REFAIRE SOCIÉTÉ APRÈS LES ATTENTATS

par | BLE, JUIN2022

Je ne peux me reconstruire sur la haine. J’ai besoin, pour me réparer, de paix, de sérénité, bien davantage que de sécurité“.[1]

Les attentats terroristes menés au nom du djihad islamique sont l’illustration d’une société fracturée. Ils ont exacerbé le sentiment d’insécurité, le racisme anti musulman, mais aussi l’antisémitisme, ainsi qu’un repli communautariste. Ces différents facteurs contribuent à un sentiment d’impuissance et de découragement face à la fragmentation sociale. D’autres voies sont-elles possibles ? Une expérience franco-belge inédite, après les attentats de Paris en novembre 2015 et de Bruxelles en mars 2016, montre qu’il est possible de penser et d’agir autrement. À condition d’affronter le défi de la complexité, de la découverte de l’autre, de l’ouverture à l’altérité. Nous vivons une crise du symbolique et c’est bien dans ce registre qu’il nous faut retrouver une puissance d’agir pour (re)faire société.

“Pour vaincre la violence, il faut établir le dialogue”

Moins d’un mois après les attentats de Bruxelles, le 17 avril 2016, une marche contre la terreur est organisée à Bruxelles pour rendre hommage aux victimes des attentats à l’appel d’un collectif d’organisations citoyennes. Saliha Ben Ali a créé S.A.V.E. Belgium2 suite au décès de son fils en Syrie. Elle prend contact avec une des organisatrices, rescapée avec sa famille de l’attentat perpétré à l’aéroport de Zaventem et propose de se joindre à la manifestation. Une photo les montre tenant chacune le manche d’une banderole. Sur un drap blanc, une inscription en noir, “Retissons du lien” et, en rouge, un simple cœur.

Engagés dans la prévention de la radicalisation liée à l’idéologie djihadiste aux côtés de Saliha Ben Ali, nous avons été quelque peu étonnés qu’aucune structure ou institution publique ne s’appuie sur ce mouvement citoyen pour poser une réflexion sur les causes et les conséquences de ces violences extrêmes. “Qu’est-ce qui NOUS est arrivé ?” Pour tenter de répondre à cette question, nous avions mené une première recherche avec des familles et des jeunes engagés dans l’idéologie djihadiste. Elle décrit la détresse des familles face à la radicalisation d’un des leurs et les raisons de ce basculement. Elle montre clairement que seule la répression ne peut suffire, car ces jeunes attirés par cette idéologie appartiennent à nos communautés nationales. Il ne s’agit donc pas d’expulser un mal qui viendrait de l’étranger mais bien de comprendre la complexité des différents facteurs – sociaux et psychologiques – qui produisent l’extrémisme.

De cette marche qui réunissait des personnes d’horizons divers, d’âges, de genres, de classes sociales autres et de confessions religieuses variées et clairement affirmées va naître l’idée de créer un espace d’échange et de réflexion. À défaut d’initiatives des pouvoirs publics, nous initions ce groupe improbable : “Retissons du lien. Penser ensemble pour agir en commun”, composé de personnes victimes des attentats, de familles concernées par l’engagement dans l’idéologie djihadiste d’un des leurs et des intervenants de première ligne confrontés à la radicalisation. Les discours de dénonciation de l’insécurité ne permettent pas d’approcher une réalité complexe et contradictoire. Encore moins d’approcher la vulnérabilité, le doute, les souffrances intimes.

Un immense besoin de pacification

Le groupe “Retissons du lien” s’est constitué à partir d’une évidence : “Ça ne va pas” ou autrement dit “Plus jamais ça”. Ses membres étaient confrontés à des souffrances physiques et psychiques profondes, durables, intenses, difficiles à exprimer, tout en ayant le sentiment qu’il convenait de les partager, de les socialiser parce que les douleurs des uns et des autres étaient le symptôme de blessures qui concernaient l’ensemble de la société. Ces souffrances sont la conséquence du déchirement du lien social, de fractures profondes au sein des familles, des institutions, de ce qui fait monde commun. Il NOUS est arrivé quelque chose. Il y a donc un lien étroit entre le travail de chacun pour réparer son corps, ses enveloppes psychiques, ses relations interpersonnelles, et le travail collectif pour lutter contre le racisme, l’exclusion, les discours de haine. Le besoin de thérapie individuelle ne peut être dissocié d’un travail approfondi pour retisser du lien.

