L’INDISPENSABLE VEILLE SUR LES DROITS SEXUELS ET REPRODUCTIFS DES FEMMES PENDANT LA CRISE SANITAIRE

par | BLE, Féminisme, SEPT 2020

Alors que l’exercice des droits sexuels et reproductifs se voit affecté par le confinement et par les mesures de distanciation sociale, des récents marchandages politiques autour de la loi IVG nous font craindre l’échec d’une avancée tant attendue en la matière. La vigilance est donc plus que jamais nécessaire, car le contexte anxiogène court-circuite l’esprit critique d’une partie de la population. Si le privé est politique, dans un contexte de crise sanitaire, de confinement et de montée des discours conservateurs, il l’est doublement.

«N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant.» Simone de Beauvoir

Les mesures sanitaires destinées à nous protéger, sous couvert de concepts neutres (“la bulle”), mobilisent des références conservatrices : la famille traditionnelle hétérosexuelle, habitant sous un même toit et donc pouvant s’y confiner facilement. Les femmes, dans ce modèle, sont principalement des mères. Elles se voient appelées à investir l’espace domestique et le rôle reproductif intensément : un retour, parfois saupoudré de romantisme, à des modèles que nous pensions disparus ou en voie de l’être.

Les familles recomposées, les personnes vivant en communauté ou en squat, les polyamoureux (ses), les migrant.e.s, les nomades, etc. ont très vite éprouvé des difficultés à se conformer à ces mesures imaginées pour une norme sociale en perte de vitesse.

De la même manière, le renforcement des conceptions traditionnelles de l’organisation sociale fait écho, dans le contexte belge, aux débats autour du projet de loi visant à élargir l’accès à l’avortement. Cet élargissement est l’objet d’une levée de boucliers de la part de partis conservateurs, qui confortent leur électorat dans une conception archaïque des rôles de genre, cherchant à limiter l’autonomie reproductive des femmes. Ce positionnement fait pencher la balance de sorte que, dans sa communication par temps de crise, le gouvernement peut, sans trop de débats, promouvoir des modèles traditionnels de la famille. Une tension entre des postures contraires des autorités sanitaires est vite apparue : d’une part, le contrôle extrême des corps pour éviter la contagion (restriction inédite d’accès à l’espace public) et, d’autre part, un manque de moyens mis à disposition pour mesurer scientifiquement – et donc contrôler – la propagation de la maladie (très faible capacité de tests de dépistage). C’est au creux de cette tension entre contrôle des corps et absence de contrôle du virus, que des solutions ont dû être trouvées par la population pour maintenir d’autres aspects de leur santé, comme la préservation d’une sexualité sans risques.

Dans le flou généré par la crise, certains besoins de base tels que le renouvellement d’une prescription de pilule, la contraception d’urgence, l’IVG ou le dépistage de certaines maladies ont été considérés par certains comme non essentiels. D’après le Fonds des Nations Unies pour la Population, sept millions de grossesses non désirées seraient imputables au confinement. En effet, depuis avril 2020, dans 114 pays à revenu faible et intermédiaire, 47 millions de femmes seraient dans l’impossibilité d’accéder à des méthodes de contraception modernes.[1]

Sans surprise, l’interdiction de pratiquer des IVG figure parmi les premières mesures sanitaires prises dans certains états pendant le confinement.[2] De même, les groupes anti-droits ont massivement investi les réseaux sociaux et internet pour diffuser des messages destinés à faire peur aux femmes : “Evitez les hôpitaux et plannings familiaux, vous risquez d’être contaminée !”.

Néanmoins, la crise a permis aussi d’expérimenter de nouvelles pratiques qui permettent aux femmes plus d’autonomie. En France, les renouvellements de la pilule contraceptive ont été délivrés sans ordonnance pendant le confinement et certains plannings familiaux belges ont proposé aux femmes de procéder à une IVG médicamenteuse à domicile, tout en restant disponibles par téléphone, afin de les accompagner dans chaque étape du processus et prévenir toute complication. Cette pratique est connue des activistes latino-américaines qui, bravant l’interdiction de l’avortement, soutiennent à distance ou de manière présentielle, dans l’intimité de son domicile, la femme qui a besoin d’un avortement. Cette crise sanitaire a donc rapproché les pratiques de contextes différents, réaffirmant que les femmes sont capables de gérer un avortement médicamenteux correctement, indépendamment du contexte juridique.

