ENTRE URGENCE ET INERTIE : LA DÉMOCRATIE FACE AU DÉFI DU CLIMAT

par | BLE, CLIMAT SOCIAL, Politique

À l’heure où les défis climatiques deviennent chaque jour plus pressants, la question de l’intégration des savoirs scientifiques dans la gouvernance démocratique se pose avec une acuité nouvelle. Dans un monde en mutation, où le réchauffement climatique menace les écosystèmes et les modes de vie, comment les recommandations des experts, notamment celles issues d’organismes comme le GIEC[i], se traduisent-elles en politiques concrètes ? Comment, dans des contextes locaux comme en Belgique et à Bruxelles, des initiatives citoyennes telles que le G1000 et l’Assemblée citoyenne pour le climat tentent-elles de combler le fossé entre la science et l’action politique ?

La démocratie à l’épreuve de l’urgence climatique

La gouvernance démocratique repose sur trois piliers fondamentaux : la participation citoyenne, la transparence des décisions et la responsabilité des élus. Ce modèle dit « démocratique » vise à garantir que le pouvoir politique soit exercé en fonction des aspirations du peuple, mais aussi à ancrer les discours dans le réel. Dans la pratique cependant, ce système complexe se trouve souvent confronté aux défis d’un monde où les enjeux techniques et scientifiques sont de plus en plus déterminants et où la vérité est mise à mal par nombre de dirigeants politiques qui s’arrangent avec les faits pour ménager leur électorat.

Les gouvernements démocratiques doivent jongler avec des demandes multiples. D’une part, ils doivent satisfaire les attentes immédiates des citoyens, notamment en matière d’emploi, de sécurité et de bien-être social. D’autre part, ils se voient imposer la nécessité d’aborder des problématiques à long                                                                                                    terme, comme la transition énergétique et la protection de l’environnement. C’est dans ce contexte que les discours scientifiques – souvent perçus comme abstraits, complexes, voire déconnectés des réalités quotidiennes – se heurtent aux impératifs populistes de la politique immédiate dont les politiciens et politiciennes de tous bords se nourrissent.

Le GIEC, une boussole scientifique face au chaos climatique

Depuis sa création en 1988, le Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC) est devenu l’un des principaux référents en matière d’analyse des changements climatiques. En rassemblant des milliers de scientifiques du monde entier, le GIEC élabore des rapports d’évaluation qui synthétisent des décennies de recherches sur les causes, les conséquences et les solutions face au dérèglement climatique.[2]

Ces rapports, dont le dernier a mis en lumière l’accélération des phénomènes météorologiques extrêmes et la montée inexorable du niveau des mers, s’appuient sur une rigueur scientifique inégalée tant le travail de révision des pairs est au centre du procédé. Pourtant, malgré leur crédibilité, ces recommandations se heurtent régulièrement à des réticences politiques. Pourquoi ? Les réponses sont multiples, mais elles se trouvent sûrement dans le fait que la mise en œuvre de politiques fondées sur ces données nécessiterait souvent des changements profonds dans les modes de production et de consommation, impliquant des coûts immédiats et des ajustements parfois douloureux tant pour l’économie que pour les citoyens.

Bruxelles, épicentre des initiatives « citoyennes »

Au cœur de l’Europe, Bruxelles se trouve à la croisée des chemins entre la politique internationale et les préoccupations locales. Dans la capitale belge, le discours scientifique se confronte à une mosaïque d’intérêts divergents, où la complexité des enjeux climatiques se heurte aux réalités du pouvoir et aux pressions de groupes d’influence.

C’est dans ce contexte que des initiatives comme le G1000[3] ou l’Assemblée citoyenne pour le climat ont émergé. Inspirés d’expériences similaires à l’étranger, ces panels bruxellois ont réuni des citoyens et citoyennes choisis de manière aléatoire, afin de représenter la diversité de la population. Pendant plusieurs jours de rencontres, ces participants débattent de questions cruciales – notamment la transition énergétique, la réduction des émissions de CO₂ et la protection de la biodiversité – tout en étant informés par des experts scientifiques. Ces démarches ont pour objectifs de démocratiser l’accès à l’information et de permettre aux citoyens de peser réellement dans la balance des décisions politiques.

