LA RÉVOLTE DU PEUPLE LIBANAIS

par | BLE, Démocratie, JUIN 2020, Politique

La révolte du 17 octobre 2019 a marqué les esprits au Liban. Réaction de colère presque spontanée à l’annonce d’une taxe de plus sur les appels de l’application Whatsapp, fortement prisée par les Libanais, a déclenché des manifestations quotidiennes sans précédent à l’échelle du pays. La révolution nationale “thawra”, sans leadership clairement identifié, a pour but de mettre fin au fléau de la corruption et de renverser la classe politique. C’était la goutte qui a fait déborder le vase déjà plein, alourdi par l’appauvrissement général et la sclérose du système confessionnel.

En réalité, la population libanaise en a eu par-dessus la tête de la mauvaise gestion politique qui sévit dans le pays depuis trente ans, plus précisément, depuis la fin de la guerre civile (1975-1990). Véritablement, le pouvoir au Liban est oligarchique, aux mains des dirigeants et des gens d’affaires appartenant à des familles influentes, empêchant le renouvellement de la classe politique et de ses institutions.[1] Le Pays du Cèdre est secoué par plusieurs enjeux, tels que la pauvreté, les inégalités sociales, les coupures d’eau et d’électricité, les services publics défaillants, la crise des déchets et les nombreux problèmes de pollution, entre autres. De plus, il est au bord de la faillite.

Des centaines de milliers de manifestants bloquent les rues et les grands axes routiers. Le fameux slogan “tous, ça veut dire tous”, brandi lors des manifestations, lance un appel à la chute de l’ensemble du régime, incluant Saad Hariri, le Premier ministre libanais et Michel Aoun, le Président du Liban. Les Libanais sont en colère contre l’impotence de la classe dirigeante, rongée par la corruption, aggravant les inégalités socio-économiques et abusant du népotisme. Cette “thawra”, se voulant une renaissance de l’État-nation du Liban, relègue les loyautés communautaires à l’arrière-plan en rehaussant la loyauté citoyenne pour surtout imposer une culture d’imputabilité dans la vie libanaise.

Ainsi, la population est déterminée à rester dans les rues jusqu’à ce que le gouvernement actuel démissionne, en réclamant le départ de la classe politique dans son ensemble. Donc, elle appelle à ce qu’un nouveau gouvernement soit formé d’experts qui s’attèlent à une mission de réforme et à sortir le Liban de sa situation déplorable. Les manifestants réclament de la transparence, de la probité et de la bonne gouvernance. Dans les places publiques, des cercles de réflexion et de débat discutent des nouvelles normes politiques, sociales et économiques adaptées dans l’espoir de réformer ce régime clientéliste, et de redéfinir l’identité du pays par le dépassement patriotique des clivages sectaires, vers un régime démocratique et libéral basé sur la loyauté citoyenne, au détriment de celles confessionnelles.[2]

Les répercussions étaient de taille. Ces manifestations ont complètement paralysé le Pays du Cèdre, en le secouant et en causant la fermeture des grandes institutions, telles que les écoles et les banques. Des professionnels, des écrivains et des académiciens étaient très nombreux dans les rues pour manifester. Les recteurs de deux grandes universités prestigieuses au Liban, soit l’Université Saint-Joseph des Jésuites (USJ) et l’American University of Beirut (AUB), se sont prononcés en appui à leurs professeurs, étudiants et diplômés révoltés et engagés pour reconstruire le pays sur de nouvelles bases de gouvernance, et pour trouver une solution durable à la crise actuelle.

Aussi, la fermeture des banques a causé un profond malaise. Les activités bancaires et de retrait d’argent sont même limitées, empêchant les Libanais d’accéder à leurs épargnes en dollars américains. Ceci est, en soi, inusité dans l’histoire du système libéral et de son économie largement “dollarisée”.

La Banque centrale a adopté cette approche restrictive pour garantir la stabilité de sa monnaie versus le dollar et limiter les transactions illégales des banquiers et des cambistes. La plupart des salaires n’est même pas versée en totalité, rendant le niveau de vie de la majorité de la population très précaire.[3] La situation a également haussé le taux de chômage à plus de 25 %.[4] C’était le remède des instances financières pour empêcher que les capitaux sortent du pays, et ainsi éviter que les banques ne fassent faillite et pour éviter que la monnaie nationale s’effondre. Sachant que le Liban importe en moyenne 20 milliards de dollars et exporte pour une somme maximale de 5 milliards de dollars, le Pays du Cèdre dépend majoritairement des entrées de capitaux étrangers. Ces conjonctures socio-économiques placent le pays au troisième rang des pays les plus endettés au monde, derrière le Japon et la Grèce, avec une dette de 86 milliards de dollars, équivalant à 170 % de son produit intérieur brut (PIB).[5]

Les expatriés libanais contribuent aussi à la hauteur de 15 % du PIB du Liban. Malgré cela, les restrictions bancaires ont déjà mené à une dévaluation marquée de la livre libanaise de 30 %. Cela a donc déstabilisé la confiance des épargnants et des investisseurs étrangers à un niveau inédit dans l’histoire de l’économie libanaise.

