PIÉTONNIER DU CENTRE : L’ESPACE PUBLIC CONFISQUÉ

par | BLE, JUIN 2018, Politique

C’était le projet que beaucoup attendaient, appelaient de leurs vœux, pour lequel plusieurs milliers de personnes (dont j’étais) avaient pique-niqué devant la Bourse, qui devait apaiser le centre-ville et rendre les habitants plus heureux. Mais voilà, au bout de trois ans, on n’en finit plus de compter les fausses notes de ce piétonnier. Rétroactes et florilège.

Tout a donc commencé, début 2014, par l’annonce d’un piétonnier dans le centre-ville, que le récent (et futur ex) Bourgmestre présentait ainsi : “Il faut décider vite sinon je sais ce qui va se passer. On va être confronté à un tas d’experts et de comités qui vont donner leur avis bien entendu négatif. Sans compter les procédures légales qui sont une vraie partie de plaisir.

En terme de participation, c’était plutôt mal parti, d’autant que, parmi les procédures légales d’un projet de cette envergure, on trouve notamment l’obligation de soumettre plusieurs scénarios à la concertation citoyenne. Une “partie de plaisir” dont la Ville décida donc de faire l’économie. La suite n’arrangea pas les choses.

MERCI POUR VOS REMARQUES CONSTRUCTIVES !

Il y eut des “ateliers participatifs” où six groupes de dix personnes purent donner leur avis, mais c’était sur la couleur des bancs et la forme des réverbères, tandis que les questions sur le risque de report de trafic dans les petites rues voisines étaient d’emblée écartées. Il y eut aussi un stand installé durant deux semaines devant la Bourse, où 626 passants furent invités à répondre à 3 questions.

  • Êtes-vous satisfait de l’aménagement actuel des boulevards ? Non à 80% (moi non plus).
  • Avez-vous entendu parler du projet de piétonnier de la Ville ? Oui à 77% (moi aussi).
  • Soutenez-vous le projet ? Oui à 73%… Dont une écrasante majorité qui n’avait évidemment, à l’époque, qu’une vague idée, voire pas d’idée du tout, de la nature exacte du projet. On voudrait se souvenir d’autres étapes du volet “participation” en amont du projet mais non, ce fut tout. Quant à l’enquête publique, quelques mois plus tard, elle ne fut qu’un remake des ateliers participatifs où parler de la couleur des bancs et de la forme des réverbères était apprécié (merci pour vos remarques constructives) tandis que les témoignages sur le report de trafic dans les petites rues voisines “n’étaient pas le sujet du jour”, ni de la veille, ni du lendemain.

#NOPARKINGS

Fin 2014, donc, le grand public apprenait, par étapes, que le piétonnier serait “le plus grand d’Europe”, qu’il serait entouré d’une “boucle de desserte” et que le réseau de parkings “publics” déjà très dense dans le centre de Bruxelles, se verrait renforcé par quatre nouveaux parkings souterrains. De quoi commencer à éveiller certains doutes sur le projet de “Pentagone apaisé” …

L’annonce des projets de parkings, et surtout celui que la Ville prétendait construire sous la place du Jeu de Balle, déclencha une fronde quasiment épidermique et instinctive, et donna lieu à une mobilisation, inventive et joyeuse, des habitants et des amoureux du Vieux Marché. Trois semaines et une pétition de 23.336 signatures plus tard, le projet de parking était officiellement abandonné. Un parking “pour les habitants”, avait tenté de convaincre l’Echevine de la Mobilité, Els Ampe, qui, en fine observatrice du quartier, avait cru bon d’ajouter : “Je sais bien que dans les Marolles, la plupart des gens n’ont pas de voiture, mais je leur demande d’être solidaires avec ceux qui en ont une”. Tout un programme !

Exit donc le projet de parking dans les Marolles, les autres ne résistèrent pas longtemps : discrètement et après avoir fait leurs calculs de taux de fréquentation depuis la fermeture du boulevard, les sociétés de parkings retirèrent leurs offres, alors que deux jours avant l’inauguration du piétonnier, l’administrateur d’Interparking, Roland Cracco, déclarait encore avec enthousiasme : “Les parkings vont répondre à un vrai besoin”…1

#NOMINIRING

Il n’en fut donc rien mais, pour autant, on était loin du changement de paradigme annoncé. Trois ans plus tard, le centre-ville est un concentré de situations totalement disparates et éclatées, qui expliquent en grande partie le dialogue de sourds auquel on assiste dès qu’on aborde ce sujet :

  • sur l’ensemble du Pentagone, il y a effectivement moins de trafic : la baisse de fréquentation des parkings et la perte de chiffre d’affaires de nombreux commerçants le confirment… mais le trafic est essentiellement concentré à l’Ouest du boulevard, entre la Bourse et le canal ;
  • sur la “boucle de desserte”, rebaptisée à juste titre miniring, il est devenu quasiment impossible d’ouvrir une fenêtre ou, pour un commerce, de laisser la porte ouverte, à cause des gaz d’échappement qui stagnent dans ces rues étroites… mais sur le large piétonnier, l’air est plus pur (on s’en doutait un peu) ;
  • on crée le plus grand piétonnier d’Europe, mais on rouvre à la circulation des rues mises en piétonnier des années plus tôt ;
  • la qualité de l’air a été mesurée par l’IBGE sur le piétonnier, dès la période d’essai fin 2015… mais pas encore dans les petites rues latérales où l’on trouve des écoles ;
  • le piétonnier se veut attractif… mais plusieurs lignes de bus ont été amputées de leurs derniers arrêts. Les gens peuvent marcher un petit peu, c’est bon pour la santé, nous explique la STIB, tandis que les personnes âgées ou à mobilité réduite, espacent leurs sorties au centre, jusqu’à y renoncer, et que la Ville vante son piétonnier devenu “the place to be pour les jeunes”.

