LA JEUNESSE RÊVE… DE NE PLUS ÊTRE UN PROBLÈME À RÉGLER

par | BLE, RÉCITS

Par le Conseil des jeunes du Délégué général aux droits de l’enfant (12 à 16 ans) : Ambroise, Amin, Basil, Bouthayna, Gabriel, Lola, Lou, Malala, Maria, Martin, Naëlle, Ninne, Rémi, Tasnim, Théo et Valentin.

La jeunesse ne rêve pas d’être “sauvée”. Elle demande à être écoutée. Elle rêve de temps, de respect, et d’un monde où on arrête de la corriger au lieu de la comprendre. Rallumons les micros.

Tout commence par une situation très banale. Un matin, tu as le malheur de dire à tes parents : « je n’ai pas envie d’aller à l’école ». Et on te répond qu’il y a des enfants, ailleurs dans le monde, qui rêveraient d’avoir cette chance. Sauf que ça ne répond pas à ce que tu ressens. Ça ferme la discussion. Et quand on ferme la discussion, on ne règle rien.

On a vu la même chose en grand, dehors, dans la rue. À une manifestation pour l’enseignement qui se tenait un dimanche de janvier, des jeunes voulaient prendre la parole sur scène. Mais c’est un adulte qui a pris la place. En signe de protestation, plusieurs jeunes sont montés sur scène pour s’emparer du micro, mais la régie a coupé le son. Le public s’est mis à crier « rallumez les micros, rallumez les micros ! ». Ils ont finalement pu se faire entendre et leurs témoignages ont marqué l’assemblée par leur justesse et leur courage. Cette scène, à nos yeux, résume beaucoup de choses. On ne veut plus que les adultes parlent pour la jeunesse. On veut qu’ils parlent avec nous, et qu’ils tiennent compte de ce qu’on leur dit.

Et ça, c’est aussi une histoire de récits. On entend souvent des phrases toutes faites sur “les jeunes”. Les jeunes seraient “fragiles”, ou “irrespectueux”, ou “accros aux écrans”. C’est pratique, parce que ça évite de parler du reste : la pression scolaire, les inégalités, l’anxiété, le manque d’aide, le coût de la vie, la fatigue… Quand on simplifie, on croit comprendre. En vrai, on perd de vue ce qui compte réellement.

Alors, à quoi rêvons-nous, nous « les jeunes » ? Ces jeunes dont on entend si souvent parler dans les médias, ou dans la bouche des hommes et femmes politiques ? Nous rêvons tout simplement de changements qui se basent sur nos vrais besoins.

On rêve d’écoute, pas de réponses automatiques

On ne demande pas que tout le monde soit d’accord avec nous. On demande qu’on nous écoute avant de répondre. Parce que, trop souvent, la réponse arrive avant la question.

Quand on dit à un professeur qu’on est débordés, on nous renvoie souvent à notre “manque d’organisation”. Sauf qu’à l’école, il arrive qu’on ait cinq interrogations sur une seule journée. Et après l’école, il y a encore les trajets, les activités, le sport, les devoirs, les révisions et les responsabilités du quotidien à la maison.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que ce n’est pas seulement un problème d’organisation. C’est un problème de rythme. On rêve d’avoir plus de temps. Du temps pour nos activités extrascolaires. Du temps pour se faire des amis et les voir. Du temps pour se reposer. Et même du temps pour ne rien faire, sans être culpabilisés. Parce que ne rien faire, ce n’est pas être paresseux. C’est ouvrir la voie aux idées et à la rencontre avec soi-même. C’est ce qui permet de mieux repartir, de mieux comprendre nos besoins… bref d’aller mieux.

On rêve de choisir, au lieu d’être choisis

On nous demande de choisir tôt. Des options. Une direction. Parfois même ce qu’on compte faire dans vingt ans. Alors qu’on ne sait déjà pas toujours ce qu’on va faire demain. Et parfois, d’autres veulent choisir à notre place. Par exemple : si les parents ont fait maths-sciences, ils veulent que l’enfant fasse maths-sciences. Mais si un jeune a envie de prendre l’option art, ou de faire du théâtre, ou une filière technique, ce n’est pas un caprice. C’est une envie réelle, et parfois une vocation.

On rêve que nos choix soient respectés et d’être accompagnés sans être enfermés.
On rêve aussi qu’on arrête l’idée qu’une option te colle à la peau. Choisir une option, ce n’est pas signer un contrat pour toute la vie. On a besoin qu’on nous le rappelle et qu’on nous aide à nous orienter, surtout à la fin du secondaire et avant le supérieur.

On rêve d’être soi, sans peur du jugement

On vit dans une époque où la peur du jugement est énorme. Aller vers les autres, se faire des nouveaux amis, montrer qui on est, ça peut devenir plus difficile. Et les réseaux sociaux peuvent accentuer ça : tu compares, tu te caches, tu doutes.

On voit aussi des stéréotypes, des préjugés, des moqueries sur l’apparence. À force, on s’y habitue. C’est ça, le pire : la normalisation. Quand on entend et qu’on vit la même violence ordinaire tellement souvent, ça devient normal, et on n’y prête plus attention.