Le groupe a pu avoir pour certains des effets thérapeutiques. Mais c’est sur cette dimension symbolique de cohabitation pacifique qu’il s’est constitué. Sophie, dont la fille a été blessée lors des attentats de Bruxelles, le décrit en ces termes : “Nous cherchons ensemble ce qui peut faire “commun” donc ce n’est pas simplement un groupe de parole, c’est un groupe de travail et ça demande un effort. C’est fatiguant. Je ne sais pas si c’est difficile mais ça demande un effort.” L’effort et l’intérêt résident dans la confrontation à des altérités diverses, parfois inconnues, souvent surprenantes. Ce qui les lie n’est pas du registre affectif de l’amitié ou de l’amour, quand bien même ils deviennent des intimes par le partage de leurs histoires personnelles. Ils sont ensemble pour faire société et pour témoigner que l’être-ensemble est plus fort que la haine et le rejet des autres. Cette dimension politique est essentielle. Constituer un groupe avec des personnes qui n’ont pas les mêmes visions du monde, les mêmes croyances, les mêmes origines, si ce n’est un désir commun d’humanité.

L’échange permet de sortir de l’isolement, mais n’est qu’une étape dans un processus. Il convient de favoriser une élaboration collective, un espace réflexif qui débouche sur des projets d’action. “Le groupe passe par la parole, mais va au-delà. Participer à un groupe qui contribue activement à prévenir le terrorisme permet de ne plus subir sa condition de victime. La passivité génère toute une série d’émotions négatives qui ont un fort impact sur l’estime de soi, telles que la honte, la culpabilité, la frustration, la colère… Agir permet de redevenir actrice, d’avoir un but tourné vers l’avenir. Il est essentiel de donner aux victimes la possibilité de participer activement dans le processus de réparation de la rupture sociale” dit Laura, victime de l’attentat à la station Maelbeek.

Au fil de ces cinq années d’existence, le groupe s’est enrichi de la présence des personnes œuvrant au sein des administrations fédérales et communautaires de justice, des médias, du politique et des artistes afin de les sensibiliser à la démarche. Les relais médiatiques, politiques et le procès pénal sont nécessaires pour alimenter le débat public, condamner les auteurs, apporter aux victimes une reconnaissance de leurs souffrances. Mais d’autres voies doivent être explorées, comme la justice restauratrice, afin de contribuer à faire justice, à apaiser et ramener de la vie là où la peur, le silence et le refus de l’autre risquaient de s’installer. “À la station Maelbeek et à l‘aéroport, dit Sandrine, les bombes ont frappé de manière aveugle des hommes, des femmes et des enfants, indistinctement. Nous n’étions pas visés en tant que personnes singulières. Par notre intermédiaire, c‘est l’État belge que l‘on voulait atteindre. À travers nos morts et nos blessures, nous incarnons l‘attaque commise contre la société belge et ses valeurs.

Les personnes victimes portent en elles une double blessure. L’une est personnelle, intime, inscrite dans leur corps et dans leur psyché. L’autre est symbolique dans la mesure où l’attentat cherche à détruire la société, ses valeurs, ses institutions, ce qui fonde le lien social. Lorsque les familles concernées demandent à être considérées elles aussi comme des victimes, elles affirment leur volonté de se réinsérer dans ce monde commun, de sortir de la stigmatisation dont elles sont l’objet, de renouer les liens symboliques qui favorisent l’être ensemble. Azdyne dit : “les gens vous disent ‘moi, à votre place, je ferais profil bas en tant que père de…’. C’est difficile, parce que bon, je ne l’ai pas choisi, ça vient comme ça, et puis… il y a ce silence… parce que j’ai envie d’en parler. Je ne demande pas qu’on m’aide matériellement, mais au moins qu’on comprenne que ce n’est pas nous qui les avons envoyés au djihad”. Si elles ne peuvent être totalement dissociées des erreurs, des fautes et des actes mortifères commis par leur descendant, elles ont intensément besoin de contribuer à restaurer la paix.

Comment pouvons-nous faire société ensemble si nous avons peur les uns des autres ?

La question n’est pas de savoir si nous allons vivre ensemble, pour reprendre l’auteur Amin Maalouf, mais comment ! Comment va-t-on vivre ensemble ??