Le manque de personnel dans les hôpitaux a eu des répercussions dans les maternités. Cette situation a aggravé des problèmes préexistants et en a provoqué de nouveaux : limitation de l’accompagnement lors du travail et/ou accompagnement social rendu difficile, longue attente pour avoir des antidouleurs ou impossibilité d’avoir une anesthésie, soins retardés ou omis, injonctions à se “débrouiller” en attendant que les sages-femmes soient disponibles, voire interruption des traitements par manque de médicaments ou de suivis appropriés.

La délicate dénonciation des violences gynécologiques et obstétricales, qui avait démarré il y a quelques années, a été mise en difficulté à l’arrivée de l’urgence sanitaire. En guise d’exemple, la publication de Zones à défendre – Manuel d’autodéfense féministe dans le cadre de la consultation en santé sexuelle et reproductive[3] s’est vue occulter par l’arrivée de la pandémie. Il est devenu impensable de porter un regard critique vis-à-vis de ces “héros nationaux” que sont devenus les soignants, encore moins de ces gestes censés “nous sauver la vie”. Or, déjà avant la crise, des soins et procédures étaient souvent dictés par des impératifs de rentabilité et des protocoles non basés sur des preuves scientifiques. La situation n’a pas évolué positivement depuis.

Ainsi, la veille des activistes a permis d’observer de plus près la manière dont ces violences institutionnelles basées sur le genre se sont aggravées depuis les derniers mois. En France, une enquête menée par des usagères des maternités a permis de mettre en lumière que “Trois formes de violences se sont ajoutées aux violences obstétricales systémiques : l’interdiction de présence d’un(e) accompagnant(e), l’obligation du port du masque et une augmentation des déclenchements non médicalement justifiés”.[4]

Quels enseignements tirer de cette expérience inédite de contrôle de nos corps et de restriction de nos libertés au nom de la sécurité des plus vulnérables ? Comment le confinement et la limitation de l’accès à l’espace public ont affecté l’exercice de nos droits sexuels et reproductifs ? Est-ce que les contraintes liées au confinement ont poussé des catégories de femmes à explorer des pratiques ignorées jusque-là ? Comment les professionnel.le.s, les militant.e.s et les femmes se sont adapté.e.s à cette nouvelle réalité ? Quelles nouvelles pratiques forcées par le confinement et par les mesures de distanciation sociale sont à garder, voire à promouvoir, après la crise ?

Ces questions seront abordées à travers une série d’interviews accordées par des actrices et acteurs-clé des droits sexuels et reproductifs. Celles-ci qui seront compilées sous la forme d’une vidéo produite par Bruxelles Laïque dans le cadre de la campagne d’éducation permanente “Libertés et sécurités” au courant de l’automne 2020. Si cette démarche rencontre votre intérêt, n’hésitez pas à nous contacter.


[1] https://www.unfpa.org/fr/news/violence-mariage-denfants-mutilations-génitales-et-grossesses-non-désirées-des-millions-de-cas

[2] V. Piette, webinaire “Genré.es, (dé)confiné.es, délivré.es ? L’intime célébré ?”, 12.06.2020.

[3] Ce manuel, fruit d’une collaboration entre Bruxelles Laïque, Femmes et Santé, Garance asbl, Femmes de Droit, Plateforme pour une naissance respectée, Gacehpa et Women Help Women est disponible gratuitement à Bruxelles Laïque en version papier ou en version numérique sur le site de l’asbl Femmes et Santé.

[4] Lahaye, M. Conjoint interdit, masque, déclenchement : l’explosion des violences obstétricales https://blogs. mediapart.fr/marie-helene-lahaye/blog/030820/ conjoint-interdit-masque-declenchement-lexplosion-des-violences-obstetricales ?

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