Nous, on rêve d’un monde où ça ne se banalise plus. Un monde où on arrête de juger à cause du genre, de l’origine, de l’orientation. Ça se joue dans des choses très concrètes. Réagir correctement quand quelqu’un fait son coming out. Prévoir des toilettes mixtes dans des lieux publics, pour que les personnes non binaires ne doivent pas choisir entre malaise et danger.

Et on rêve aussi de cohérence. Sur les signes religieux, par exemple : une croix passe souvent sans problème, alors qu’un voile dérange encore. Nous, on voit le deux poids deux mesures. On rêve d’un cadre qui traite tous les gens pareillement.

Et c’est là qu’on voit la laïcité autrement que comme un mot qu’on brandit. Pour nous, la laïcité, c’est une règle du jeu : mêmes droits pour tout le monde, liberté de croire ou de ne pas croire et respect dans l’espace public. C’est aussi une manière de discuter sans écraser : on débat, on questionne, mais on évite de transformer des personnes en cibles.

On rêve de réseaux sociaux plus sûrs, sans tout interdire

On ne rêve pas d’un monde sans réseaux sociaux. On sait qu’il y a du mauvais, mais aussi du bon. S’informer. Créer. Apprendre. Trouver des communautés. Rire. Ce serait dommage de tout jeter.

Mais on rêve de règles plus sérieuses. Un meilleur contrôle de l’âge. Des plateformes mieux sécurisées. Des moyens simples et efficaces pour dénoncer le cyberharcèlement et que ça entraîne des conséquences. Et plus de sensibilisation pour apprendre à utiliser le téléphone à bon escient.

On rêve aussi qu’on mette la lumière sur ce qui compte vraiment. On entend souvent parler d’interdire le téléphone à l’école. Pendant ce temps, il y a des jeunes qui se font harceler et on en parle moins. Nous, on veut qu’on s’attaque au problème, pas juste à l’objet.

On rêve de sécurité, de stabilité et d’un monde plus juste

On a peur de choses très simples. Rentrer le soir. Se dire que, juste parce qu’on se promène la nuit, il peut arriver n’importe quoi. On rêve de pouvoir se déplacer sans avoir peur. On rêve aussi de stabilité. Ne pas avoir peur de manquer d’argent pour sa famille. Avoir des chances réelles, pas seulement des discours.

Ça passe par des choix de société. Plus de suivi psychologique pour les jeunes et pour les adultes. La santé mentale doit être une priorité. Mieux rembourser les soins médicaux pour les personnes qui ont plus de difficultés financières. Avoir plus de places dans les logements sociaux et arrêter d’expulser trop vite des personnes déjà fragilisées. Créer plus de refuges et de centres d’accueil pour les personnes sans-abri, surtout quand il fait froid.

Proposer des activités gratuites ou moins chères pour les jeunes défavorisés.
Avancer vraiment sur l’égalité entre les femmes et les hommes, y compris sur les salaires. Donner plus de temps aux femmes enceintes pour décider si elles veulent avorter ou non, parce que la réalité n’est pas toujours simple.

Et on rêve qu’on arrête d’être indifférents à ce qui se passe dans le monde.
Les guerres nous inquiètent. On entend aussi parler de crimes de masse, parfois qualifiés de génocide, et ça nous marque. On veut qu’on en parle, qu’on protège mieux les populations qui souffrent et qu’on ne passe pas à autre chose dès que l’actualité change.

On rêve d’une justice qui aide à se relever

On a parlé de justice, parce qu’on a l’impression que c’est un domaine en difficulté. On rêve qu’on la soutienne économiquement, mais aussi par la parole, en arrêtant de la traiter comme un truc loin de nous. On rêve aussi d’un accompagnement pour les jeunes détenus, en prison ou en institution publique de protection de la jeunesse (IPPJ), pour faciliter la réinsertion. Pas pour excuser tout. Pour éviter que la sortie soit une chute. Pour que se relever ne soit pas juste un mot.

Et on rêve d’un monde plus humain. Quand on voit des informations sur des personnes tuées lors d’interventions policières, dans des circonstances qui interrogent, ça fait peur. On n’a pas envie d’une société où la force devient la réponse automatique.

Conclusion : qu’on ne coupe plus les micros

On revient au début de cet article. Quand on nous coupe, on ne disparaît pas. On se tait, on explose ou on se replie. Et après, on dit que les jeunes vont mal, comme si ça tombait du ciel. Notre rêve principal, c’est d’être écoutés et considérés comme des acteurs, pas seulement comme des usagers ou des bénéficiaires. Parce que, sur les sujets qui nous concernent, on est souvent les mieux placés pour en parler. Et parce que ceux qui décident maintenant ne seront pas toujours ceux qui vivront les conséquences plus tard.

Alors oui : on rêve de beaucoup de choses. Mais, au fond, ça revient à une demande simple. Rallumer les micros. Et ne plus les éteindre.

Notes

  1. Propos recueillis lors de l’atelier d’écriture du Conseil des jeunes du Délégué général aux droits de l’enfant, retranscription interne, 28 janvier 2026.

[NOTE] Corrections appliquées dans le texte.

Dans la même catégorie

Share This