallise le déviant comme ennemi du groupe tout entier. En effet, l’affirmation des normes – pour le maintien de la cohésion sociale et la protection de la société – s’articule autour de la notion de “peine” : rhétorique crue qui renvoie à des états de souffrance, de douleur, de tristesse. On est donc dans une perspective de vengeance, de châtiment, d’affliction et de stigmatisation. Il s’agit de répondre “au mal par le mal”, de maintenir la cohésion sociale par la division, en prenant appui sur  une  responsabilité  individuelle  qui se situe hors du social et de rompre avec toute idée de solidarité. Et, comme le rappelle Catherine Baker dans son remarquable essai Pourquoi faudrait-il punir ? Sur l’abolition du système pénal : “Il est aberrant de penser qu’un mal compense ou annule un autre mal. Il le multiplie.[9] En prétendant neutraliser le mal, le système actuel le renforce pleinement et inexorablement en solidifiant les pensées de haine et de victimisation de ceux et celles qu’elle aliène en son sein.

Plutôt que de se demander si un individu doit être libre ou en prison, posons-nous, avec l’activiste Ruth Wilson Gilmore, la question suivante : “pourquoi notre société traite-t-elle les problèmes en agissant de manière punitive et violente ? Si on part du postulat que la vie est précieuse, alors elle l’est pour tout le monde.

Pourquoi nos sociétés “volent-elles” des années de leur vie aux prisonniers ? Pour- quoi en tant que société choisissons-nous le modèle de la cruauté et de la vengeance ?.[10]

Elle préfère se dire qu’on ne résout pas les choses en utilisant la violence personnelle ou étatique, mais en changeant les conditions sous lesquelles cette violence a pu apparaître.

Cette façon de voir est aussi partagée par un directeur de prison, pourtant au centre du dispositif carcéral : “La prison ne diminue pas le taux de criminalité, elle provoque la récidive, elle fabrique des délinquants (…) La peine d’enfermement ne sera jamais l’endroit et le moment d’une quelconque responsabilisation, d’une pédagogie de la réinsertion. Le directeur doit faire le deuil d’une institution carcérale réussissant l’exploit fou de réinsérer de jeunes adultes là où les instances traditionnelles de socialisation (famille, école, milieu associatif…) ont échoué.[11]

LE MOUVEMENT ABOLITIONNISTE

La critique radicale de l’inefficacité de la prison et de la nécessité d’agir en amont du pénal, sur les axes socio-économiques, éducatifs et préventifs est un point commun du mouvement abolitionniste.

Déjà au 19e siècle, un abolitionniste nommé Emile de Girardin proposait “un double angle d’attaque articulé autour de l’illégitimité et l’inutilité du système pénal : l’infraction est présentée comme un risque normal qui doit être traité par des modes de prévention éducative et  technique  et entraîné la responsabilité de la collectivité” (via la publicité, des amendes, des mesures civiles, des déchéances de droits, etc.) […] “Le problème du crime se confond avec celui de la misère et de l’ignorance. Les réponses qui doivent lui être apportées nécessitent donc avant tout une profonde remise en question sur le terrain des politiques sociales et de l’organisation de la vie en communauté.[12]

Un mouvement qui repose sur la critique du fonctionnement de la justice pénale qui participe à des oppressions liées à la classe et à la race et qui, sinon, se compose de multiples courants aux stratégies différentes.

Si l’objectif vise à mettre fin à l’incarcération de masse pour la remplacer par un système qui restaure et protège les communautés composées des personnes les plus fragiles, les moyens d’y arriver varient entre passer par une forme de minimalisme pénal (position plutôt réformiste visant à préconiser l’utilisation du pénal dans la seule hypothèse où aucun autre moyen efficace de prévenir ou supprimer l’atteinte n’est trouvé) à une suppression totale de toute sanction pénale. Les tenants de cette dernière approche ne croient en général pas aux stratégies réformistes qui pour Margaux Coquet “lorsqu’elles ne dissimulent pas une répression accrue, elles ne sont de toute façon pas accompagnées des moyens financiers et efforts de sensibilisation susceptibles de les voir entraîner une réelle mutation. Elles sont en revanche toujours noyées dans un flot parallèle et continu de normes conservatrices”. Pour cette spécialiste, “tant que l’on s’entête à partir du principe que la désignation étatique de comportements individuels à des fins répressives est légitime, je crains qu’on ne puisse vraiment lutter contre.[13] Ainsi, ce qui sépare ces deux manières de voir se fonde principalement sur la réponse qu’il convient d’apporter.

