SÉMANTIQUE, STIGMATES ET PRIVILÈGES

par | BLE, DEC 21, Migration

Le langage politique, le langage des sciences sociales, le langage populaire renferment tous une pléthore de désignations pour qualifier l’Autre et les relations entre la société d’accueil et les primo-arrivants. Pourquoi est-ce que le traitement social des uns et des autres diffère, notamment au niveau des attentes quant au sentiment d’appartenance et à la maîtrise de la langue ? Pistes de réponses pour s’attaquer à des préjugés tenaces et ouvrir la discussion.

La sémantique est l’étude de ce qui est signifié par les signes que sont essentiellement les mots qui composent le langage. Le présent texte ne se veut pas une étude scientifique, mais plutôt une analyse d’éducation permanente. Elle porte principalement sur certains termes usités pour désigner l’Autre, les « étrangers ».

La créativité des humains dans le langage quand vient le temps de catégoriser les individus relève de mécanismes psycho-sociaux qui répondent à des besoins fondamentaux, hérités de l’évolution. Comme nous sommes des animaux sociaux, nous avons de grands besoins d’appartenance, mais aussi de différentiation sociale afin de nous permettre d’identifier et de discriminer à qui nous pouvons faire confiance, ou non, lorsque nous sommes en situation de coopération sociale. La référence sur ces mécanismes est Henri Tajfel, dont la théorie de l’identité sociale a mis en lumière toute une série de mécanismes psychologiques liés aux relations inter-groupes, notamment la tendance à surestimer la cohésion des groupes auxquels nous n’appartenons pas[1] (ce biais a fort probablement été sélectionné en raison de l’avantage évolutif qu’il permet, en nous obligeant à anticiper le pire afin de nous préserver). C’est sans doute une piste intéressante pour penser de façon rationnelle des manières de déconstruire les peurs entretenues par l’extrême-droite et les Zemmour de ce monde…

Notre analyse porte donc ici sur certains termes utilisés pour désigner les étrangers avec, en filigrane, l’idée que ces catégorisations sociales répondent à des besoins fondamentaux, mais sont aussi basées sur des biais cognitifs sur lesquels s’enracinent et se développent certains préjugés. La première section s’intéresse aux stigmates colportés par des appellations qui désignent des groupes d’immigrés particuliers, pour tenter de voir ce qui se cache derrière ces préjugés. La seconde section s’attaque aux « expatriés », les fameux « expats », pour essayer de comprendre pourquoi les attentes à leur égard diffèrent et mettre en lumière le « deux poids deux mesures » qui existe entre eux et les « immigrés ».

SÉMANTIQUE ET STIGMATES

« Baraki », « plombier polonais », « roms » ou « gens du voyage », « musulmans », « blacks », nombreux sont les termes utilisés pour assigner une identité aux individus. Mais le sens signifié de ces mots n’est pas neutre. On assigne une identité en accolant un préjugé négatif. Le baraki peut désigner les forains, qui vivent dans leurs baraques, mais il peut aussi être entendu pour désigner les mineurs italiens, venus travailler en Belgique, et qui vivaient aussi dans des baraques. Comme tout le monde le sait, ce terme est péjoratif, car il sous-entend que l’on désigne des gens de basse classe, sans éducation, sans goût, avec une maîtrise très imparfaite du langage et des codes sociaux des classes plus aisées, etc. Il est cependant intéressant de voir que ce terme connaît une nouvelle vie depuis peu, puisque, à l’instar d’autres mots accolés à d’autres communautés, il est repris par certains pour lui retirer son pouvoir de blesser. La réappropriation « valorisante » du baraki atteint son paroxysme avec une nouvelle série produite par la RTBF. Comme quoi les stigmates sont parfois sources d’une revalorisation culturelle afin d’éviter d’être condamner à avoir une image négative de soi.

L’expression « plombier polonais » a émergé dans les sciences sociales avec l’avènement de la mobilité intra Union européenne. Dans le langage populaire, on désigne les Polonais, mais aussi les Roumains ou les Portugais pour désigner des populations qui personnifient la problématique du dumping social. Le stigmate sous-entendu par ces appellations a priori neutres est sournois. Très souvent, ce qui est signifié est que l’exercice du droit à la mobilité par certains serait moins légitime que pour d’autres, notamment les expats. Une crainte de voir une partie disproportionnée des bénéfices de la coopération sociale aller vers ses nouveaux arrivants se cache souvent derrière la désignation de ces communautés.