Ce ne sont que quelques exemples, mais on devine le grand écart entre le plaisir  des uns, venus profiter d’une vaste zone sans voiture, ou vivant dans une rue où le report de trafic n’est pas sensible, et l’agacement ou la tristesse des autres qui, dans le meilleur des cas, protestent, la plupart du temps, encaissent, et pour ceux qui le peuvent, commerçants surtout, mais aussi habitants, choisissent de partir. Ceux qui le peuvent, car on l’ignore souvent, mais la plupart des bâtiments du centre-ville appartiennent indirectement à la Ville, via la Régie foncière, le CPAS ou le Foyer bruxellois. On y trouve une population souvent fragilisée, n’osant déjà pas se plaindre quand un robinet fuit ou qu’un ascenseur est en panne. Alors le report de trafic du piétonnier vers la petite rue où on habite ou celle de l’école du gamin…

#NOBLINGBLING

Mais sur le piétonnier, ce sera quand même bien, quand ce sera fini, non ? Là encore, la réponse n’est pas simple. La déferlante des critiques du type “c’est moche, c’est sale, ça pue” n’a pas vraiment aidé à parler de l’essentiel : un piétonnier, bravo, mais pour en faire quoi ? Et surtout, pour qui ?

Si on n’a pas de preuves en main de ce qui se cache réellement derrière “l’ambition” de nos élus, on peut tout de même s’en faire une idée au travers de leurs déclarations. Morceaux choisis :

  • Yvan Mayeur (il n’est plus là mais nous a laissé le bébé sur les bras) : “Je dis qu’il faut faire de De Brouckère le Times Square de Bruxelles”.2
  • Marion Lesmesre : “Pourquoi le Pentagone ne pourrait pas être déclaré zone touristique alors que Maasmechelen Village l’est ?”.3
  • Marion Lemesre, toujours : “Le piétonnier misera sur les familles : il faudra des locomotives. Des flagship stores comme ceux de Lego, Playmobil, M&M’s ou encore le Barbie Bar”.4
  • Philippe Close : “Nous avons fait le pari d’un Bruxelles qui n’arrête jamais et où il se passe tout le temps des choses. Plus il y a d’événements, mieux c’est !”.5

Le même Philippe Close qui nous mijote son Beer Temple en collaboration avec AB InBEV. Sans oublier les promoteurs, comme le CEO d’AG Real Estate, actionnaire à 90% d’Interparking et partenaire de la Ville de Bruxelles pour la démolition du Parking 58, et reconstruction de son nouveau Centre administratif : “Nous avons un milliard d’euros à investir”.6 C’est déjà ce qu’il déclarait en mars 2013, au MIPIM de Cannes, le Salon mondial de l’Immobilier, où il avait rencontré l’Échevine Els Ampe, à propos des projets de parkings.7

Si, dans les premiers temps, il était délicat d’affirmer, sans se faire taxer de complotiste, que le but du piétonnier était de faire un centre commercial (un de plus !) à ciel ouvert, géré par des enseignes multinationales (et leurs gardes de sécurité), plus ça va, plus il devient difficile d’y voir autre chose. Et le pire, c’est qu’il y a de fortes chances que les citoyens-consommateurs trouvent ça formidable : c’est propre, c’est beau, et plus un seul SDF à l’horizon ! Des manifs ? Non, plus par ici. À cause des fleurs…

Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale. Non seulement, le rapport à la marchandise est visible, mais on ne voit plus que lui : le monde que l’on voit est son monde. La production économique moderne étend sa dictature extensivement et intensivement.” (Guy Debord, La Société du Spectacle, 1967)

PETITE PROPOSITION

Un projet moins commercial se serait davantage préoccupé des petites rues où vit la population du centre-ville. Des rues qui, transformées en piétonnier au terme d’un processus participatif où habitants et commerçants auraient été intégrés, auraient pu apporter ce fameux “changement de paradigme” dont la Ville se gargarise à tort et à travers.

C’est d’ailleurs l’une des propositions formulées par la Platform Pentagone dès le mois de janvier 20168, reprenant sur son site l’étude réalisée en 2012 par le bureau Secchi-Vigano9, à l’échelle de la Région et dans le cadre du PRDD (Plan Régional de Développement Durable). La Platform Pentagone, réunissant des associations environnementales, des comités de quartiers et des commerçants favorables à des piétonniers mais pas à ce projet démesuré, proposait de s’inspirer de la philosophie du projet Secchi-Vigano en  maintenant  la superficie totale de la nouvelle zone piétonne créée par la Ville, et en répartissant ces 50 hectares dans les petites rues et petites places de l’hyper-centre. Une proposition plus conviviale, axée sur l’habitat et qui aurait eu, en outre, l’avantage non négligeable d’être nettement moins coûteuse.

Mais à aucun moment, la Ville n’a souhaité entendre parler d’une quelconque alternative à son projet, ni rencontrer la Platform, l’enfermant dans le rôle d’adversaire pur et dur à toute idée de piétonnier. Ce n’est qu’avec l’arrivée de Philippe Close qu’une première rencontre a eu lieu. Un premier pas posé peut-être un peu tard pour faire marche arrière ou, plutôt, pour aller de l’avant dans cette vision d’un centre-ville apaisé par une multitude de petits piétonniers


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