IRAK : D’UN RÉGIME DE PEUR À LA SOCIÉTÉ EN RÉBELLION. REGARDS SUR LES SOULÈVEMENTS DE 2019-2020

par | BLE, Démocratie, JUIN 2020, Politique

En Irak, la transition au lendemain de la chute de la dictature de Saddam Hussein en 2003 s’avère particulièrement chaotique, meurtrière et ensanglantée. La déception de l’échec de la mise en place de la démocratie libérale promise est notable. Elle qui devait être garante de l’émergence d’une culture citoyenne partagée et d’une répartition plus équitable des richesses, après une longue période de sanctions. Sous le poids des tiraillements sectaires et ethniques, les nouveaux dirigeants échouent à fonder un État de droit. L’éclatement des soulèvements populaires de 2019-2020 en sont une des conséquences.

Depuis l’effondrement du régime de Saddam Hussein, les Irakiens s’engouffrent dans des luttes de pouvoirs, des confrontations ethniques et confessionnelles. De plus, leur territoire devient un champ de bataille où les puissances internationales et régionales se livrent des guerres par procuration.

Actuellement, le nouvel Irak pâtit d’institutions déréglées, presque inopérantes, et d’un ordre milicien confessionnel et violent. Une corruption endémique institutionnalisée fait des ravages. Le pays arrive au 168e rang sur 180 pays dans le classement Transparency International des états les plus corrompus. Cela s’explique en grande partie par le fait que, pour sa taille, l’Irak est un pays riche. C’est la deuxième puissance de l’OPEP, produisant 3,5 millions bl/j, lesquels représentent environ 95 % de ses revenus nationaux. Cela dit, et c’est important pour comprendre les récents soulèvements, le pays accuse un taux de pauvreté avoisinant les 40 % au niveau national. Les Irakiens souffrent de manques flagrants dans différents services de base tels que l’électricité, l’eau potable et les services de santé, ce qui provoque un dérapage des plans de développement et des échecs dans la mise en exécution du nation building.

Les nouvelles élites irakiennes au pouvoir sont essentiellement nommées en raison de leur appartenance communautaire. Pire, elles s’obstinent à poursuivre leurs tiraillements sectaires sans être à la hauteur des défis de la gouvernance, particulièrement importants en Irak, après des années de guerre. Le clivage est toujours entre ceux qui défendent les intérêts des chiites bafoués sous l’ancien régime et ceuxqui défendent les acquis des sunnites jadis dominants. Quant aux Kurdes, ils tiennent fermement à leur autonomie territoriale, au sein d’institutions fédérales à bout de souffle. Ainsi, la culture politique irakienne souffre des entrechocs qui l’enveniment entre les tendances nationalistes, laïques et libérales et d’autres religieuses et identitaires plus complexes encore.

LES ACTEURS DES SOULÈVEMENTS CHIITES

Les soulèvements de 2019-2020 se sont produits et continuent de se produire massivement dans les régions chiites qui crient leurs frustrations et leurs déceptions. L’appui des hautes instances religieuses à Najaf et Karbala ne manque pas.

Ces révoltes sanglantes renforcent la perception courante que la société irakienne est indomptable, rebelle et difficile à gouverner, sauf par des régimes oppressifs. On retrouve cela dans différents récits, parfois même très anciens, comme par exemple, celui attribué au gouverneur de l’Irak sous le califat omeyyade Al Hajjaj (661-714) “Ô peuple d’Irak, hypocrite et querelleur (…). Je vois ici des têtes mûres dont le temps est venu de faire la cueillette ! Je vois déjà le sang couler sur les turbans et sur les barbes. Gens de l’Irak, Dieu m’est témoin que je ne suis pas de ceux qui se laissent palper comme on palpe les figues !”.
L’illustre sociologue irakien contemporain Ali Al Wardi y voit une double personnalité irakienne marquée, à la fois, par la dissonance sociale, la mentalité rebelle et violente des Bédouins et la sophistication de la vie urbaine animée par les débats et l’aversion à l’égard des gouvernants.

