HISTOIRE DE L’IMMIGRATION MAROCAINE

par | BLE, DEC 21, Migration

L’histoire de l’humanité se caractérise par le mouvement et les échanges. Chaque jour, et partout dans le monde, des individus cherchent un autre lieu de vie, de manière temporaire ou définitive. Ces déplacements constituent des flux migratoires, essentiellement de nature économique, forcée, contrainte, voire écologique. Comme tout pays, la Belgique est depuis toujours traversée par ces mouvements et l’installation de nouvelles populations qui forment sa complexe identité. Parmi ces dernières, la communauté marocaine occupe une place particulièrement importante en Belgique, mais aussi ailleurs dans le monde. Et les chiffres en attestent : on estime à 4,5 millions de Marocains, y compris maroco-descendants, qui vivent et travaillent en dehors de leur pays d’origine, c’est-à-dire plus d’un Marocain sur dix pour un pays qui compte 37 millions d’habitants. La diaspora marocaine est présente sur plusieurs continents et dans près de 100 pays d’accueil, principalement en Europe mais aussi au Japon, en Russie, en Australie, aux Etats-Unis, au Canada, en Afrique du Sud et de l’ouest ainsi que dans les pays arabes. Par ordre d’importance, les Belges d’origine étrangère ont majoritairement des attaches familiales au Maroc ; viennent ensuite l’Italie, la France, les Pays-Bas et la Turquie. La répartition géographique des 2/3 des membres de la communauté marocaine de Belgique se concentre sur une dizaine de communes. Sept en Région bruxelloise – Bruxelles-Ville, Molenbeek-Saint-Jean, Schaerbeek, Anderlecht, Saint-Gilles, Forest, Saint-Josse-ten-Noode – ainsi qu’Anvers, Liège et Malines. Enfin, sur l’ensemble de la population issue de l’immigration marocaine en Belgique, 4 personnes sur 10 vivent à Bruxelles. Ces chiffres démontrent à eux seuls toute l’importance de cette communauté, en particulier en Région bruxelloise. Et pourtant, l’histoire de cette diaspora en Belgique ne trouve pas la place qu’elle mérite dans le récit national ou dans nos livres d’histoire. Plus inquiétant : la 3e génération, pourtant belge et née en Belgique, doit toujours prouver davantage sa volonté de s’intégrer alors que les discriminations envers les personnes d’origine étrangère sont une dure réalité qui les frappe au quotidien, en particulier sur les marchés du logement et du travail. Ainsi, pour que la 4e génération, qui s’apprête à quitter les bancs de l’école, n’ait plus à s’excuser ou à prouver quoi que ce soit, il faut non seulement déconstruire les stéréotypes, mais aussi apprendre à connaitre cette histoire devenue celle des droits acquis, de l’intégration, des richesses culturelles et de la mixité.[2]

DES TRANCHÉES À LA MINE

Comme tout phénomène migratoire, l’immigration marocaine en Belgique est d’abord une histoire de départs, d’arrachements et de déracinements. Les deux grandes guerres du 20e siècle ont accentué cette présence marocaine sur le sol franco-belge. De 1912 à 1956, le Maroc est en effet soumis aux Protectorats français et espagnol. Lors de la Première Guerre mondiale, les premiers Marocains enrôlés de force comme soldats de l’armée française se battent sur le sol belge contre l’envahisseur, au péril de leur vie.  Après la guerre, certains d’entre eux restent en Belgique pour y travailler. Ainsi, en 1930, les charbonnages belges comptent plus d’un millier de mineurs marocains. Lors de la Seconde Guerre mondiale, le Protectorat français réquisitionne 95 000 travailleurs marocains, dont 37 000 sont destinés aux combats. Au total, 15 000 d’entre eux mourront durant la guerre aux côtés des troupes alliées pour libérer l’Europe de l’occupation allemande.

Après laSeconde Guerre mondiale, la Belgique doit gagner « la bataille du charbon », principale ressource du pays, et elle manque de bras. Ce sont d’abord les prisonniers de guerre allemands qui seront obligés de travailler dans les mines. Ils sont remplacés à partir de 1946 par 77 000 mineurs italiens. Mais les conditions d’accueil et de travail sont très rudes et la catastrophe de Marcinelle du 8 août 1956 – qui provoque la mort de 262 mineurs dont 132 italiens – choque l’Italie qui refuse désormais l’emploi de ses travailleurs en Belgique.

