PRENDRE SOIN D’AUTRUI, PRENDRE SOIN DE LA PLANÈTE, MÊMES LOGIQUES, MÊME COMBAT ?

par | BLE, Environnement, Justice, SEPT 2022

Alors que nous ressentons les températures les plus chaudes enregistrées depuis que nous avons pris le soin de les observer, que les enjeux énergétiques se manifestent sous la forme de guerres et d’afflux de réfugiés, que des pouvoirs autoritaires se multiplient et se renforcent, la question des responsabilités se pose avec une urgence renouvelée, qu’il s’agisse du niveau le plus intime au plus large. Comment poser de manière incarnée cette question tant au niveau privé que politique ? Petit détour par l’éthique du care (ou prendre soin) pour tenter quelques ébauches de réponse.

La marche du monde fait mal. La sensation d’urgence, de dépassement et d’écoanxiété gagne du terrain. De plus en plus de nos semblables développent des stratégies de protection, misant sur le repli sur soi. La tentation de se vouer individuellement à la jouissance du ici et maintenant, à l’abandon des responsabilités, devient quasi irrésistible.

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Cependant, chaque individu prenant conscience de l’interdépendance de tous les humains entre eux est susceptible de développer un sentiment de connexion redevable avec ses semblables qui peut se traduire dans des pratiques de solidarité, elles-mêmes faisant foi d’une responsabilisation des uns vis-à-vis des autres.

Qu’est-ce qui permet et stimule la prise de conscience de cette interdépendance et qu’est-ce qui, au contraire, l’empêche ? Qu’est-ce qui permet que la conscience de l’interdépendance se voie accompagnée, effectivement, de pratiques de solidarité et de réciprocité au lieu de reproduire, voire d’aggraver, des inégalités et des dominations ?

Nous parions ici sur le care ou le prendre soin comme base solide pour comprendre ce que la responsabilité veut dire, et ce, à tous les niveaux, du plus intime au plus global : “L’éthique du care est associée à une idée forte de responsabilité le plus souvent comprise comme valant pour les relations interpersonnelles, sans que soit envisagée sa pertinence pour les relations entre des entités collectives. En posant la question de la justice mondiale – ce que les citoyens des pays riches doivent à ceux des pays pauvres -, Joan Tronto[1] soutient que les relations particulières de care constituent une base solide pour comprendre ce que la responsabilité veut dire à niveau mondial”.[2]

RESPONSABILITÉ ET PRIVILÈGES

Et c’est que les résistances sont de taille de la part de celles et ceux qui se trouvent du “bon” côté de la répartition des responsabilités. Ne pas se sentir responsable allège la vie, libère d’une charge, qu’elle soit mentale ou matérielle.

Ne pas avoir à se soucier des autres est, peut-être, une condition qui divise la société : d’une part, ceux qui reçoivent et qui rétribuent ce don réciproquement et ceux (privilégiés du point de vue du soin) qui, tout au long de leur vie, reçoivent sans jamais donner en retour, ou en donnant très peu. Le minimum.

Comment expliquer cette différence qui, souvent, correspond aux rôles sociaux de genre ? L’éducation est certainement un facteur central dans l’intégration d’attitudes, de pratiques et de savoir-faire qui permettent aux individus de développer – ou pas – l’attention nécessaire à l’environnement et à leurs semblables.

Dans le cas d’une grande majorité d’hommes cisgenres qui, privilégiés historiques de la répartition inégale des responsabilités vis-à-vis des plus vulnérables, sont souvent dans la difficulté à assurer le soin dont les autres ont besoin. Pour beaucoup d’entre eux, le soin, ça ne les concerne que dans la mesure où ils sont invités à “aider” les femmes dans leur mission séculaire.

Bien évidemment, des exceptions à cette tendance existent et sont, on l’espère, en train de gagner du terrain, surtout dans des milieux plus sensibilisés à la question de l’égalité entre femmes et hommes et au caractère construit des rôles de genre. Malgré des siècles de combat féministe, un déficit d’attention aux relations, lui-même résultant d’une socialisation qui stimule la sollicitude pour un genre et qui renforce la désaffection pour l’autre, ne permet pas encore d’équilibrer la répartition des responsabilités pour le soin, qu’il soit vis- à-vis des personnes dépendantes ou au niveau de l’écosystème.

Les approches féministes matérialistes nous ont permis de prendre la mesure des effets sur la réussite ou l’échec des politiques en matière d’égalité qui ne s’attaqueraient pas à ce déficit de soin dans la sphère privée. Le plafond de verre dans l’évolution des carrières des femmes s’explique en grande partie par les stéréotypes de genre (du style “les femmes ne sont pas de bons leaders parce qu’elles sont trop émotives, pas assez rationnelles”), mais également par le manque de disponibilité pour leur carrière, découlant de leur assignation aux soins des enfants et du ménage.