La force du groupe “Retissons du lien” est justement sa diversité. Diversité culturelle, sociale, religieuse et politique. Chacun de ses membres a des identités plurielles, un statut, un âge, une profession, des opinions, des croyances différentes. Les membres de ce groupe sont sans doute en désaccord sur bien des points, mais ils sont liés par une volonté “radicale” qui est de protéger ce qui est le plus précieux : l’être-ensemble. Face à la volonté terroriste de fracasser l’être- ensemble, ce groupe témoigne de l’échec de ce projet en manifestant une volonté commune de refaire société. “Ma colère elle est complètement… oui, elle n‘est plus là en fait. Sans doute d’avoir pu mettre des mots et d’avoir pu rencontrer des personnes traumatisées par le même phénomène, mais de façon tout à fait différente. Je trouve que ça permet déjà de moins se sentir seule là-dedans et de pouvoir avoir l’impression d’en faire quelque chose” dit une participante enseignante. Pour autant, ces démarches courageuses de poursuite du dialogue dans un contexte de crise suscitent des résistances et des incompréhensions, à l’extérieur. La plus significative que nous avons rencontrée est venue d’une institution chargée de financer des projets de prévention de la radicalisation affirmant avec une assurance inébranlable : “ce groupe ne peut pas exister !” Et devant nos protestations indiquant qu’il existait depuis plusieurs mois, la réaction revenait en boucle, inébranlable : “Non, ce groupe ne peut pas exister !”. Il faut dire que notre démarche est peu compréhensible pour des responsables institutionnels imprégnés par la culture des résultats et l’approche solution. Ces approches purement gestionnaires sont plutôt rétives à une démarche socio-clinique.

Une démarche clinique, un engagement politique

Nous avons impulsé une dynamique et proposé un cadre selon les principes de la démarche clinique : le chemin se fait en marchant. À la différence de la démarche expérimentale, qui s’évalue à partir d’un protocole scientifique permettant de mesurer les preuves de son efficacité, la démarche clinique ne cherche pas à produire des preuves. Elle est co-contruite avec l’ensemble des participants dans un cadre qui les invite à intervenir comme sujet dans le processus. Ce qui veut dire que ce dernier est recréé en permanence par les acteurs qui s’y engagent. Et c’est le sens de cet engagement qui confère la validité du processus, qui redonne confiance aux participants dans leur capacité d’agir. D’où l’attention portée à l’historicité, processus selon lequel l’histoire du groupe et des participants détermine les conditions nécessaires pour inventer les étapes suivantes. C’est la compréhension des conflits, des obstacles, des moyens de les dépasser qui détermine les choix et les investissements de chacun dans la poursuite du processus. C’est donc a posteriori que l’nous pouvons tenter de reconstituer cette histoire qui n’était pas définie a priori. “Si nous pouvons y arriver, pourquoi d’autres gens n’y arriveraient pas ?” dit Fatima dont le fils est décédé en Syrie. Le groupe se veut solidaire face à la discrimination, l’exclusion, le racisme et de par sa portée symbolique témoigne de la possibilité d’une société inclusive. Il œuvre à la prévention de toute forme de radicalisation ou de polarisation.

Conclusion

Le groupe “Retissons du lien” cherche à concilier un espace d’échange existentiel, dans lequel nous pouvons parler de soi, partager ses expériences, se sentir écouté, et un engagement citoyen par l’investissement de ses membres dans des actions de prévention et de témoignages en essaimant au sein des écoles, des universités, des centres éducatifs fermés, en milieu carcéral ce que ce dispositif leur a apporté. Le groupe illustre la possibilité, puis la nécessité de retrouver les fondements du vivre ensemble avec tous ceux qui ont été confrontés à la violence

chaotique et destructrice des attentats. Quatre conditions semblent nécessaires pour développer cette démarche dans d’autres contextes : sensibiliser les décideurs ; former des animateurs capables de piloter les initiatives locales ; mobiliser les associations de victimes et des familles concernées, ainsi que les intervenants de première ligne investis dans la prévention de la radicalisation ; dégager les moyens nécessaires pour soutenir les démarches dans la durée et capitaliser les expériences similaires.

L’exemple de “Retissons du lien” montre qu’une autre politique est possible à partir du moment où les responsables politiques se mobilisent. Reconstruire du sens et du lien demande de chercher à comprendre les contradictions de l’être de l’homme et de l’être de la société. Partager ses questions, ses doutes, ses aspirations et ses désirs dans des écosystèmes de convivialité et de solidarité. Construire des espaces de réflexivité pour cultiver l’intelligence collective, dans une écoute bienveillante et un respect mutuel de l’expression de chacun. Le sujet réflexif se révèle dans des investissements sociaux, citoyens, associatifs, politiques.

1 Sandrine, une des victimes des attentats de Bruxelles, Le Vif/l’express n°3428 “Vivre depuis le 22 mars 2016”, journal de bord de deux victimes.

2 Society against violence and extremism : https://savebelgium.org

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