C’est au 13e étage du bâtiment de sociologie de l’Université libre de Bruxelles que Francine Bolle nous reçoit. Historienne, militante, son parcours fait écho aux luttes sociales et aux histoires ouvrières. L’Histoire comme un outil de compréhension des rapports de force, pour armer intellectuellement les mouvements qui résistent. Dans un moment où l’université, la pensée critique et les études de genre sont attaquées, son attachement à la « vérité matérielle » des faits résonne plus lourdement encore. Portrait d’une chercheuse qui refuse la tranquillité, préférant approcher au mieux les tumultes des réalités de terrain.
« Je suis historienne. Je me présente par ma profession, sourit-elle, mais voilà, je suis engagée aussi dans les luttes sociales. »
Baigner dedans
L’engagement n’a pas surgi, comme une révélation tardive, comme ce pourrait être le cas pour d’autres. Il s’est installé très tôt. « Quand j’ai fini mes études secondaires, je voulais faire l’université. Mais j’avais déjà un engagement politique, quand même assez précoce, avec une généalogie aussi familiale, militante, qui fait que très tôt, j’ai été engagée dans les luttes, dans différents mouvements, différentes mobilisations ».
Le père, ouvrier venu des Vosges en France, dernier garçon d’une fratrie de sept, travaille comme apprenti dès l’âge de 16 ans (seuls les aînés ont pu faire des études). « Il a fait l’armée, il a déserté l’armée française, il est arrivé en Belgique, et c’est là qu’il a rencontré ma maman », dans une communauté libertaire. Sa mère, « une personne engagée dans le milieu anarchiste, le milieu provo, qui vivait en communauté », intellectuelle sans capital bourgeois, qui travaillera ensuite à l’aide aux réfugiés à Caritas International et, à ce titre, fut notamment mandatée au CIRE.[1] Les réunions, les discussions, les assemblées font partie du quotidien familial. « Petites, ma sœur et moi, nous accompagnions ma mère dans toutes les réunions qu’elle faisait, puisque notre père était un peu démissionnaire au niveau de la parentalité. On était baignées dans un milieu d’éducation assez libre, assez baba-cool. On nous poussait, nous, enfants, à réfléchir sur les choses. Nous étions bien conscientes et nous avions la possibilité de très tôt nous interroger sur des questions politiques ».
Ce cadre est loin des milieux privilégiés. « Nous avions aussi des conditions de vie qui faisaient qu’on pouvait se poser un certain nombre de questions, notamment par rapport au parcours ouvrier de mon père, assez compliqué. Nous ressentions très concrètement dans notre chair ce qu’étaient les inégalités sociales ». Pas de voyages lointains donc, ni d’aisance matérielle, mais une solidarité, notamment avec l’accueil de réfugiés. « Même si nous ne voyagions pas, parce qu’on n’avait pas l’argent pour prendre l’avion et faire le tour du monde, nous avions le monde qui venait à nous avec d’autres réalités. Nous avions été confrontés très tôt à la question des injustices sociales, des guerres, etc. ».
L’histoire familiale est structurée par une filiation politique assumée. Francine Bolle dédiera d’ailleurs sa thèse « à [ses] deux grands-pères, à [son] père aussi ». Du côté paternel, un grand-père cheminot, communiste dans un petit village vosgien. Du côté maternel, un grand-père anarcho-syndicaliste « qui a été rejoindre les insurgés espagnols au moment de la guerre d’Espagne, à vélo », avec des contacts maintenus jusque dans les années 1960, que sa mère poursuivra. « J’ai été éduquée là-dedans… Assez tôt, j’avais connaissance aussi de ces expériences historiques et ça m’intéressait très fortement ».
Pas de rupture avec son terreau familial donc. « Mon impression, c’est que les ruptures […] se font plus souvent quand on vient d’un milieu bourgeois et qu’on se révolte contre ce milieu plutôt que quand on vient d’un milieu prolétaire et où, effectivement, […] on a aussi nous-mêmes vécu dans notre chair les difficultés, les injustices, les inégalités. Rompre avec mes parents, a fortiori avec ma mère qui s’est quand même sacrifiée […] c’était quand même un petit peu compliqué. J’ai toujours eu une certaine loyauté ».
Choisir l’histoire
À la fin des secondaires, Francine Bolle hésite entre l’anthropologie, les sciences politiques et l’histoire. « En regardant le programme, l’histoire était ce qui m’intéressait le plus, avec cette volonté de pouvoir, non seulement comprendre l’origine des situations dans lesquelles nous étions, mais aussi avec cette idée que l’Histoire avait quelque chose de l’ordre d’une approche de la vérité matérielle ».Revenir sur les dynamiques profondes (la plupart du temps conflictuelles) de transformation des rapports de production, des institutions, qui organise concrètement la société plutôt que s’arrêter aux discours. « J’avais l’impression que dans des études comme les sciences po ou les sciences sociales, on était plus dans l’analyse du monde à un instant T que dans celle des ressorts historiques de comment fonctionne le monde. […] Cet aspect-là m’intéressait beaucoup pour pouvoir argumenter aussi au sein de mon engagement politique ».
