IL ÉTAIT UNE FOIS LE MARCHÉ: PETITE HISTOIRE D’ÉCONOMIE RACONTÉE À MES FILLES

par | BLE, DEC 2019, Economie, Education

Nous avons tendance à nous expliquer les choses du monde qui nous entoure en utilisant des histoires qui sont crédibles. Comment s’explique-t-on la richesse de certains ? Ce sont des personnes talentueuses, qui ont travaillé dur et ont fait les sacrifices nécessaires pour avoir le dessus sur leurs compétiteurs. C’est pourtant faux. Une étude attentive fait ressortir le fait que c’est en grande partie la chance et des éléments hors du contrôle des individus qui expliquent le succès et l’échec sur le marché, mais nous préférons l’histoire crédible et cohérente de la domination des talentueux. Nous faisons alors ce que Nassim Taleb nomme une erreur de narration.[1]

Lorsque vient le temps de comprendre l’émergence du marché et la relation qui devrait exister entre le marché et l’État, on procède de la même façon. On se raconte une histoire. Celle qui est favorisée par les libertariens et qui permet de comprendre le marché comme indépendant de l’État est populaire et milite en faveur du retrait de l’État. Selon cette histoire, le marché serait un ordre spontané coordonnant les intérêts individuels au moyen de la main invisible de manière à mettre les intérêts individuels au service du bien commun. Le marché serait une institution naturelle qui produirait des résultats optimaux jusqu’à ce que l’État vienne briser cette belle coïncidence des intérêts individuels et de l’intérêt collectif.

Mon objectif dans ce court article est de proposer une narration alternative et plus crédible de l’émergence du marché et de sa relation à l’État. Puisque votre cerveau est plus facilement convaincu par des récits que par de simples faits, je lui donnerai ce qu’il demande afin de vous convaincre des erreurs de la droite économique, notamment le libertarisme.

Nous sommes plusieurs à vivre sur une île déserte. J’aime jardiner et avec le temps j’étais devenu particulièrement efficace à faire pousser des légumes. Au point où j’ai régulièrement des surplus. Vos talents de boulanger sont reconnus et ceux d’éleveur de votre voisin sont légendaires. Le fait de faire des échanges nous a permis de nous spécialiser et d’améliorer radicalement nos compétences respectives. Tout faire soi-même nous empêchait de nous spécialiser et nous condamnait à la médiocrité généralisée. Nous mangions du pain un peu dur, des légumes un peu rachitiques et portions des chaussures peu confortables. Un point tournant dans l’amélioration de nos conditions de vie fut le moment où nous avons convenu de nous rencontrer à un point central du village une fois par semaine pour échanger le produit de notre travail. Nous nous y présentons à l’heure, chargés de produits de qualité offerts à des prix raisonnables. Nous le faisons non pas parce que nous nous sentons un devoir de bien servir nos clients, ni parce que nous y sommes obligés, mais parce que la concurrence ne manquerait pas de s’inviter  dans  nos échanges si nos heures d’ouverture étaient imprévisibles, si nous produisions des biens de qualité médiocre ou si nous abusions sur les prix.

Sans y être obligés, mais parce que c’est dans notre intérêt, nous offrons à tout un chacun des produits et des services d’une qualité exceptionnelle à des prix compétitifs. Plusieurs autres producteurs et prestataires de services nous ont rejoints pour profiter de ce lieu d’échanges qui permet l’amélioration de nos situations mutuelles.

Chacun choisit quoi offrir en fonction de ses talents, de la représentation qu’il se fait de la demande et de ce que les autres ont à offrir. Chacun choisit combien de temps il souhaite consacrer au travail. Chacun choisit aussi contre quoi il souhaite échanger ses biens. Le bonheur collectif augmente à chaque échange. En effet, chacun étant libre de faire ce que bon lui semble avec ses avoirs, si un échange a lieu c’est qu’il améliore la situation des deux personnes impliquées. Quand je vous  échange  des  carottes  contre  un pain, c’est que je préfère avoir un pain à des carottes, et que vous préférez avoir des carottes à un pain supplémentaire. C’est ce que nous préférons obtenir en échange d’un pain ou de carottes car si ce n’était pas le cas nous aurions refusé l’échange pour aller négocier avec un autre marchand.

Notre succès a créé un énorme enthousiasme chez les économistes qui en ont offert un récit minimaliste de ce que nous avons accompli. Selon eux, nous aurions créé un marché concurrentiel sans en avoir l’intention, sans nous être concertés, sans trop nous en rendre compte, par essais et erreurs et de manière organique, simplement parce que cela nous permettait de diversifier nos avoirs et d’améliorer nos conditions de vie.