Deux mois plus tard, la direction de la Police des Etrangers donne son accord pour le recrutement au compte-goutte de mineurs marocains dans les charbonnages belges, à condition que ces derniers payent eux-mêmes les frais en cas de rapatriement. La même année, sous la pression des fédérations d’entreprises, la Belgique signe des conventions avec l’Espagne en 1956 et avec la Grèce en 1957, avant de recruter des travailleurs non-européens suite à une convention signée en 1964 avec le Maroc et la Turquie.

Dans ce contexte, l’arrivée des travailleurs marocains est une chance et une nécessité.  La Belgique pratique alors une « politique de la porte ouverte » ; sous la pression des entreprises, les autorités belges laissent entrer la main-d’œuvre sans permis de travail. Dès la signature de la Convention, les autorités marocaines insistent pour que d’autres secteurs que les mines s’ouvrent au recrutement. Cette diversification de l’embauche ne concerne que des métiers très pénibles et à haut risques, entraînant des accidents du travail et même des décès. Grâce à cet important apport de main d’œuvre, l’industrie belge tournera à plein régime de 1950 à 1980, l’époque dite des « Trente glorieuses ». Une égalité de traitement avec les travailleurs belges est progressivement acquise pour les avantages sociaux, les conditions de travail, les allocations familiales ainsi que pour la pension de retraite et de survie.

DES HOMMES DU RIF, MAIS PAS QUE

80 % des travailleurs marocains sont originaires du Nord du Maroc, surtout des régions rurales du Rif : Tanger, Tétouan, Oujda, et en particulier Nador et El Hoceima. Peu de temps après l’indépendance du Maroc en 1956, le Rif a en effet subi une grave crise économique et politique, provoquant la colère de la population de cette partie du pays. Cette révolte contre la centralisation du jeune Etat marocain, qui néglige le nord du pays, est plus connue sous le nom de « Révolte du Rif ». La population qui prend part à ce soulèvement est durement réprimée par les Forces Armées Royales aux ordres du général Oufkir. Une partie moins importante vient du sud, région traditionnelle de recrutement des coloniaux français. Aujourd’hui encore, 20 % de la communauté marocaine de Belgique est originaire du Souss, des provinces d’Agadir, de Taroudant et de Tiznit. 

Parmi les premiers immigrés marocains, une poignée d’étudiants militants vient aussi pour parachever ses études. Nombre d‘entre eux sont politisés depuis leurs études au lycée ou à l’université au Maroc. Mais le régime marocain voit ces opposants politiques d’un mauvais œil, jusqu’à organiser une répression violente qu’on nommera « les années de plomb ». Fuyant cette répression, ces étudiants vont jouer un rôle majeur dans la politisation des immigrés marocains en Belgique. En effet, ils se constituent assez rapidement en collectif et ils sont à l’initiative des premières associations marocaines en Belgique. Parmi ces groupes, l’Union Nationale des Etudiants Marocains (UNEM) mobilise principalement des étudiants, mais aussi d’autres publics. Mais c’est surtout le Regroupement Démocratique Marocain (RDM) qui joue un rôle majeur dans la politisation des immigrés marocains, à travers l’un de ses principaux leaders, Mohamed El Baroudi. Ce dernier devient un personnage central et pionnier dans la structuration communautaire des Marocains de Belgique.

Si à leur arrivée en Belgique, 90 % des migrants marocains sont célibataires, le regroupement familial s’impose au fur et à mesure des années, d’abord pour fixer les ouvriers marocains sur le sol belge en les dissuadant de partir dans d’autres pays industriels, mais aussi car le droit de vivre en famille ou de faire venir sa famille dans son pays d’accueil s’impose progressivement partout en Europe. Ainsi, dès 1970, la population marocaine de Belgique est composée à 38 % de femmes. Sept ans plus tard, ce nombre grimpe à 45% (36 546 sur 80 988 ressortissants marocains). Victime dans leur pays d’adoption d’une triple discrimination de nationalité, de genre et de classe, un groupe de femmes marocaines bruxelloises se crée en 1977 : L’Association des Femmes Marocaines (AFM). L’AFM devient un espace d’échanges, d’entraide et de lutte en faveur de l’amélioration des conditions de vie de la femme marocaine, tant en Belgique qu’au Maroc.