Au treizième jour des manifestations anticorruption, soit le 29 octobre 2019, Saad Hariri a soumis sa démission et celle de son gouvernement dans une brève allocution diffusée en direct à la télévision.
Dans cette allocution, il “appelle toutes les parties à faire primer l’intérêt et la sécurité du Liban et à empêcher un effondrement économique”.[6] Son discours exhorte à la préservation de la dignité des Libanais et la protection de l’État du Liban. Cette démission représentait la première victoire de cette manifestation nationale revendicative et révolutionnaire. Célébrée dans les rues, les manifestants deviennent plus enthousiastes à atteindre leurs objectifs et vraiment changer les choses.

Au Hezbollah, parti musulman chiite soutenu par l’Iran, le départ de Hariri offrira une chance de plus pour affermir son emprise sur la destinée politique libanaise, d’autant plus qu’il s’est montré farouchement opposé à la révolution du 17 octobre 2019. Le Hezbollah dépeint même cette révolution comme étant un complot américain contre lui, dans le cadre de la confrontation marquée entre les États-Unis (et ses alliés) et l’Iran, notamment au lendemain du retrait du gouvernement américain de l’entente nucléaire.[7] Ainsi, le Hezbollah, qui se sent attaqué par cette révolution, se défend contre celle-ci et l’interdit dans ses zones d’influence en vue de l’étouffer et la faire teinter comme anti-chiite. L’armée libanaise s’est déployée pour protéger les manifestants et pour garantir la liberté et la sécurité de la population.

En date du 21 janvier 2020, les attentes des Libanais ont été partiellement satisfaites. Il y eut la formation, par l’académicien Hassan Diab, d’un nouveau gouvernement de technocrates composé de vingt ministres, dont six femmes. Le nou
veau cabinet est réparti également entre les chrétiens et les musulmans. Celui-ci est composé de technocrates prétendument indépendants des forces et des partis politiques, qui auraient pour mandat de relancer l’économie du pays et de freiner sa chute libre. Le gouvernement de Hassan Diab a rapidement annoncé des mesures économiques d’urgence, telles qu’un nouveau budget sans nouvelles taxes, des institutions fusionnées et la création d’un comité contre la corruption. Pourtant, après 120 jours, ce gouvernement ne livre pas vraiment et ne convainc pas les protestataires.

Cette révolution démontre le courage du peuple libanais qui désire vraiment voir un changement en profondeur. Cela étant dit, bien que le pays soit délabré comme jamais, le peuple ne s’est jamais senti aussi uni sous le drapeau libanais, le seul qui battait dans les manifestations. Musulmans chiites et sunnites, Druzes et Chrétiens de toutes les dénominations, venant même de classes sociales différentes et de tous les coins du pays, se sont tous unis pour la cause, soit celle de renverser le gouvernement en place. Cette unité transcommunautaire dans les rues s’est marquée particulièrement et à la grande surprise, à Tripoli, la deuxième ville du pays et majoritairement sunnite. Malgré son ancienne étiquette de fief des radicaux islamistes (Kandahar), elle devient le lieu de rassemblement patriotique des aspirants à la démocratie et à l’État de droit. En accueillant à bras ouverts les contestataires, peu importe leur appartenance confessionnelle et partisane, elle sera surnommée “la mariée de la révolution”.[8] À titre informatif, le Liban est le seul État arabe sans religion d’État. La constitution libanaise, avec son article 9, protège la liberté de pratiquer sa religion dans une société multicommunautaire et pluri-religieuse. [9]

Également, cette révolution du 17 octobre 2019 révèle des changements culturels importants : la participation marquée des femmes de tout âge et de toutes les classes sociales aux mobilisations. Elles réclament la justice sociale et économique, surtout plus de représentativité aux commandes. Lésées par les lois religieuses patriarcales, elles demandent l’égalité des droits en matière de garde des enfants et de nationalité.[10] Ainsi, de nombreux groupes organisateurs, tels que des activistes militant pour le droit des femmes, ont pris l’initiative d’organiser des manifestations et de se faire entendre dans le cadre de la révolution. Pour donner un autre exemple, des groupes de défenseurs des droits des LGBT ont également organisé des marches, puisque la lutte contre l’homophobie fait partie d’un objectif plus large pour une société inclusive et moderne.[11]

Néanmoins, bien que les manifestations aient été mises sur pause à cause du confinement, le Liban se trouve toujours dans les spirales d’une crise économique qui s’aggrave davantage, notamment en raison de la pandémie de la COVID-19, une inflation sans précédent, une menace de disparition de la classe moyenne et une très forte dépréciation de la monnaie libanaise, de l’ordre de 60 % face au dollar américain.[12]

Aujourd’hui, l’avenir du pays est inquiétant. Les Libanais sont soumis à plusieurs restrictions, telles qu’un accès limité à leurs comptes bancaires et une réglementation étroite de l’accès aux services de base. Il y a même un risque de famine annoncé par le Premier ministre, puisque la pauvreté ne cesse d’augmenter. La pauvreté au Liban passera, selon certaines projections, de 30 % à 50 % et même au-delà. Dans les rues, des milliers de personnes scandent “Nous avons faim”.