Son doctorat prolongera donc cette logique. Soutenue à l’ULB, sa thèse porte sur la mise en place du syndicalisme contemporain en Belgique entre 1910 et 1937, ce moment charnière où le mouvement ouvrier passe de la contestation à l’institutionnalisation. Elle y travaille les tensions internes, les rapports de force, les compromis sociaux qui structurent encore aujourd’hui le paysage syndical, avec en arrière-plan cette question centrale : que devient un mouvement quand il devient partenaire reconnu dans l’appareil d’État et de concertation sociale ?
Historienne engagée ? Francine Bolle précise la frontière. « Je respecte tout à fait la déontologie et l’éthique du travail de l’historienne, qui est d’essayer d’être le plus objectif possible, de ne pas travestir les sources et de mettre en avant les faits qui se sont réellement passés et non de réécrire l’Histoire en fonction de mes idées politiques ». Mais elle rappelle aussi que « l’historienne choisit son histoire », que la professeure choisit ses contenus « en fonction d’où ils se situent dans la société ». Enseigner l’histoire du mouvement ouvrier, intégrer une dimension de genre n’est donc pas neutre ; « tout ça s’imbrique ».
Transmission
Le mot résonne immédiatement dans notre discussion. Car pour Francine Bolle, enseigner n’est pas un accident de parcours. « J’ai toujours voulu travailler dans le domaine de l’éducation et de la transmission. Parce qu’à un moment, je m’étais dit que j’allais m’orienter vers le métier d’éducatrice. Mais j’ai finalement changé ». Elle insiste sur la diversité des profils, de part et d’autre du pupitre. « En histoire, quand j’étais étudiante, nous avions des profils de professeurs très diversifiés politiquement puisqu’on avait à la fois cours avec Hervé Hasquin, avec José Gotovitch, avec Philippe Moureaux. La nécessité d’une diversification des profils d’enseignants (incluant des femmes et des personnes racisées) fait aussi partie de mon engagement ». Un retour d’une étudiante l’a profondément marquée. « Elle suivait mon cours de critique historique et m’a dit un jour qu’avoir cours avec moi lui avait fait se sentir légitime en tant que femme. Elle s’est sentie légitime du fait de ne pas avoir un homme en costume cravate grisonnant devant elle qui lui donnait cours ». L’anecdote illustre bien ce que produit, très concrètement, la présence d’une femme issue d’un milieu populaire, travaillant sur l’histoire ouvrière, devant un auditoire qui ne se reconnaît pas toujours dans les figures académiques classiques.
Dans ses cours, Francine ajoute une dimension de genre, développe la présence et le rôle des femmes ouvrières, donne une place aux luttes sociales minorées. « Je m’intéresse à l’histoire du mouvement ouvrier et des luttes sociales, sans doute par rapport au lien familial ». Mais pas question de transiger avec la méthode : « bien sûr il ne s’agit pas de faire de la propagande aux cours, mais en tout cas de pouvoir mettre la lumière sur des faits, des événements qui sont globalement ignorés ou mis de côté dans l’histoire plus mainstream, ou officielle, ou traditionnelle ».
Sortir de sa tour d’ivoire
Francine Bolle refuse l’isolement académique. « J’attache beaucoup d’importance – parfois aux dépens de ma carrière scientifique ou de mes publications scientifiques -, à intervenir dans le débat public, surtout au niveau des échanges avec ce que l’on appelle la société civile ».Depuis plusieurs années, elle intervient dans des formations syndicales et d’éducation permanente, notamment au CEPAG. « Ça évite de s’enfermer dans notre tour d’ivoire en tant que chercheur, mais aussi cela m’apporte énormément. J’ai beaucoup de retours et j’apprends énormément de choses en général en participant à ces formations et en échangeant avec les publics ».Ce va-et-vient constant nourrit aussi sa manière de faire de la recherche : les expériences des délégués, des militantes et militants, des publics précaires mettent parfois en lumière des angles morts des travaux académiques. Elles orientent alors ses questions, ses objets, sa manière de lire les archives. L’histoire sociale ne reste pas confinée aux séminaires et cours : elle se confronte à celles et ceux qui en vivent encore les effets.
Parallèlement, elle est depuis de nombreuses années une des chevilles ouvrières de l’Institut Marcel Liebman et du Centre d’Histoire et de Sociologie des Gauches, où ses intérêts pour le mouvement ouvrier trouvent un prolongement institutionnel. Ce choix-là aussi est un geste politique : faire vivre, dans l’université, une tradition critique de gauche au moment même où celle-ci est prise pour cible. Car ces attaques répétées, elle les observe de près. « C’est quelque chose de pas si neuf que ça, parce que pour moi, tout ceci a commencé dès 2018, avec le fait que l’ULB ait décidé de désigner Honoris causa Ken Loach… Et cela ne s’est pas arrêté, même si effectivement ces dernières années, a fortiori depuis le 7 octobre 2023, les attaques ont repris de plus belle ». Elle y voit une « offensive culturelle de droite contre tout ce qui est progressiste à gauche », inscrite dans une phase réactionnaire plus large, « une extrême-droitisation du monde », où l’on pourrait « même aller plus loin en parlant de néo‑fascisme ».