Observant la situation, Adam Smith remarque que personne n’est obligé d’agir d’une façon qui soit bénéfique aux autres ou qui produise un bénéfice collectif. Pourtant, chacun agit exactement comme s’il était motivé par un intérêt collectif. Chacun agit comme s’il était poussé par une main invisible l’amenant à agir d’une manière qui est collectivement bénéfique. Nos besoins vitaux nous poussent à produire des biens désirables pour autrui, la concurrence nous pousse à maintenir une qualité supérieure et des prix inférieurs à la compétition, au grand plaisir de nos clients qui ne demandent pas mieux.

Observant la même situation, Friedrich Hayek se réjouit de constater l’émergence d’un ordre spontané. Personne n’a organisé le marché, personne n’a mis en place des règles gérant la production, l’échange ou la consommation. Tout le monde agit sur la base de ses talents, de sa connaissance et de sa compréhension de ce qu’il peut produire, de ce que les autres peuvent produire et de ce que les villageois veulent consommer. Chacun ayant des talents et des connaissances particulières, ils se lancent dans différentes entreprises visant à assurer leur pitance, mais ce faisant ils contribuent aussi au bien-être de tous.

Les deux auteurs se sont laissés prendre au jeu de leur enthousiasme et ont été convaincus que ce marché nouvellement créé méritait d’être laissé à lui-même. Il coordonne naturellement parfaitement les intérêts de chacun. Ni personne, ni nulle institution ne devrait y intervenir pour réguler qui devrait produire quoi ou en quelle quantité. Les individus étant les mieux placés pour déterminer quels sont leurs talents, quels sont leurs besoins et quelles sont les meilleures opportunités pour eux, toute intervention externe réduirait l’utilité ou le niveau de bien-être global. Si on interdit ou rend obligatoire la production de certains biens, on réduit la satisfaction globale puisque l’interdiction empêchera certains individus de combler un besoin, et l’obligation forcera d’autres individus à consommer un bien qu’ils ne désiraient pas. En effet, le marché répond aux demandes des consommateurs, de la manière la plus efficiente possible.

On ne devrait pas non plus selon eux taxer les échanges ou la production. D’abord parce que la taxation vient modifier les prix et risque de rendre certains échanges indésirables. Si le maximum que je suis prêt à payer pour un ordinateur usagé est de 500$ et que vous n’êtes pas prêt à la laisser aller pour moins de 500$, nous parviendrons à un accord mutuellement avantageux. Je préfère l’ordinateur aux 500$ et vous l’inverse. Nous repartons tous deux plus heureux que lors de notre arrivée. Mais si on impose une taxe de 5%, l’échange devient impossible puisque soit je devrai payer 525$ ou vous devrez recevoir 475$, ce qui n’est plus acceptable pour nous. L’amélioration de nos situations mutuelles est avortée.

La taxation est indésirable aussi puisque l’on peut souhaiter faire deux choses avec les recettes fiscales. La première, c’est produire des biens que le marché n’offre pas. Or, si le marché ne les offre pas, c’est que personne n’est prêt à payer pour les obtenir. Obliger les acteurs à payer une taxe afin de financer un bien revient à les obliger à utiliser une partie de la richesse produite pour financer des  biens  qui  ne sont pas suffisamment désirés pour que les consommateurs en fassent la demande sur le marché.

La seconde, c’est d’assurer une répartition juste de la richesse. En taxant les plus riches, on peut souhaiter redistribuer une partie de cette richesse collective  vers ceux qui sont moins favorisés par le marché. Or, ici, on ne voit pas très bien pourquoi on devrait redistribuer quoique ce soit. Si nous nous présentons  chacun avec nos produits, pains, carottes et chaussures, et que personne ne veut de mes carottes, je me retrouverai dans une situation défavorable par rapport à la vôtre. Par contre, pourquoi devriez-vous me venir en aide ? Nous ne faisons pas partie d’une entreprise collective, n’avons pas convenu de nous entraider. Nous avons simplement décidé, chacun de notre côté, d’essayer de trouver une façon d’échanger efficacement nos produits,  et le résultat a été, accidentellement, la création d’un lieu d’échanges que l’on a appelé le marché. Tous les marchands y sont indépendants, et ne doivent rien à personne. Ils peuvent évidemment décider de s’entraider, par altruisme ou par souci de maintenir une diversité de produits maximale susceptible d’attirer un maximum de consommateurs, mais ils n’ont pas le devoir de le faire.