Ainsi, c’est à travers l’éthique du care qu’il est possible d’intégrer les observations à l’approche écoféministe pour rendre compte du parallèle qui existe entre soin des autres et soin de l’environnement, notamment pour développer une analyse des impacts de cette répartition inégale du soin sur la santé des femmes, leur bien-être, mais aussi sur la santé des écosystèmes. Il s’agit d’une démarche complémentaire à celle qui trace un parallèle entre l’exploitation des personnes, surtout des femmes, et celle de l’environnement : “les femmes, tout comme l’environnement, sont dominées et exploitées par les hommes dans le capitalisme patriarcal. Il y aurait un parallèle entre ces deux formes d’exploitations qui se renforceraient mutuellement”.[3] D’une certaine manière, les soins nécessaires au maintien de la vie sont une source d’exploitation, dans le système capitaliste et dans le patriarcat, au lieu d’être une responsabilité partagée.

ÉGALITÉ ET SOUCI DES AUTRES ET DE LA PLANÈTE

L’éthique du care pose que “c’est à partir d’une analyse en termes de responsabilité qu’on peut mieux considérer la façon dont se pose la question de l’égalité”[4], surtout si la première est considérée dans une approche relationnelle et non pas substantielle.

Alors que l’approche substantielle se focalise sur les attributs universels, formels et abstraits que les individus partageraient, sur base de l’idée que “nous devrions venir en aide aux autres habitants du monde simplement parce que ce sont des êtres humains, identiques à nous”,[5] l’approche relationnelle de la responsabilité part de l’idée que “les relations peuvent être définies comme un genre particulier d’interaction, pouvant inclure des êtres humains mais aussi des vivants non humains et des objets inanimés […] ce sont les relations, davantage que le simple partage d’une propriété commune, qui fondent les responsabilités”.[6]

Selon Joan Tronto, nous nous sentons responsables parce que nous sommes en relation et nous sommes en relation non seulement avec ceux que nous connaissons et reconnaissons comme étant reliés à nous, mais aussi avec ceux qui sont éloignés de nos vies dans le temps et dans l’espace. “Nous avons des obligations à l’égard de ceux que nous ne connaissons pas […] qu’il s’agisse d’une relation de coprésence, d’une relation biologique, d’une relation historique, d’une relation institutionnelle ou de quelque autre forme d’interaction…”.[7]

C’est ainsi que l’approche relationnelle se révèle dans sa dimension universelle, mais tout en affirmant que l’unité de mesure de la responsabilité n’est pas l’individu : “Dans cette perspective en effet, le simple fait d’être en vie et la nature de la vulnérabilité humaine placent chacun dans une relation avec les autres et le plongent immédiatement au cœur d’un réseau de relations dont découlent les responsabilités.”.[8]

UN UNIVERSALISME RETROUVÉ

C’est donc à partir de la vulnérabilité qui nous concerne toutes et tous que nous pouvons penser à nos interdépendances et comprendre comment nous développons (ou pas) cette capacité à ressentir l’obligation qui nous pousse à être solidaires. Cette vulnérabilité est criante face aux phénomènes climatiques extrêmes, par exemple, mais elle permet de repenser la reproduction biologique et sociale de l’espèce : en confondant care et rôle maternel, on assigne sa responsabilité à un genre, alors qu’il s’agit d’une activité qui nous concerne tout un chacun.

D’après Joan Tronto, la vulnérabilité comme condition universelle nous renvoie par la même occasion, inexorablement, à l’inégalité de pouvoir de toute relation.

Ainsi, la répartition inégale de la charge mentale et l’inaction individuelle, collective et politique face à l’urgence écologique découleraient d’une ignorance bénéfique pour les détenteurs du pouvoir. Ignorance des effets de leur inaction face à une injustice qui affecte celles et ceux qui détiennent moins de ressources ou de pouvoir dans la société.

Être en posture de prendre soin des autres et de la planète relève des mêmes logiques : accepter l’interdépendance comme propre à notre condition humaine, considérer les relations comme étant à la base de la justice et la vulnérabilité comme caractéristique universelle qui impose une attention que nous devons renouveler quotidiennement pour maintenir la vie dans des bonnes conditions, pour toutes et tous.

Ainsi, malgré les avancées en matière d’égalité entre les sexes, notamment sous l’impulsion des humanistes laïques, il y a encore du chemin à parcourir afin que celles-ci soit effectives dans la sphère privée. De même, en intégrant une éthique du care à tous les niveaux, on se rapprocherait d’une meilleure prise en compte des impératifs écologiques qui appellent à notre mobilisation collective urgente.


[1] Née le 29 juin 1952, J. Tronto est une politologue, professeure de sciences politiques et féministe américaine. Elle soutient une vision de l’éthique du care qui fait la part belle aux relations, s’éloignant d’une lecture individualiste du prendre soin. Ses travaux tentent de replacer les questions liées au soin dans une perspective politique et écologique, dénonçant une récupération conservatrice de l’éthique du care et de certaines dérives essentialistes qui assimileraient la capacité à prendre soin à la féminité.

[2] Papperman, P. et Molinier, P., Désenclaver le care, in Contre l’indifférence des privilégiés. À quoi sert le care ? Payot, Paris, 2013, p. 15.

[3] Hidalgo Noboa, P, Humanisme, progrès et autres dogmes mâles, in Bruxelles Laïque Échos, juin 2019.

[4] Ibid., p. 14.

[5] Ibid.. p. 101.

[6] Tronto, J., Particularisme et responsabilité relationnelle en morale, in Contre l’indifférence des privilégiés. A quoi sert le care ? Payot, Paris, 2013, p. 104.

[7] Ibid., p. 106.

[8] Ibid., p. 111.

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