Initiatives locales, ponts entre science et politique… et surtout des obstacles

En dehors des grandes capitales, plusieurs initiatives belges témoignent d’un effort croissant pour intégrer les savoirs scientifiques dans la prise de décision. Dans certaines communes, par exemple, des conseils de citoyens se réunissent en partenariat avec des universités et des centres de recherche afin d’élaborer des stratégies locales de développement durable. Ces groupes participatifs, souvent issus d’un mouvement plus large pour la démocratie participative, illustrent une volonté de rapprocher la sphère scientifique du quotidien.

Partout, des ateliers de sensibilisation[4] et des débats publics organisés par des ONG et des institutions académiques permettent de vulgariser les conclusions des rapports du GIEC. Ces rencontres favorisent un dialogue direct entre experts et citoyens, aidant à faire émerger des propositions concrètes pour adapter les politiques locales aux recommandations scientifiques.

Malgré ces initiatives encourageantes, plusieurs obstacles subsistent. D’abord, la nature même des rapports scientifiques peut constituer une barrière. La complexité des données, les incertitudes inhérentes aux modèles climatiques et la difficulté à traduire des projections à long terme en actions immédiates rendent le message parfois difficile à saisir pour un public non initié.

Ensuite, les intérêts économiques et politiques jouent un rôle déterminant. Dans un contexte électoral, les décideurs se trouvent souvent tentés de privilégier des solutions à court terme ou de minimiser les risques, au détriment de mesures de prévention plus ambitieuses. La pression des lobbies industriels, notamment dans le secteur énergétique, ne fait qu’entretenir cette impasse.

Enfin, la circulation de l’information – et de la désinformation – complique la tâche. À l’ère des réseaux sociaux et des fake news, les données scientifiques sont parfois déformées ou simplifiées à l’extrême, alimentant des discours populistes qui s’opposent aux conclusions du GIEC. Cette situation fragilise la confiance entre citoyens et institutions, rendant la mise en œuvre de politiques fondées sur la science encore plus complexe.

Vers une gouvernance plus éclairée

Face à ces défis, la réponse ne peut être ni un rejet de la science ni une abdication des principes démocratiques. Au contraire, il s’agit de repenser les mécanismes de gouvernance pour favoriser un dialogue plus constructif entre experts, élus et citoyens.

Les initiatives citoyennes illustrent une voie prometteuse. En associant directement les citoyens aux débats scientifiques, elles permettent de créer une compréhension commune des enjeux climatiques et de construire des solutions adaptées aux réalités locales. Ce modèle participatif pourrait, à terme, servir de tremplin pour une refonte des processus décisionnels, où la transparence et la responsabilité seraient renforcées par l’intégration systématique des connaissances scientifiques… Mais cette voie risque fort bien d’être insuffisante par rapport aux enjeux climatiques qui demandent des changements radicaux sur le long terme.

La tension entre la rigueur des discours scientifiques et les impératifs de la gouvernance démocratique est le reflet d’un défi majeur de notre temps. Certaines initiatives montrent qu’il est possible de construire un pont entre la science et la politique. Toutefois, pour que ces efforts portent leurs fruits à grande échelle, il est essentiel de repenser en profondeur les mécanismes de la participation citoyenne et d’encourager une culture du dialogue où les données scientifiques ne sont pas seulement l’apanage des experts, mais deviennent un outil partagé par tous pour façonner un avenir durable.

Dans un contexte d’urgence, l’enjeu est de taille : il s’agit de faire (enfin) preuve de courage politique en prenant la science comme une alliée indispensable de la démocratie, capable d’informer, de sensibiliser et d’orienter les décisions politiques vers des solutions réellement adaptées aux défis environnementaux du XXIᵉ siècle.


[i] Organe des Nations unies chargé de l’évaluation objective de la recherche scientifique sur le changement climatique.

[2] Pour consulter les rapports du GIEC, rendez-vous sur www.climat.be

[3] Pour plus d’infos : www.g1000.be/fr

[4] Un de ces outils pédagogiques est par exemple la Fresque du Climat : https://fresqueduclimat.org/

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