MAIS IL MANQUE QUELQUE CHOSE AU TABLEAU…

Ils négligent un moment  charnière  de la mise en place du marché : le premier jour, sachant que vous convergiez vers le même endroit avec une cargaison de produits, j’avais décidé que plutôt que d’essayer de faire du commerce et de vous échanger mes carottes, je vous attendrais à la sortie de la forêt avec un bâton. Pourquoi obtenir vos produits en  échange de mes carottes quand je  peux  avoir les deux. Bien caché dans un buisson, j’attendais votre passage mais vous n’êtes jamais passé. Je vous ai finalement vu, vous aussi tapis dans un buisson, armé de gros bâtons, qui m’attendiez. Visiblement, vous aviez aussi compris qu’il existait une meilleure option au marchandage.

C’est suite à cette journée, pendant laquelle nous n’avions rien produit et rien échangé, que nous avons réalisé qu’il  était nécessaire de passer un accord sur certaines règles de base. Nous devions minimalement respecter l’intégrité physique et la propriété de chacun. Incertains que cette entente allait motiver suffisamment le respect des droits de propriété nouvellement acceptés, nous avons cru bon de remettre nos bâtons à Fat Tony et de lui demander de nous inciter à respecter l’entente. Nous lui transférions le droit d’utiliser le bâton contre nous-mêmes si jamais nous manquions à notre parole. En échange de ce service, qui rendait la production et l’échange possible, nous convenions de transférer une partie de notre production à Fat Tony, pour qui le maintien de l’ordre était devenu un travail à temps plein.

Cette journée fut un point tournant dans l’enrichissement collectif, et force est d’admettre que ce n’est qu’à partir de ce moment que la main invisible a pu faire son travail, épaulée par le bâton bien visible de Tony.

Les économistes n’ont pas accordé l’importance qu’elle mérite à cette journée.[2] L’entente sur le contenu de ce que sont les droits de propriété, l’entente sur les mécanismes garantissant leur respect, sont des solutions à des problèmes de coordination et de coopération qui exigent l’accord et le respect de tous. La façon de concevoir la propriété aurait pu être bien différente et aurait pu profiter davantage à certains. La version actuelle, radicale, excluant presque sans exception quiconque de notre propriété privée, exigeant des procédures légales coûteuses pour en faire respecter les prescriptions, désavantage ceux qui possèdent peu. Le fait qu’ils acceptent le compromis social sur une définition des droits de propriété qui leur est défavorable, et le fait qu’ils financent des institutions qui définissent et protègent des droits qui profitent davantage aux mieux nantis, combiné au fait qu’ils respectent les droits de propriété dans leurs comportements quotidiens, permet de réaliser que chacun contribue à mettre en place les conditions de possibilité du marché. Chacun, dès lors, mérite une part du gâteau. La justice exige non pas de laisser la richesse là où elle se retrouve suite aux activités sur le marché, mais d’en  redistribuer une partie vers ceux qui contribuent à rendre le marché possible et dont les contributions sont “invisibles”. Il peut s’agir du travail invisible, comme nous le rappelle Katrine Marçal (2017) dans son livre Who Cooked Adam Smith’s Dinner ? A Story of Women and Economics mais aussi du simple respect des normes sociales en général et des droits de propriété en  particulier  qui rendent possible l’émergence de ces échanges mutuellement avantageux sur le marché.

Le marché n’est pas un ordre spontané qui a émergé des interactions libres et non contraintes de tous. C’est une institution complexe, rendue possible par la présence d’un compromis social permettant la création d’un État protégeant les droits de propriété. Nous avons tellement intégré l’importance de respecter les droits de propriété que nous en sommes venus à accepter l’idée qu’ils sont naturels et que nous avons une disposition naturelle à les respecter. Nous en oublions la nécessité des cours de justice pour en définir le contenu et de l’État coercitif pour en assurer le respect. L’État et le respect de certaines normes morales par chaque individu créent donc des conditions de possibilité pour l’émergence d’un marché qui coordonnera les intérêts individuels pour produire un résultat collectivement optimal. Sans le respect de règles morales par chacun et la présence d’un État qui définit nos droits et menace les contrevenants, la main invisible serait demeurée invisible et les intérêts individuels auraient contribué à produire un désordre spontané, un conflit généralisé.


[1] Nassim Taleb. Le cygne noir. La puissance de l’imprévisible, Paris, Les belles lettres, 2011, 608 p.

[2] Soyons juste, Adam Smith avait bien vu que tant des règles morales que l’État étaient nécessaires pour que les intérêts égoïstes de chacun puissent produire des résultats collectivement optimaux.

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