LE MUNICIPALISME, ÉMERGENCE D’UNE NOUVELLE CULTURE POLITIQUE ?

par | BLE, JUIN 2018, Politique

Comme nous l’avons souvent développé dans cette revue, nos systèmes politiques n’échappent pas à la crise globale. Dans le même temps, le manque d’imaginaire et de créativité dans la pensée politique contemporaine de nos dirigeants est flagrant. La question du pouvoir, souvent taboue, est à remettre au cœur des enjeux démocratiques. La participation citoyenne ne peut plus se limiter à glisser un bulletin de vote dans l’urne.

Saul Alinsky a dit : “Le pouvoir ne se donne pas, il se prend”. Cet activiste américain avait compris que dans les quartiers populaires, ce n’est pas tant la pauvreté qui pose problème que le manque de solidarité entre les gens. Toute sa vie, il a œuvré à réinventer la notion d’intérêt commun dans les ghettos noirs américains autour du concept de community organising. Il avait compris que la colère des laissés-pour- compte était un puissant moteur de changement si elle était transformée en puissance d’action créative et collective. En ce sens, Alinsky fut l’un des précurseurs d’un mouvement aussi inspiré par la pensée d’écologie sociale de Murray Bookchin : le municipalisme libertaire.

UN MOUVEMENT MONDIAL TOURNÉ VERS LE LOCAL

Le constat de départ est clair : il faut remettre en question le mode de fonctionnement des sociétés fondées sur les notions de hiérarchie, de domination et de compétition pour réinventer des rapports coopératifs, horizontaux et solidaires. Cela implique des processus de démocratie directe, à savoir un système dans lequel les citoyens prennent eux-mêmes des décisions politiques, sans passer par des représentants issus d’une élection. Cela nécessite des dispositifs parfois complexes mais qui n’ont pas découragé les citoyens à relever le défi dans une visée écologique, égalitariste, féministe et radicalement démocratique.

Si le Rojava, région kurde située au nord- est de la Syrie, est le territoire où la pensée de Bookchin connaît aujourd’hui les développements les plus aboutis, c’est depuis l’Espagne que cette culture politique émergente fait le plus parler d’elle. Dans le sillage du mouvement des indignés,  des listes  participatives  sont  parvenues à remporter les élections municipales de grandes villes espagnoles dont la capitale, Madrid, avec l’accession au pouvoir de Manuela Carmena en 2015. Autre “grande victoire”, celle d’Ada Colau aux élections municipales de Barcelone. La candidate fut choisie et portée par un mouvement social né de la crise des subprimes en 2008 et luttant contre les expulsions locatives. Des Espagnols en situation précaire se sont solidarisés et auto-organisés pour empêcher (souvent avec succès) d’être expulsés de leur logement. Cela a ouvert la voie à de nombreuses personnes en lutte pour leur survie à s’engager dans des combats collectifs et politiques. Les indignés espagnols sont parvenus à transformer un mouvement social en mouvement politique, ce qui reste un exploit. D’autres mouvements ayant fait beaucoup de bruit médiatique, comme Occupy aux USA et Nuit debout en France, n’ont pas réussi à transformer l’essai.

Depuis le début du siècle, on voit ainsi fleurir toutes sortes d’initiatives pour rendre la démocratie plus interactive et inclusive tels que des jurys citoyens, des budgets participatifs, des assemblées libres, des listes citoyennes… Des dispositifs, aujourd’hui difficiles à imaginer à l’échelle nationale, sont testés avec plus ou moins de succès à l’échelle locale. Mais la démocratie n’a- t-elle pas toujours évolué du local vers le national ?

Un phénomène en pleine expansion est la création de listes participatives à l’approche des élections communales d’un pays. Les expérimentations testent une multitude de processus de participation citoyenne, dans une optique non pas de concertation, mais de prise de décision collective.

IL ÉTAIT UNE FOIS À SAILLANS…

Saillans est une petite ville de 1200 habitants située en Drôme (France). En 2010, la mobilisation des habitants contre un projet de centre commercial dans leur commune a abouti à la création d’une liste participative, dont le candidat en tête de liste, Fernand Karagianis, a remporté la mairie aux élections municipales de 2014. Le programme avait été élaboré par des groupes travaillant par thématiques auxquelles chaque habitant pouvait prendre part. Pour la petite histoire, à la place du centre commercial, c’est une brasserie artisanale qui fut aménagée. Et le nouveau maire dirige la ville de façon collégiale et transparente avec les habitants qui souhaitent s’investir.

L’histoire de Saillans en a inspiré beaucoup d’autres. À commencer par celle de Tristan Rechid, habitant de Saillans et ancien directeur du centre social de Die, qui s’est investi pour donner des “formations à l’animation de démocraties locales”.1 Pour cela, il utilise des outils d’intelligence collective et de la gouvernance partagée comme le métaplan, les chapeaux de Bono, l’élection sans candidat, le bocal, la boule de neige, la gestion par consentement… Il propose bien un cadre et un dispositif de travail mais ce sont les participants qui apportent le contenu et qui choisissent leurs stratégies. Plus de 80 groupes ont fait appel à Tristan ces deux dernières années.

Cette expérience l’a amené à faire la distinction entre liste citoyenne et liste participative : “Une liste citoyenne, c’est une bande de potes qui crée une liste hors parti. Ils ont une vision commune – de ce qu’est la transition écologique par exemple – mais ils ont un “cercle cœur” qui ne souhaite pas s’élargir. Il n’y a pas vraiment de co-construction. Il y a une difficulté à imaginer pour ceux qui portent la liste un schéma où ce n’est pas eux qui savent. À contrario, une liste participative démontre une capacité de réunir autour de soi des gens qui ont des visions très différentes, mais qui, malgré tout, souhaitent prendre des décisions collectives”.

Néanmoins, son parcours récent lui  donne aujourd’hui une conviction : “Je suis convaincu que, demain, toutes les communes seront gérées comme ça. Je le perçois comme une évidence. Même si pour le moment les classes moyennes surinvestissent ces espaces, ce phénomène dépasse la catégorie “bobos écolos” et même les gens étiquetés “de gauche”. L’idée que nous ne sommes plus en démocratie fait aussi son chemin à droite. “N’attends plus qu’on fasse les choses à ta place”, c’est presque une idée libérale. Il est vrai que le chemin est long et complexe. Il faudra peut-être dix générations pour y arriver. Quoi qu’il en soit, je suis impressionné par l’investissement personnel de ces citoyens engagés qui y consacrent énormément de temps et aussi de l’argent. Je suis conforté dans l’idée que c’est inéluctable, que c’est une question de temps.” Il sera à cet égard intéressant de compter le nombre de listes participatives qui auront été constituées pour les élections communales d’octobre prochain.

Les communes sont les nouveaux laboratoires de la démocratie. Cette effervescence a donné lieu en 2017 à un premier événement de grande ampleur : Fearless cities2 qui s’est tenu à Barcelone. Les porteurs d’une centaine de projets citoyens s’y sont rencontrés pour échanger sur les manières de réinvestir le politique collectivement et localement. Même si un guide à l’usage des municipalistes a été écrit à l’issue de cet événement, il n’y a pas de formule magique, mais des contextes différents qui appellent des dispositifs adaptés, et qui, par là-même, stimulent la créativité politique.


1 https://www.democratiesvivantes.com/

2 http://fearlesscities.com/

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