Pour les abolitionnistes du système pénal, “l’abolition de la peine ne signifie pas l’interdiction de toute sanction, qu’elle soit négative ou positive d’ailleurs. Elle permet seulement de situer sur un autre mode de contrôle social, qui peut être éducatif, thérapeutique, compensatoire ou même punitif, sans toutefois que ce dernier soit infamant et systématique.[14] Louk Hulsman, un des piliers de ce courant, appelle à remplacer la justice rétributive (infliger du mal à qui a infligé du mal) par une justice reconstructive, transformative, conciliatrice qui tout en mettant la victime au centre du processus, considère l’offenseur comme infiniment digne d’intérêt. Il a été le premier à insister sur la nécessité de créer pour chaque conflit des commissions ad hoc.[15]dont les membres seraient proches des personnes impliquées dans le conflit. Ces commissions protègent de toute systématisation. Il s’agit à chaque fois d’une commission ponctuelle et singulière permettant à la victime et à l’auteur de se retrouver chacun dans “son” monde tout en acceptant d’écouter d’autres mondes.

Dans le contexte actuel, la suppression de la punition, du pénal, n’est pas sans risques. Un risque majeur est celui de remplacer cette suppression par une justice privée, un contrôle social généralisé susceptible de nuire aux libertés individuelles. Certains craignent aussi une psychiatrisation à outrance.[16] L’abolitionnisme ne peut donc être pensé en dehors de sa visée de transformation sociale. C’est une théorie globale du changement.

En attendant, nous rejoignons Catherine Baker lorsqu’elle écrit que “l’abolition de la prison doit être discutée à contretemps, c’est le seul moyen pour qu’un jour il en soit temps.[17] Finalement, la force de la pensée abolitionniste n’est-elle pas de se contraindre à oser penser un monde sans prisons et donc à sortir de “l’impensé” qui façonne et permet l’immobilisme du système ? Catherine Baker nous invite à choisir son camp, “non pas entre les défenseurs de l’incarcération et ceux qui la jugent inique, mais entre ceux qui acceptent de s’interroger et les autres.[18] Il reste, quant à elle, à persuader que la prison aggrave tellement le problème  de l’insécurité, “qu’ouvrir toutes les prisons dès maintenant éviterait assurément l’escalade prévisible de la violence dans les années à venir” ou encore “ouvrir aujourd’hui les prisons ne présente aucun danger parce que cela ne  modifierait  en rien les situations individuelles où se retrouveraient tôt ou tard les sortants de prison. En revanche, il est des situations économiques et culturelles qui, par la pauvreté, l’alcoolisme, le manque de perspectives, créent les conditions de la délinquance. Et c’est là qu’il faut imaginer des solutions“. [19]


1 Margaux Coquet, De l’abolition du Système pénal : Le regard de Louk Hulsman, 2016, p. 102.

2 Catherine Baker, “Pourquoi faudrait-il punir ? Sur l’abolition du système pénal”, éditions tahin party, 2004, 182 p.

3 La délinquance, qui (faut-il le rappeler ?) est une construction sociale et pas un fait naturel.

4 Une bibliographie est à disposition des lecteurs et lectrices (www.festivaldeslibertes.be – débats – 20 octobre)

5 Ni prison, ni béton. Contre la maxi prison de Bruxelles et son monde, collectif Keelbeek libre, Maelström révolution, mai 2019. Pour commander : latincamille@hotmail.com ou emilie.hardy.eh@gmail.com

6 Margaux Coquet, ibid, p. 102.

7 En guise d’humanisation : les prisons modernes “high tech”, la froide asepsie et la surveillance électronique sont venues remplacer la crasse et les cellules insalubres.

8 Michel Foucault, “surveiller et punir. Naissance de la prison”, édition de minuit, 1975

9 Catherine Baker, ibid, p. 38

10 “Is prison necessary? Ruth Wilson Gilmore might change your mind”, Rachel Kushner, The New York Time, 17 april 2019.

11 Marc Dizier, Directeur de la Prison de Verviers, “Comment (contribuer à) donner du sens à l’enfermement pénitentiaire ?”, Revue l’Observatoire, n° 66, 2010, p. 31.

12 “Entretien avec Margaux Coquet sur l’abolition du système pénal”, Christophe Béa et Luigi Delia, Collège international de philosophie, N°93, 2018, p. 204, Cairn info.

13  Ibid., p. 209.

14  Ibid., p 216.

15 Un peu à l’image en Afrique du Sud de la commission vérité et Réconciliation

16 Catherine Baker, Ibid, p. 173.

17 Ibid, p. 13.

18 Ibid, p. 174

19 Catherine Baker, Ibid, p. 78

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