Cela est également le cas pour les Roms, qui représentent la plus grande minorité d’Europe. Les préjugés à leur endroit viennent essentiellement du fait que leur mobilité constante, très souvent surestimée, rend difficile de percevoir en quoi ils contribuent à la coopération sociale. Le fait qu’ils occupent souvent des emplois non déclarés rend les choses encore plus difficiles pour eux, comme si l’exercice de leur droit à la mobilité devenait une raison de les priver de toutes une série d’autres droits, comme les droits sociaux liés au travail.

Intéressons-nous maintenant aux amalgames concernant les « musulmans ». Malgré la complexe et étendue diversité, autant ethnique que religieuse, qui existe parmi les 1,8 milliards de musulmans dans le monde, beaucoup de gens voient les musulmans comme un bloc relativement homogène. Cette croyance répandue est en grande partie imputable à une certaine ignorance, mais surtout au biais cognitif évoqué en introduction, selon lequel nous avons tendance à surestimer la cohésion des groupes auxquels nous n’appartenons pas. Depuis les attentats terroristes du 11 septembre 2001, la méfiance à l’égard de celles et ceux qui s’identifient comme musulman s’est radicalement amplifiée – et cela s’est encore accentué suite aux attentats de Paris en 2015 et plusieurs autres qui ont suivi, comme à Bruxelles en mars 2016. Le fait que ces attentats aient été commis, selon leurs auteurs, il est important de le préciser, au nom de l’Islam, fait que, pour plusieurs, ces attentats ont été commis au nom de tous les musulmans. La peur et les préjugés à l’endroit de cette communauté, très hétérogène autant du point de vue théologique, que géographique et donc culturel ou encore socio-économique, est en grande partie attribuable au fait que nous avons une perception erronée des groupes auxquels nous n’appartenons pas comme nous l’avons dit plus haut. Ce biais induit une distorsion dans la perception que nous avons de cette communauté… au point où certains politiques ont avancé que « les musulmans dansaient après les attentats ». Rien pour déconstruire les préjugés!

Examinons ces préjugés brièvement. Nos cerveaux fonctionnent comme les interfaces de nos PC et nos téléphones. Les logos des applications sont des représentations simplifiées des applications que nous utilisons et qui sont, elles, en réalité des systèmes de codes et d’algorithmes avec des ramifications très complexes. Or, nos biais socio-cognitifs nous amènent à faire abstraction de cette complexité du réel. C’est pourquoi les préjugés envers une communauté aussi diversifiée que la communauté musulmane sont si coriaces. Il importe donc de rester vigilant face à la sur-simplification des réalités des personnes issues de cette communauté afin de déconstruire les discours réducteurs et les amalgames à leur endroit, d’autant plus lorsqu’ils deviennent des armes politiques.

Il y a encore plusieurs termes et communautés auxquels nous pourrions nous intéresser, comme les Juifs, les « Pakis » (on dit nightshop), ou les Blacks. D’ailleurs pourquoi cette pirouette sémantique de le dire en anglais pour faire « cool » suffirait à masquer le fait que d’assigner une identité aux individus en fonction de leur couleur de peau contribue indirectement à reproduire le racisme ? La discrimination au logement où à l’emploi que subissent les différentes communautés « d’étrangers » est bien réelle et ce n’est pas avec des pirouettes sémantiques pour détourner le regard que ces problèmes vont se régler.

Bref, l’exercice du droit à la mobilité par toutes ces catégories de personnes semble illégitime au yeux de plusieurs, alors que pour d’autres, cela ne pose aucun problème.

LES PRIVILÈGES DES « EXPATS »

Force est de constater qu’il existe une catégorie de gens venus de l’extérieur qui échappe à la stigmatisation, les fameux « expats ». C’est un cas classique dans les grandes villes ou les villes universitaires. Bruxelles n’échappe pas à la règle avec la légion « d’expats » qui gravitent autours des institutions européennes ou du siège de l’OTAN.