Néanmoins, le mouvement de protestation chiite serait mieux compris en le considérant comme résultant des anomalies structurelles dans les relations entre l’État et la société, lesquelles ont toujours été présentes, depuis la formation de l’Irak en 1920. Depuis les élections de 2018, le malaise est exacerbé par l’échec des nouveaux groupes oligarchiques, ou selon l’appellation des manifestants, le “gouvernement des voleurs”. Ces manifestants sont, pour la plupart, des marginaux et des parias qui n’ont pas profité comme ils l’espéraient du changement de régime et, surtout, de l’ascension des chiites au pouvoir central.

En comparaison avec ceux de 2015 et 2016 et avec les protestations après les élections de 2018, les soulèvements actuels sont les plus meurtriers depuis la défaite de l’État islamique en décembre 2017. Ils se déroulent dans six provinces (Mouhafazat), majoritairement chiites et situées pour la plupart au sud et dans l’Euphrate moyen. Les contestataires occupent les centres des villes, et à Bagdad, la fameuse place Tahrir.

Au début, les manifestations étaient spontanées et sans leaders connus ; elles se formaient en petits nombres, pacifiques. Mais, rapidement, elles ont gagné en intensité et en fréquence et elles se sont imposées comme un vecteur de contestation et de changement du régime confessionnel hérité de 2003. Clairement, les contestations se veulent être un facteur décisif dans les rapports de force au niveau national, ainsi qu’au sein de leur propre communauté.

PROFILS DES MANIFESTANTS

Premièrement, la majorité est composée de jeunes hommes âgés entre 18 et 30 ans. Il faut savoir que l’Irak a l’un des taux de croissance démographique les plus élevés de sa région avec environ 60 % de sa population qui a moins de 30 ans. On retrouve aussi parmi les contestataires des chômeurs, des diplômés en quête d’emploi, des activistes des droits humains et des partisans des formations de gauche, dont le parti communiste. Un fait à remarquer est celui de l’absence des religieux dans les rangs des manifestants.

Les contestataires se sont montrés ingénieux par leur recours aux véhicules motorisés les “Tok Tok”, symboles de leur révolution. Ils les utilisent pour contourner les barrages policiers et offrent ainsi un soutien inestimable aux victimes de la répression, les transportant vers les hôpitaux. De plus, les contestataires font bon usage des plateformes virtuelles et des réseaux sociaux pour resserrer les rangs et articuler leurs doléances. À cette fin, le journal “Tok Tok” a d’ailleurs été créé.

Manquant de clarté, le programme des contestataires s’apparente davantage à un cri de détresse et de colère. Ces slogans sont issus du fond culturel du chiisme, autour de la notion de la Mazloumia (la victimisation, la marginalisation face à des “injustices”). Cependant, le plus dominant reste l’appel au ralliement autour du drapeau irakien qui bat au vent dans les rassemblements et symbolise le nationalisme irakien. D’autres slogans font écho aux droits citoyens brimés comme celui de : “Je manifeste dans la rue pour avoir mes droits” (“nazel akhoud Haqqi”).

Sans remettre en cause la laïcité de l’État, les manifestants chiites font fusionner leurs références identitaires nationales et religieuses, tout en se distanciant de l’islamisme politique des factions sunnites et chiites.

Même disproportionnée, la répression policière a été de loin outrepassée par celle des miliciens chiites, adeptes de l’idéologie khomeyniste de Téhéran, et liés organiquement à la puissante Garde révolutionnaire iranienne. Les manifestants ont subi d’énormes atrocités, visés par des balles réelles, à hauteur de personne, victimes d’arrestations arbitraires et même de torture.

Des dizaines d’activistes, intellectuels, journalistes, chroniqueurs et correspondants sont tombés au combat, assassinés par des francs-tireurs, ciblés parfois même à l’aveuglette, ou encore victimes d’enlèvements, probablement orchestrés par des nervis liés aux pouvoirs ou aux clans tribaux loyaux aux services de renseignements iraniens. À cela, s’ajoutent les campagnes de diffamation, de dénigrement et d’intimidation dans des médias irakiens, visant surtout les femmes engagées dans les soulèvements.