De riches pétromonarchies arabes s’abstiennent de venir à la rescousse du Liban, comme ce fut souvent et généreusement le cas par le passé. Actuellement, le gouvernement à Beyrouth a désespérément besoin d’aide, alors qu’il entame des négociations difficiles avec le Fonds monétaire international (FMI) sur un plan de sauvetage visant à relancer l’économie du pays surendetté.[13] Le gouvernement lui réclame 10 milliards de dollars américains.

Tout indique que les raisons d’être de la révolte sont toujours pesantes dans le quotidien des Libanais. Cependant, elles ne se limitent plus aux réalités économiques et financières, mais relèvent aussi de la détérioration de la situation géopolitique au Moyen-Orient. Le Liban est pris en otage dans le bras de fer entre Washington et Téhéran. Ciblé par les sanctions américaines, et mis sur la liste des organisations terroristes par les puissances occidentales et autres pays musulmans sunnites, le Hezbollah tente par tous les moyens d’avorter la révolte du 17 octobre 2019.

Au centenaire de la formation de l’État du Liban (1920-2020), l’avenir du pays est source d’inquiétude et de déception. La foi de la population en un Liban souverain, libre et indépendant est maintenant compromise. Pourtant, il reste à voir si le mythe, cher aux Libanais, de leur patrie toujours capable de renaître de ses cendres et de reprendre sa vitalité, comme le Phénix, suffira pour maintenir la pression et aller jusqu’au bout de cette révolution.



[1] Louis de Lorimier, “Le point de vue diplomatique de Louis de Lorimier”, Institut d’Études Internationales de Montréal (UQÀM), 2019, URL https://www.ieim.uqam.ca/IMG/pdf/le_point_ de_vue_diplomatique_de_louis_de_lorimier_le_liban.pdf

[2] Sami Aoun, “Le point de vue de Sami Aoun”, Institut d’Études Internationales de Montréal (UQÀM), 2019, URL https://www.ieim.uqam.ca/IMG/pdf/le_point_de_vue_de_sami_aoun_ le_liban.pdf.

[3] Joyce Azar, “La “révolution” libanaise, entre espoir et inquétudes”, RTBF, 20 novembre 2019, URL https://www.rtbf.be/info/monde/detail_la-revolution-libanaise-entre-espoir-et-inquietudes ?id=10369817.

[4] Sami Aoun, op. cit.

[5] Anchal Vohra, “The Death of Lebanon’s Middle Class”, Foreign Policy, 21 mars 2020, URL https://foreignpolicy.com/2020/05/21/lebanon-coronavirus-middle-class-poverty/ ?fbclid=IwAR072XGZ2y-da52JBM2Pr49qee8thqYha-F-Uu0ZhUS3VQxP-8bh6lA-NPg

[6] “Hariri présente sa démission à Aoun : “C’est la première victoire de la révolte””, L’Orient-Le Jour, 29 octobre 2019, URL https://www.lorientlejour.com/article/1193067/manifestations-hariri-pencherait-vers-une-demission.html

[7] Sami Aoun, op. cit.

[8] “Hariri présente sa démission à Aoun : “C’est la première victoire de la révolte””, L’Orient-Le Jour, 29 octobre 2019, URL https://www.lorientlejour.com/article/1193067/manifestations-hariri-pencherait-vers-une-demission.html

[9] Antoine Messarra, “Les aménagements juridiques des libertés religieuses au Liban, Les Cahiers de droits, 40 (4), 1999, p.927, URL https://www.erudit.org/fr/revues/cd1/1999-v40n4-cd3820/043583ar.pdf

[10] “Tout savoir sur les manifestations au Liban”, Amnesty International, 2019, URL https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2019/11/lebanon-protests-explained/

[11] Ali Harb, “‘This Revolution has taised the bar.’ How Lebanon Protests Have Created a Surprising Space for LGBT Rights”, TIME, 2019, URL https://time.com/5726465/lgbt-issues-lebanon-protests/

[12] Anchal Vohra, “The Death of Lebanon’s Middle Class”, Foreign Policy, 21 mars 2020, URL https://foreignpolicy.com/2020/05/21/lebanon-coronavirus-middle-class-poverty/ ?fbclid=IwAR072XGZ2y-da52JBM2Pr49qee8thqYha-F-Uu0ZhUS3VQxP-8bh6lA-NPg

[13] “Crise économique au Liban : début de négociations avec le FMI en vue d’une aide”, Le Figaro, 13 mai 2020, URL https://www.lefigaro.fr/flash-eco/crise-economique-au-liban-debut-de-negociations-avec-le-fmi-en-vue-d-une-aide-20200513

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