Les « expats » représentent une catégorie à l’intérieur de laquelle peu de distinctions sont faites. Ce sont généralement des personnes issues de pays de démocraties occidentales et qui ont migré car un emploi leur était promis dans un pays tiers. Cela suppose donc souvent un statut socio-économique intéressant, puisqu’on ne quitte pas un pays dit riche pour s’installer ailleurs sans en retirer certains bénéfices.

Outre cette relative homogénéité qu’on accorde aux expats, mais que l’on refuse aux « immigrés », on peut identifier au moins deux privilèges qu’ils ont sur ces derniers. Il s’agit (a) d’attentes plus faibles en termes de sentiment d’appartenance et (b) d’attentes plus faibles en terme d’apprentissage des langues locales. Un peu comme si migrer pour en retirer des bénéfices comme des conditions matérielles au-dessus de la moyenne créait un double standard moral. Ce que Adam Smith avançait déjà en 1759 dans la Théorie des Sentiments Moraux, dont la chapitre III de la section III de la première partie s’intitule « De la corruption de nos sentiments moraux occasionnée par cette disposition à admirer les riches et les grands, et à mépriser ou négliger les personnes pauvres et d’humble condition ». Le double standard que nous percevons à propos des catégories de personnes migrantes aurait donc des racines solides, anciennes et documentées dans notre psychologie et nos sentiments moraux…

Le sentiment d’appartenance. Sans que cela ne soit une règle absolue, de manière générale on peut déceler un double standard au niveau des attentes quant au sentiment d’appartenance des expats. Se dire expat, après plusieurs années passées dans un pays tiers, c’est revendiquer de conserver son identité nationale. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un automatisme, il y aura toujours des exceptions pour confirmer la règle. L’attitude des « locaux » est souvent bien plus compréhensive à l’égard des expats qui conservent un lien d’attachement et une appartenance très forte à leur pays d’origine qu’elle ne l’est à l’égard des immigrés. Le non-développement d’un sentiment d’appartenance, d’une assimilation à la société d’accueil est vu comme étant plus acceptable chez les premiers que chez les seconds.

Évidemment, ce double standard n’est pas entièrement imputable à la condition sociale. La proximité entre les cultures joue certainement un rôle. Une Française ou un Français partage beaucoup de choses, culturellement parlant, avec les Belges par exemple. Cela dit, il est intéressant de noter l’évolution historique de ces perceptions de proximité culturelle. Comme nous l’avons vu plus haut, il n’y a pas si longtemps les immigrés italiens étaient considérés comme des parias, alors qu’aujourd’hui ils sont vus de façon positive, comme étant des Européens, venus d’un pays relativement riche, même si la réalité économique de la péninsule s’est détériorée au cours des dernières années. Reste que, la plupart des Italiens primo-arrivants aujourd’hui en Belgique gravitent autours des institutions européennes et des chambres de commerce et bénéficient d’un préjugé favorable comparativement, par exemple, à des personnes que l’on considère plutôt comme « immigrées », extra-européennes, venues chercher du travail. On s’attend, de manière générale, à ce que la reconnaissance de ces dernières évolue, assez rapidement, en un sentiment d’appartenance beaucoup plus manifeste. En prendre conscience peut permettre, dans un premier temps, de mieux comprendre nos attitudes et l’instrumentalisation, par plusieurs politiques, de ce double standard – s’appuyant souvent, comme nous l’avons vu, sur des biais psycho-sociaux robustes.

L’apprentissage de la langue. Le double-standard au sujet de l’apprentissage des langues officielles d’usage est sans doute encore plus flagrant. La situation d’un expat en Belgique depuis 10 ans qui travaille en anglais et qui ne maîtrise ni le français ni le néerlandais, n’est pas quelque chose qui choque autant que celle de quelqu’un venu par la route du regroupement familial et qui serait dans la même situation. Le fait qu’une personne ait besoin ou non de maîtriser les langues officielles de son pays d’adoption pour gagner sa vie est purement instrumental, mais dans la culture populaire, la « corruption des sentiments moraux » est bien réelle à cet égard. Le soft-power qu’exerce l’anglais est indéniable. L’impérialisme des pays anglo-saxons immunise leurs ressortissants et permet également à des expats, issus d’autres pays, de pouvoir bénéficier de ce privilège en regard des efforts attendus pour apprendre la ou les langues locales.

