REPENSER LA HIÉRARCHIE À L’ÉCOLE C’EST SE BATTRE POUR L’ÉGALITÉ

par | BLE, Démocratie, Education, MARS 2022

S’il y avait une ligne de conduite qui ressortait de la bande du Comité J, c’est celle de ne jamais céder au piège clivant du pour ou du contre. Cette bande de “djeunnsses” part d’un constat. Elle observe et elle recycle. Et c’est pour celaqu’elle rassemble autant.

Juin 2021. Journaliste au Ligueur, je suis en plein dans la constitution d’un dossier qui me tient à cœur : sonder les différents territoires de l’école et les faire parler, afin qu’ils repartent, dès la rentrée de septembre, sur de bonnes bases. Parents / enseignants / élèves, comment se sentent-ils vis-à-vis des autres ? Comment les rassembler et quels sont les points de convergences ? Le tour d’horizon est passionnant. Comme c’est notre réflexe depuis plus de 70 ans au Ligueur, on part du parent. Comme on le sait, il est éreinté. En cette fin d’année scolaire, sur fond de corona-crise, il a vu la santé des plus grands vaciller et s’est retrouvé à donner des consignes incohérentes aux plus petits, préservés par leur innocence, mais égarés. Les familles doutent. La confiance en l’école s’est délabrée.

DES TERRITOIRES EN ERRANCE

Ayant l’impression de se trouver en première ligne, dès que la situation sanitaire se tend, les parents clament haut et fort leurs ras-le-bol. Pour l’immense majorité interrogée, il n’est pas question de défiance, mais plutôt de rappeler leur importance pour que l’école fonctionne à peu près correctement. Une première évidence : celle de pouvoir réinvestir le territoire scolaire. Depuis mars 2020, les voilà face à une institution qui leur a claqué la porte au nez. C’est écrit noir sur blanc dans les circulaires qui se succèdent : le parent n’est pas un tiers. Donc non autorisé à pénétrer dans l’enceinte scolaire. Ouf. Douloureux pour tout ce qui concerne la bonne entente et l’intérêt commun qu’ils partagent avec le monde enseignant : leur enfant. Certains parents ont le sentiment que l’école “profite” de la situation. Certains nous relatent leurs préoccupations : comment s’intégrer, comment s’impliquer quand on reste planté sur le perron ? Les interactions avec le, la ou les profs sont limitées, virtuelles ou inexistantes. Certains n’ont même jamais vu la classe de leurs enfants. Ne connaissant rien de l’environnement dans lequel la chair de leur chair passe le plus clair de son temps. Certains infiltrés nous ont même montré – preuve à l’appui – que lors de journées pédagogiques, quelques enseignants avaient consigné, au cours de séances d’intelligence collective sur des post-it collés au mur que ce n’était pas si mal finalement de tenir les familles à l’écart et que le déroulement quotidien était plus fluide ainsi. C’est dire si les tensions et les paranoïas s’alimentent. Quoi de plus normal ? Dans toutes les interactions sociales, le vide est toujours source à interprétation. En clair, profs et parents coupés les uns des autres fantasment en quelque sorte les appréhensions de l’autre. Le danger ? Que des camps se dressent. La division est toujours un piège. Encore plus quand elle touche à l’éducation des enfants.

On multiplie alors les allers-retours auprès du monde enseignant. On leur expose sans filtre l’appréhension des parents. Il en ressort beaucoup de compréhension de leur part. Et de volonté de s’expliquer sans nécessairement chercher à se justifier. Le corps enseignant entend la détresse des parents. Il en profite pour relater la sienne. L’école est au centre d’un mode de fonctionnement qui l’a souvent dépassée depuis le début de l’ère Covid. Combiner avec le centre de traçage. Appliquer des mesures qui changent au gré du virus.

Virtualiser l’enseignement. Entretenir une distance. Comment faire lien dans un tel chaos ? Ils sont beaucoup à partager un certain sentiment de chair à canon, de première ligne pour le dire moins dramatiquement. Et c’est un sentiment objectif qui lie le territoire enseignant et celui des familles. Le politique, la société, leur a dit pendant deux ans : “en cas de problème ? Débrouillez-vous”. L’enseignement de cette crise, il est bien là : c’est à ces deux membres de la triangulation de gérer, sans soutien en cas de catastrophe.

Si enrichissant soit-il, ce tour d’horizon est incomplet. Pour faire un triangle, il faut trois segments. Et les enfants alors ? Jusqu’ici pas de témoignages intéressants. Par manque de recul peut-être. Mais c’était sans compter cette improbable bande que j’allais rencontrer sur la scène du Théâtre National.

“HEY LES ADULTES, ET NOUS ALORS ?”