INTÉGRATION ET RACISME STRUCTUREL

Dans la seconde moitié du 20e siècle, les charbonnages en Belgique ferment progressivement et licencient leurs travailleurs.  Avec le premier choc pétrolier et la crise du début des années 1970, l’Etat belge met donc un terme à l’immigration de travail, durcit les conditions d’octroi des visas et accroit les vérifications d’identité d’étrangers.  La crise économique touche d’abord les travailleurs étrangers, particulièrement les Turcs et les Marocains, licenciés et au chômage. Le recrutement de main-d’œuvre marocaine est dès lors suspendu ; il cesse officiellement en 1974. Parallèlement à la fermeture de ses frontières de 1974, la Belgique régularise 9.000 étrangers qui obtiennent un titre de séjour. La même année, elle reconnaît le culte islamique.

La crise économique met à mal le vivre ensemble et tend les relations entre communautés. Face à la montée des discours xénophobes, un vaste mouvement social impliquant universités, organisations d’immigrés, associations de droits de l’homme et syndicats se mobilise dès 1970. Il aboutit à la loi du 30 juillet 1981 tendant à réprimer certains actes inspirés par le racisme ou la xénophobie. Cette loi, dite « loi Moureaux », punit les discours de haine, mais aussi les discriminations et le harcèlement. Juridiquement, elle permet enfin de considérer le racisme comme un délit et non comme une opinion. La fin des années 1980 se caractérise par la participation active des immigrés marocains dans la société civile et politique afin d’arracher de nouvelles conquêtes et de nouveaux droits.

Ces nouvelles avancées ne mettent cependant pas un terme au racisme structurel et quotidien émanant essentiellement de la police et visant prioritairement la jeunesse maroco-bruxelloise. Cette tension conduit à l’explosion d’émeutes urbaines en 1991, 1995 et 1997 à Bruxelles. Les principaux acteurs de ces révoltes spontanées sont des jeunes issus de l’immigration marocaine. Passées les premières réactions, une partie de la classe politique belge prend alors conscience des nombreuses discriminations subies par la communauté marocaine et plaide pour une véritable politique d’intégration qui vise, d’une part, à favoriser l’acquisition de la nationalité belge et, d’autre part, à lutter contre les désavantages sociaux dont souffre cette communauté. La régularisation menée par la Belgique entre 1999 et 2001 dévoile en effet que les Marocains sont très largement présents parmi la population des sans-papiers. Aujourd’hui, le tableau est contrasté quant à la juste reconnaissance de tous les apports de la communauté marocaine. Certes, les choses ont évolué dans le bon sens et de nombreuses personnalités présentes dans le paysage médiatique, politique et culturel belge se revendiquent d’une ascendance et d’un héritage marocain (Hakima Darhmouch, Fadila Laanan, Sam Touzani, Nacer Chadli, Ibrahim Ouassari…) et symbolisent cette intégration, mais il reste l’ensemble des discriminations que subit au quotidien la communauté marocaine, fruit d’un racisme structurel. Le travail de reconnaissance et de prise en considération de cette page d’histoire belge est nécessaire. Il ne s’agit plus à ces personnes issues de l’immigration marocaine de prouver quoi que ce soit, mais bien à la Belgique et à l’ensemble de sa population de réaliser à quel point l’identité de la Belgique n’est pas une addition d’identités. Elle est une mais diversifiée, et la communauté marocaine en fait partie intégrante.


[1] Le Centre d’Action Laïque a choisi d’aborder l’histoire de l’immigration marocaine en Belgique dans son nouveau dossier pédagogique, qui paraîtra début 2022. A l’instar de ceux sur l’avortement et sur la déportation des Juifs en Belgique, cet outil fournira des clés de compréhension et de décryptage pour dépasser les simplismes et saisir toute la complexité du réel.

[2] Le propos suivant n’a pas la prétention de couvrir l’ensemble des aspects liés à l’immigration marocaine. Il se concentre sur les éléments historiques, tout en étant conscient de ses limites.

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