Qui n’a pas déjà assisté à une réunion de travail ou même une soirée, qui se déroulait en anglais, simplement parce qu’ une ou deux personne ne parle pas le français ou autre ? Ce mécanisme fût magnifiquement décrit par le philosophe belge Philippe Van Parijs, reprenant les travaux du sociolinguiste canadien Jean Laponce, à travers ce qu’il appelle le « mécanisme de Laponce » : plus les gens (locuteurs) sont gentils ou bienveillants les uns envers les autres, plus les langues sont méchantes entre elles ».[2] Sans entrer dans les débats sur les politiques linguistiques, Van Parijs avance que dans un modèle de laisser-faire linguistique, on assiste à ce qu’il appelle une « agonie causée par la gentillesse » (kindness driven agony) des langues vernaculaires (par opposition à véhiculaires), comme par exemple le néerlandais. Or, il est intéressant de croiser ce mécanisme avec la corruption morale décrite plus haut que l’on retrouve dans les travaux d’Adam Smith. Lorsque l’on applique cela aux personnes issues de l’immigration, d’aucuns ont tendance à être complaisants à l’endroit des « expats » et à adopter l’anglais, parfois même dans des contextes formels; alors qu’on sera intransigeant et exigera des « immigrés » une connaissance des langues locales. Le mécanisme de Laponce devient donc en quelque sorte une expression du mécanisme de corruption de nos sentiments moraux décrite par Smith, vis-à-vis des différentes catégories de personnes issues de l’immigration. Or, l’aspect « cool » de l’anglais n’est pas fortuit. Il est (géo)politique et non simplement culturel.

Bref, il existe un double-standard évident en termes de statut social et d’attentes envers les « expats » et les « immigrés ». Cette complaisance se reproduit grâce à des biais psychologiques et moraux robustes exploitéspar certains politiques. Derrière la sémantique, se cache de réelles discriminations et de réels enjeux de construction d’identité (sociale), d’inter-culturalisme et de vivre-ensemble. Pour penser le rapport à l’Autre, il faut d’abord penser le langage que nous utilisons pour nous positionner face à lui et creuser les mécanismes et, notamment, les biais psycho-sociaux et moraux, mais aussi sociolinguistiques, qui sont révélés à travers le langage populaire et nos attitudes adoptées de façon plus ou moins consciente. La route vers la déconstruction de ceux-ci et un changement des mentalités est encore longue.

CONCLUSION

On constate donc que les différentes catégories d’immigration politiquement instituées percolent en quelque sorte dans le langage populaire et façonnent grandement la construction des identités sociales et la perception de ces identités, ce qui entretient la reproduction sociale de doubles-standards. On ne saurait donc trop insister sur l’énorme responsabilité qui pèse sur les entrepreneurs politiques qui cherchent à accéder au pouvoir… parfois explicitement dans le but de faire un tri entre les catégories de migrants, en reconnaissant la légitimité des droits des uns au détriment des autres. La candidature d’un certain polémiste à l’élection présidentielle française de 2022 est particulièrement inquiétante, surtout après le précédent que Trump a créé aux États-Unis avec son fameux « muslim ban ». Le droit à la mobilité, à des opportunités effectives, aux avantages sociaux, à la protection de la justice ne sont pas négociables. Le droit d’avoir des droits ne doit pas dépendre de l’identité des individus, d’autant plus si celle-ci leur est assignée malgré eux. L’Europe et le monde sont à un tournant historique. Il est capital de rappeler que la souveraineté populaire des États doit servir à résister aux tentations populistes fascisantes et non pas à charcuter le pilier de la démocratie que sont les droits humains universels.


[1] https://www.cambridge.org/be/academic/subjects/psychology/social-psychology/social-identity-and-intergroup-relations?format=PB&isbn=9780521153652

[2] VAN PARIJS, P. (2000), ’The Ground Floor of the World. On the Socio-Economic Consequences of Linguistic Globalisation’, International Political Science Review, 21 (2): 217-233 (p. 219, traduction libre).

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