LES SOULÈVEMENTS CONTRE L’IRAN

Après une courte période de convergence entre les États-Unis et l’Iran, en vue de démanteler la dictature de Saddam Hussein et combattre le terrorisme de Al Qaida et de l’État islamique, les deux puissances retournent ouvertement à leurs hostilités. De ce fait, l’Irak devient le théâtre le plus important de leur guerre indirecte, par procuration. En ce sens, l’entente politique irano-américaine qui sous-tendait le nouveau système en place en 2003 à Bagdad est fortement secouée. Les Iraniens, avantagés par leur voisinage frontalier, leurs liens historiques, culturels et religieux et surtout par leur parenté doctrinale (chiisme duodécimain) ont réussi à imposer leur diktat sur les chiites irakiens.

Paradoxalement, cela provoque aussi des soulèvements populaires chiites en réaction aux ingérences des dirigeants iraniens qui décident dorénavant de la destinée de l’Irak. Par leur politique d’appui ou d’empowerment des communautés chiites dans le monde, Téhéran finit par s’imposer sur les affaires irakiennes et inféoder plusieurs dirigeants irakiens. De plus, ils tentent d’influencer les orientations des instances religieuses du Najaf et de Kerbela, qui cherchent, elles, à prendre leurs distances avec le khomeynisme dominant en Iran.

Au niveau géopolitique, les stratèges iraniens mettent la plateforme irakienne au centre de leur plan d’expansion dans le monde arabe. Primo, leur influence en Syrie leur donne accès aux frontières avec Israël et à la Méditerranée, surtout par le biais du Hezbollah libanais, connu pour son allégeance inconditionnelle au khomeynisme. Secundo, dans la région du Golfe, l’Irak chiite est une pièce maîtresse pour les Iraniens contre les régimes arabes sunnites, alliés des États-Unis, notamment l’Arabie saoudite et le Bahreïn. De même, du côté de la Mer Rouge, les Iraniens se servent de leurs alliés, les Houthis (de confession zaydite, apparentée au chiisme) pour s’affirmer sur Bab al Mandeb.

Tenant compte de ce qui précède, il n’est pas surprenant que les Iraniens perçoivent les soulèvements dans les milieux chiites comme une grave menace contre leurs intérêts en Irak et leur percée dans la région. Les slogans brandis dénoncent les intrusions de Téhéran dans les affaires internes irakiennes. Les manifestants de la ville chiite de Bassora, animés par un fort patriotisme irakien scandaient “Dehors l’Iran”. Ils se plaignent du dumping iranien aux effets nocifs sur les industries irakiennes. Dans la ville sainte de Karbala, les insoumis ont lancé des pierres contre le consulat iranien et ont tenté d’y mettre le feu. Dans un geste de défiance, ils ont remanié le nom de l’artère centrale de “boulevard de l’ayatollah Khamenei” en le renommant “avenue de la révolution d’octobre”.

Ces agissements contre la mainmise iranienne n’auraient pas eu le même élan sans le soutien du grand marja, l’ayatollah Ali Sistani, hautement respecté et suivi par des millions d’adeptes du chiisme irakien dans le monde. Cette figure pres
tigieuse est perçue comme concurrente des instances iraniennes. Dans ses exhortations annoncées par ses représentants, il ne manque pas d’infirmer la doctrine du wilayet el fequih (la tutelle du juriste), l’assise du pouvoir clérical iranien.

Sistani souligne que le pouvoir se fonde sur la volonté du peuple et pour le bien de tous les citoyens sans distinction. Dans une attitude franche d’appui aux manifestants, ce vénérable religieux condamne, sans ambages, toutes les incursions étrangères. Il martèle que “L’Irak doit être maître de lui-même, gouverné par ses citoyens et il n’y a pas de rôle pour les étrangers dans ses décisions”. 

Une autre personnalité religieuse importante est le jeune Sayyed Moqtada Al-Sadr, descendant d’une famille prestigieuse et militante, dispersée violemment par Saddam Hussein. Dans ses tentatives de récupération des manifestations, son mouvement Saiiroun, avec ses casquettes bleues et sa milice Saraya al-Salam (les Brigades de la paix), remplissait les places de contestation et prétendait protéger les rebelles.