Dans ce paysage, les études de genre et plus largement les approches critiques sont particulièrement visées. Elles sont, dit‑elle, présentées « comme quelque chose d’extrêmement dangereux, qui mettrait en péril toute notre société », au prix d’une « falsification » de leurs intentions et de leurs propos. L’objectif est double : attaquer l’université comme lieu de formation d’une pensée critique, et « décrédibiliser la pensée » elle-même, en réduisant la recherche à un simple « lieu de militantisme politique ». « Il s’agit en fait aussi de décrédibiliser la pensée, pour rendre des paroles équivalentes. Et donc, dans une sorte d’atmosphère de post‑vérité où tout s’équivaut… On abandonne complètement toutes les questions de méthodologie, d’administration de preuves ». Pour l’historienne attachée à la « vérité matérielle », le signal est clair : dès lors que l’on attaque les universités, les organisations syndicales, la liberté de la presse et les droits fondamentaux, « on s’engage, dans une marche vers un type d’évolution qui est assez dangereux ».
Une génération entre deux
« Je pense que nous, on a encore bénéficié, certainement, en tout cas, dans notre adolescence et jeunes années, de cet optimisme, de pouvoir changer les choses ». Francine se situe dans une génération d’un entre-deux : celle qui arrive après les grandes conquêtes sociales, dans un moment où l’idée de transformation radicale reste crédible, même conflictualisée. Elle constate aujourd’hui un glissement : « on sent une espèce de fatalisme et qui, du coup, amène à un certain renoncement, y compris des ambitions. En fait, on devient très modeste dans nos désirs, nous renonçons même à poser la question du changement large ! ».Pourtant, un double mouvement est à l’œuvre. D’un côté, « une grande masse d’étudiants qui ne se mobilise pas ». De l’autre, des engagements plus tranchés. Elle évoque les trois jours d’occupation à l’ULB[2], auxquels elle a participé : « nous étions vraiment dans des questions de société globale, de l’émancipation, de manière plus globale que simplement nos petites questions corporatistes du monde universitaire et de la lutte contre la hausse du minerval ». Elle note le retour de termes longtemps disqualifiés : « utiliser le mot capitalisme, c’était presque un gros mot. Parler de classe sociale, de prolétariat, j’ai l’impression que cela revient aujourd’hui, sur le devant de la scène ».
Optimisme discipliné
Quand on lui parle de son optimisme, Francine Bolle sourit. « On me le dit souvent, que mon optimisme fait du bien, mon enthousiasme ». Sans lyrisme ni certitude. « Je pense que je ne serais plus optimiste si je me sentais vraiment toute seule ». Ce qui la porte ? « Un certain nombre de résonances que je trouve dans différentes pratiques, interrogations, qui émergent dans les luttes sociales, dans les rencontres, dans les débats ». Elle cite l’Iran, par exemple, où, malgré un régime « extrêmement autocratique, autoritaire », la capacité de révolte persiste. L’histoire, encore. « L’Histoire me rend optimiste, parce qu’en fait, l’Histoire n’est jamais écrite, il n’y a pas de fatalité en Histoire ». Mais son optimisme n’est pas naïf. « Ce n’est pas forcément lié au fait que je suis convaincue que mon combat va aboutir, ou que les choses vont changer, ça, effectivement, on ne le sait pas ». Il relève aussi d’un choix de vie : « Être fataliste me ferait abandonner et je pense que ce serait difficile pour moi de me sentir bien si je n’agissais pas dans le monde ».
Un court silence avant de conclure : « Plutôt mourir debout que vivre à genoux, comme le dit l’adage ». Depuis le 13e étage, la grisaille ne semble pas s’être tout à fait dissipée mais quelques éclaircies pointent à l’horizon.
[1] La CIRE (Coordination et Initiatives pour Réfugiés et Étrangers) est une organisation belge créée en 1954 qui regroupe plusieurs associations et agit pour la défense des droits des personnes exilées, réfugiées et migrantes en Belgique.
[2] Alors que les syndicats avaient appelé en front commun à la grève les 24 (dans les transports publics), 25 (dans les services publics) et 26 (journée de grève nationale interprofessionnelle) novembre 2025, afin de protester contre les mesures prises par le gouvernement Arizona et qui affectent en premier lieu les travailleuses et les travailleurs. Les étudiants de l’ULB ont bloqué le campus durant les trois jours et occupé un bâtiment, en étendant leur opposition non seulement à la casse sociale, mais également à la répression des mouvements sociaux, à la criminalisation de la migration, au démantèlement des services publics et à la complicité de nos gouvernements face au génocide, à l’impérialisme et au néocolonialisme. En mai 2024, les étudiantes et les étudiants avaient déjà occupés un bâtiment pour protester contre la guerre à Gaza et demander notamment la suspension de certaines collaborations académiques avec des institutions israéliennes.