Permettez-moi un court aparté personnel. Ce mois de juin 2021 est lié aussi à un souvenir douloureux. J’ai enterré mon grand frère de cœur. Je suis contaminé par une tristesse dont je n’arrive pas à me débarrasser. C’est donc démoralisé que je réponds à l’invitation de Christian Pollefait (animateur dans le secteur socioéducatif à Bruxelles Laïque) quand il me propose de rencontrer le Comité J dans le cadre de la Fabrique Taktik. Le cœur lourd, je pousse les portes du Théâtre National. Et je suis saisi immédiatement d’une sensation électrique. Ce que des plus New Age qualifieraient d’“énergie”. Le temple de la culture est habité de gamins bigarrés, de tout horizon. Certains sont allongés, d’autres débattent devant des pages de paperboard. Là où certains errent, d’autres font des cabrioles sur la scène au milieu d’engueulades, de rires, de grosses blagues, de leçons de morale… En pleine crise sanitaire, ce vent de pure liberté est tout bonnement ahurissant.

Mais que se passe-t-il au juste ? Carla Gillepsie, la collègue de Christian, m’explique en une phrase très simple : “On laisse faire. Nous, on ordonne juste. On ne veut surtout pas les contraindre ou les orienter. Mais vous allez voir, c’est bientôt la plénière”. Au milieu de banderoles aux slogans interpellants et interrogatifs, je comprends qu’il est question ici de questionner l’école. Dans sa hiérarchie d’abord. Mais aussi dans son manque d’esprit collectif. ”Hey les adultes, et nous alors ?”, clament-ils avec intelligence et détermination. Avant que la bande ne délivre ses conclusions fomentées en sous-groupes, j’ai l’occasion de discuter avec beaucoup d’entre eux. S’ils sont cabossés à différents niveaux par l’école, par le monde des grands, c’est d’abord l’occasion d’un mal pour un bien. Les réflexions ne se font jamais dans l’accusation. Chaque problème peut se muter en une voie à creuser. Plusieurs grandes lignes sont abordées. Le règle- ment d’ordre intérieur (ROI) ne doit plus se décider seul dans un coin. Le PMS est hors réalité, voire inexistant. Comment peut-on parler de bien-être à l’école quand tout est régi par les pouvoirs ? Qui représente les élèves dans une situation épineuse ? Et d’ailleurs, où se renseigner sur ses droits ?

Tout est mené avec beaucoup de justesse. Et en tant que journaliste, et en tant qu’adulte, on ne peut se poser qu’une seule question face à tout ce bon sens : pourquoi n’y a-t-on pas pensé avant ? Leurs propos sont donc condensés dans le Ligueur, confrontés à ceux d’autres jeunes pour ne pas être trop exclusifs, puis à ceux de parents, de profs, de directions et de deux observateurs que l’on sait neutre et à l’esprit critique affuté : Christophe Butstraen, préfet des études et auteur d’ouvrages importants chez de Boeck et Claude Prignon, au parcours militant, notamment auprès des parents issus des milieux populaires. Verdict ? Tout ce petit monde s’accorde. Des idées du Comité J,

il ressort plein de points convergents. La révolution est donc en marche et elle va même commencer à intéresser du monde.

“L’OIGNON FAIT LA SOUPE”

Le dossier du Ligueur sur les convergences des trois côtés du triangle parents-profs-élèves sort en septembre. Il est bien accueilli. Il circule dans le petit milieu enseignant et périphérique à l’école. Il intéresse quelques incontournables de la sphère de l’éducation permanente (EP). Comme la plupart des dossiers Ligueur, il est présenté dans l’émission Tendances Premières de la RTBF. Ce qui lui donne une plus grande résonance. On y présente le Comité J avec un immense enthousiasme.

On y évoque plusieurs idées. Dont une qui va faire mouche : proposer aux écoles de bâtir de façon participative le ROI. Le principe séduit Raphaëlle Strijckmans du Collège Saint-Louis qui réunit une coalition d’élèves, de profs, d’éducatrices et de parents pour cela. Galvanisés par ces bons retours, la collaboration avec le Comité J ne s’arrête pas là. Le Ligueur fait le point sur les avancées de l’équipage et on embarque même une des sous-marinières dans le paquebot national qu’est la RTBF pour discuter de nouveau de tout cela. C’est la moussaillone Léna, 17 ans qui prend la barre. Elle s’en sort comme une capitaine. Les idées sont présentées clairement, avec pertinence. Le Comité J se recentre autour de quatre piliers fondateurs : mettre sur pied un syndicat d’élèves, recycler les PMS de façon à en faire un vrai soutien à la jeunesse, informer les élèves sur leurs droits et bien sûr, rendre la dynamique ROI éminemment plus collective. On discute de ce dernier point avec la Fapéo, l’asbl qui représente les parents à l’école. Ils sont à leur tour très intéressés. Pourquoi ne pas réfléchir ensemble à une façon dont les différents partis peuvent s’emparer de la question ? Notamment sur un point précis : celui qui a trait aux tenues vestimentaires. Chaque été, un et plus généralement une élève est renvoyée chez elle parce qu’on estime sa tenue inadéquate, souvent pour des raisons moyenâgeuses. On sait que le marronnier reviendra dès les premiers coups de chaud, partant de là, pourquoi ne pas frapper un grand coup avec les forces de la Ligue des familles, de BXL laïque, de la Fapéo, le tout chapeauté par la force du Comité J ? Ça aurait de l’allure, non ? Les discussions sont actuellement en cours, vous allez de toute façon très vite en entendre parler…