Réputé pour son populisme et ses revirements, il a échoué dans son hasardeux exercice d’équilibriste à dicter son agenda aux manifestants. Pour donner suite à un long séjour à Qom, en Iran, il rentre avec des réserves surprenantes contre les manifestants. Il tente de mobiliser ces derniers contre l’occupation américaine plutôt que contre l’intrusion iranienne. Le double jeu de Moqtada Al-Sadr s’inscrit plus dans sa volonté d’utiliser la colère de sa communauté pour consolider sa part de pouvoir dans le gouvernement central et même de l’élargir. Mais les manifestations ont poursuivi leur élan contre les ingérences iraniennes, à son détriment. En réaction, des miliciens sadristes se sont déchaînés contre les manifestants et ont même éliminé certains de leurs meneurs. Des partisans sadristes ne cachent pas leur désarroi et leur incompréhension face à l’approche de leur chef.

Sans réussir à apporter des changements en profondeur au régime confessionnel et surtout corrompu de 2003, les manifestants ont obtenu la démission du Premier ministre Adel Abdel Mahdi. Pendant six mois, ils ont bloqué la formation d’un gouvernement qui ne répondait pas à leurs demandes.

Le nouveau Premier ministre désigné, Mostafa Al-Khadhimi, dépeint comme l’homme du consensus et de la nouvelle cohorte de dirigeants irakiens, a réussi à former un Cabinet. Le vote parlementaire lui a été favorable le 7 mai 2020 dernier. Avant lui, deux politiciens ont essuyé des revers : Mohammed Allawi s’était désisté, faute d’obtenir le quorum pour un vote de confiance au Parlement ; le second, Adnane Zorfi, a dû renoncer sans même pouvoir nommer ses ministres. Suite à cette tentative avortée, il s’est senti obligé de concéder aux Iraniens un nouvel échéancier, plus rapide, du retrait des Américains. Pour calmer la grogne intérieure, il accorda aux manifestants la mise en place de programmes de relance économique pour l’amélioration de leurs conditions de vie et pour leur rendre justice. Ce qui est, en soi, un indice fort du succès partiel des soulèvements.

Cependant, les considérations géopolitiques resteront toujours les plus déterminantes dans le choix d’un nouveau Premier ministre chiite.

La nomination de Mostafa Al-Khadhimi fut possible grâce à un accord entre les partis chiites et, par ricochet, également des arabes sunnites et des dirigeants kurdes. Mais le fait anecdotique que le camp pro-iranien a réussi l’éjection du candidat Al Zorfi de la course des nominations en le peinturant comme l’agent des Américains. Mais les alliés des Iraniens se sont résignés à approuver le choix du chef du renseignement Al-Kadhimi après l’avoir accusé d’être complice de l’assassinat ciblé par drone américain du Général iranien Qassem Suleimani, qui faisait la pluie et le beau temps en Irak. Pour l’instant, le nouveau Premier ministre demeure fort de par ses liens de confiance, à la fois avec Téhéran, Washington et plusieurs pays arabes.

EN GUISE DE CONCLUSION

Plus que jamais, l’Irak apparaît divisé et en panne structurelle. Il le sera probablement pour une certaine période, indéterminée, gisant sous l’effet de multiples facteurs d’instabilité. Le pays ne retrouvera pas sa paix sociale de jadis avant la conclusion d’une nouvelle entente irano-américaine et la reprise significative du prix du pétrole. Certainement, la fin de la halte involontaire du coronavirus (COVID-19) sera un indicateur important pour juger de l’avenir des mobilisations contestataires.

Pour relever ses défis, Mostafa Al-Khadhimi semble être le candidat le plus prometteur, surtout s’il prend en considération la juste mesure du mouvement de contestation populaire décrit en ces lignes. Il faut voir encore si les soulèvements en cours depuis octobre 2019 enclencheront un réaménagement en profondeur du régime confessionnel.

Pour le moins, ils resteront une force de pression non négligeable dans la promotion du nationalisme irakien et dans la difficile édification de l’État de droit. Pour le moment, ces soulèvements ont témoigné de la vitalité de la société civile irakienne ostracisée et sauvagement réprimée durant de longues décennies, et qui aspire toujours à vivre dans la non-domination, la démocratie et la justice sociale.

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