Parallèlement à cela, un tour de table des syndicats enseignants publié ce 9 mars (2022) dans le Ligueur, a été l’occasion d’évoquer toutes ces réflexions en cours. Difficile d’avoir une posture officielle sur les quatre grands axes cités plus haut. En revanche, les réactions sont surprenantes concernant tout ce qui a trait au partage du pouvoir. Le monde enseignant souffre lui aussi de rapports hiérarchiques. Lui aussi craint pour son avenir et pointe les relations dominants-dominés comme facteur de division. Et avec les Pouvoirs Organisateurs (PO) et les directions. Et entres eux. Et avec les parents. Et avec les élèves. D’où la nécessité d’un dialogue. C’est d’ailleurs un des constats du tour d’horizon de cette précieuse triangulation : pour mieux fonctionner ensemble, chacun veut renforcer son territoire. Un syndicat des élèves ? Ok. Mais alors un syndicat des parents également. Et même une coalition des profs par établissement. Que chacun parle d’une même voix pour mieux dialoguer avec l’autre, elle est là l’idée. Chacun s’entend sur la nécessité de faire de l’école un lieu où il fait bon vivre. Et pour ce faire, c’est bel et bien de l’enfant dont il faut partir. Les intérêts des uns ne peuvent pas se faire au détriment des autres. C’est dans cet esprit, d’ailleurs, que le monde enseignant prévoit un printemps corrosif. Un dans lequel tout le monde doit marcher ensemble. Pour envoyer un signal fort de ras-le-bol. On le redit, les enseignants sortent de cette crise lessivés. Idem pour les parents. La santé mentale des ados inquiète. Le comité J ne cesse de répéter et collectivement et individuellement, comme il est préoccupant de voir les uns et les autres, les copains, les copines, tomber et de se demander “mais merde, à quand mon tour ?”. Difficile de se projeter dans un tel contexte pour un gamin, pas vrai ? Difficile de croire aux promesses de l’institution et même d’avoir foi en la mise en application des grandes réformes – pourtant enthousiasmantes – du Pacte pour un enseignement d’excellence et du Tronc Commun. D’où la nécessité de se dire les choses et d’avancer de manière collective. “L’union fera la force, et l’oignon fait la soupe”, résume un professeur avec humour.

Comment le Comité J peut se forger une place sur cet échiquier ? Les perspectives méritent d’être posées.

NOS FUTURS…

Voilà donc ce qui se dessine. On s’est tour à tour enthousiasmé, puis moqué de la formule née pendant le premier confinement de 2020 : “le monde d’après”. Le monde on ne sait pas, mais une chose est désormais sûre, l’école ne ressemblera plus jamais à celle qu’on a laissé en 2020. Et c’est une bonne nouvelle. À bout de souffle, au pied de son propre lit, l’institution est aujourd’hui à genoux. Elle manque d’air par sa propre faute. On est arrivé au bout d’un système inégalitaire qui casse, qui classe, qui avale, qui rejette. Elle doit s’interroger sur sa propre concurrence qu’elle mène au détriment de tous. Sur son désir illusoire de perfection. Elle doit se recentrer sur sa mission première qui consiste à faire de chaque enfant qui y rentre, un futur citoyen prompt à s’émanciper dans la société qu’il participera à ériger. Mais elle ne doit pas être la seule à se remettre en question. Aux adultes, aux parents de s’interroger sur ce qu’ils attendent d’elle dorénavant. À eux de se demander comment ils peuvent participer à la rendre plus en phase avec leurs enfants. Non pas avec des attentes individuelles, mais des postures plus collectives. Et le Comité J dans tout ça ? Tous ces joyeux gamins, nos enfants, doivent poursuivre leur parcours comme ils le font depuis le début, avec un regard contestataire d’ado. Dans un avenir proche, ils seront certainement face à des responsables politiques. Avec des plans d’attaques inédits. S’en sortiront ils mieux que nous ? Ils ont cette responsabilité un peu inattendue de jouer les garde-fous.

Comme la jeunesse le fait dans le monde d’aujourd’hui avec le climat, avec l’identité sexuelle, avec la consommation, avec la guerre. Le psychologue Aboudé Adhami observe que la jeunesse s’attaque à des combats immenses. Qui la dépassent. Plus dure sera la chute ? Peut-être. Peut-être aussi que ces jeunes sont cette étincelle de vie qui reprendra le dessus sur toutes les réalités maladives de notre théâtre du quotidien.

Pour l’heure, ils suscitent un mécanisme tout à fait concret. Celui de l’espoir. Celui de la reprise en main de leurs futurs. Et avec ça, ne nous le cachons pas, ils font rêver ces vieux gamins que nous sommes. Par les temps qui courent, ce n’est pas rien de réenchanter les siens.

Demain, c’est encore loin. On le sait. Mais ils nous donnent l’envie et le courage d’y aller.

ZOOM Pour aller plus loin

Les articles évoqués dans le Ligueur :

leligueur.be/ligueurdesparents/2021-15

leligueur.be/ligueurdesparents/2021-23


Photo : unsplash.com-©Taylor Wilcox

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